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Quand un(e) cinéaste meurt, c’est le public qui fait l’éternité de ses films : hommage à Kalthoum Bornaz (1945-2016)

Keswa, le fil perdu (1997)

Keswa, le fil perdu (1997)

Réalisatrice tunisienne des premiers temps, Kalthoum Bornaz n’est plus. Les premiers temps, à l’échelle de l’histoire du cinéma des femmes dans le monde, ce sont les années 1970, années effervescentes où la jeunesse avait quelque chose à dire, des idéaux politiques, culturels, une impression de pouvoir changer, chacun à son niveau, une petite partie de son monde. Kalthoum Bornaz, comme la plupart des femmes attirées par le cinéma, a d’abord été scripte, et monteuse. À l’IDHEC, ancienne FEMIS, on n’acceptait pas, dans ce temps-là, la candidature des femmes aux formations à la réalisation, au son ou à l’image. Elles avaient le droit d’être scriptes, ou monteuses. Après tout, dans ce temps-là, le montage c’était un peu comme la couture ; on coupe, on colle. Comme Moufida Tlatli, qui attendra pour sa part 1994 pour réaliser son (à très juste titre) célèbre Silences du Palais, Kalthoum Bornaz est donc d’abord monteuse. Mais elle fut aussi scénariste, et réalisatrice de ses propres films – une filmographie qui débute en 1984 avec un court-métrage, Couleurs fertiles, resté inédit :

« Il a été réalisé à cheval entre Ben Ali et Bourguiba. C’était un film sur le cinéma, dans la technique – on venait d’inaugurer un laboratoire couleur. J’ai donc fait un film là-dessus, qui avait comme pivot un magnifique discours de Bourguiba sur le cinéma. J’ai retrouvé ce discours, je l’ai synchronisé – j’avais le son en 35mm et l’image en 16mm – et je l’ai intégré au film. Ça a traîné un peu, mais il ne manquait plus que le mixage. Entre temps, Ben Ali a pris le pouvoir et un petit employé, par excès de zèle, m’a demandé de retirer le discours de Bourguiba. J’ai refusé et le film n’est pas sorti. »[1]

« Le film n’est pas sorti ». Militante à sa façon dès les premières heures, c’est elle qui sauva, avec son film Trois personnages en quête d’un théâtre (1988) le majestueux théâtre de la ville de Tunis de la destruction. En jouant sur la barrière de la fiction et du documentaire, en remettant en scène des instants anthologiques devenus légendes, des moments de jeu époustouflants – mais aussi le décès du grand chanteur populaire, Ali Riahi, mort sur scène – Kalthoum Bornaz a redonné vie à un monument que l’on pensait dépassé. Projeté au sein même du théâtre, qui faisait salle comble ce soir-là, il remporta un succès qui empêcha sa destruction.

Théâtre municipal de Tunis

Théâtre municipal de Tunis

Après quelques documentaires ou films de création, Kalthoum Bornaz réalisa avec Keswa, le fil perdu, son premier long-métrage de fiction. Un conte où le réalisme morbide côtoie le plus subtil de l’absurde. C’est l’histoire de Nohza, partie en Europe pour ses études, qui revient au pays pour le mariage de son frère, après de nombreuses années d’absence. On en apprend beaucoup sur le mariage arrangé, les violences conjugales et le statut subordonné, par les traditions-mêmes, de la femme tunisienne. Symbole des plus poétiques, cette atteinte aux libertés des femmes est matérialisée par Kalthoum Bornaz par la lourde keswa (robe traditionnelle en fil d’argent portée durant les noces en Tunisie par la dame d’honneur) qu’elle accepte de porter, pour faire plaisir à son frère. Ses mouvements entravés l’empêchent de rejoindre à temps le convoi qui part sans elle à la cérémonie ; le long chemin qu’elle suivra pour le rejoindre sera semé d’embûches, de sortilèges et d’absurde où l’humour répond à la poésie pour discuter tant la beauté que le danger de traditions trop prégnantes pour la vie des femmes.

Dix ans plus tard, c’est au problème de l’héritage des filles – sujet tabou dans le monde musulman s’il en est – qu’elle s’attaque ; une question que même Bourguiba, président laïc et réformiste que Kalthoum Bornaz admirait beaucoup, n’avait su réformer. La loi coranique veut qu’à une part pour la fille, le fils en ait deux ; le sujet de L’Autre moitié du ciel (2008) interroge la lourde symbolique qui en découle – à savoir si la fille, elle, n’aurait ainsi droit qu’à une moitié d’amour, comme une moitié de ciel, au jour de sa disparition.

Fortement engagée dans la société civile depuis la Révolution de 2011, la cinéaste était en pleine écriture de son long-métrage, un nouveau film, engagé, lui aussi, pour la liberté, pour son idée de cette Tunisie qui lui importait tant. Méconnus, ses films sont pour la plupart en train de disparaître dans les caves du ministère de la culture tunisien ; tout ce que Kalthoum Bornaz mérite désormais, c’est enfin que l’on restaure, montre et surtout que l’on discute ses films, dans la veine démocratique et  humaniste qu’elle a toujours défendue.

BORNAZ_Kalthoum_2008

Mathilde Rouxel

Mathilde Rouxel est doctorante en études cinématographiques et travaille sur les cinémas des femmes en Tunisie, en Égypte et au Liban. Les films de Kalthoum Bornaz constituent une part importante de son étude, qui s’intéresse particulièrement aux films méconnus des publics notamment occidentaux, et qui méritent d’être redécouverts par tout le monde.

[1] Entretien réalisé avec l’auteure le 12 janvier 2016.

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Une réflexion sur “Quand un(e) cinéaste meurt, c’est le public qui fait l’éternité de ses films : hommage à Kalthoum Bornaz (1945-2016)

  1. Cette fine analyse ouvre notre regard sur la condition des femmes dans l’esprit moyen oriental . C’est émouvant et très intéressant.

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