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De l’antipolitique (par Massimiliano Perrotta)

Massimiliano Perrotta est un dramaturge et metteur en scène italien. Il est né à Catane le 3 septembre 1974.

Il a écrit et mis en scène les spectacles « Gli specchi » (2006), « Filosofi da bar » (2010), « La bussola » (2012), « Paolo Sesto » (2013), « Altrove » (2015), « Sciroppo di lamponi » (2016), « San Martino campanaro » (2016), « Lorella Saputella » (2017).

Ses drames « I meneni » (2013), « Mare nostrum » (2014) et « Lincantesimo » (2015) ont débuté avec la mise en scène de Walter Manfrè.

Son monologue « Masino Scacciapensieri » (2015) a débuté avec la mise en scène de Orazio Alba.

Il a publié « Cornelia Battistini o del fighettismo » (La Cantinella, 2006; traduction française : « Cornelia Battistini ou du fighettisme », LC éditions, 2012), la version théâtrale de la nouvelle « Fine di una giornata » de Sebastiano Addamo (La Cantinella, 2008), le livre de poésies « Riva occidentale » (Sikeliana, 2017).

De l’antipolitique

Le jour de la mort de Bettino Craxi, je me trouvais dans un bureau de la gauche radicale romaine. Au moment où la radio annonçait la nouvelle, un jeune homme à lunettes entra. S’adressant à un employé, il lui dit : « Craxi est mort, allons fêter ça ». Les deux hommes se dirigèrent vers la sortie. Sept ans après sa “chute”, ils ne concédaient pas la moindre pitié à Craxi.

Je repensais avec malaise au 30 avril 1993. Le journal télévisé montrait les images de Craxi qui, sorti de son hôtel, subissait impuissant le lynchage de la place publique. Insultes, chœurs de dérision, pièces de monnaies. « Il l’a cherché » me suis-je dit ce jour-là.

En ce mois d’avril, je vivais à Mineo, une petite ville de Sicile. Avec mes amis, j’animais un mouvement culturel et des discussions passionnées dans les bars. J’avais dix-huit ans.

 

Je suis depuis toujours un “social-démocrate maximaliste” et, à l’époque, j’étais proche du Parti de la Refondation Communiste. Je m’opposais à la Démocratie Chrétienne parce qu’à mes yeux elle représentait la clé de voûte du système de pouvoir clientélaire qui étouffait la société italienne depuis cinquante ans. Le jugement sur Craxi était plus complexe : d’une part, je regardais avec intérêt la perspective d’un gouvernement de gauche dirigé de manière craxienne, d’autre part, je retenais son socialisme trop libéral et trop “contaminé” par l’expérience de gouvernement avec la Démocratie Chrétienne.

 

Le souvenir de ces années suscite de l’inquiétude. En 1992 et en 1993, le pays fut traversé par une vague de férocité collective. Nous, les italiens, nous nous sommes convaincus que la classe politique du gouvernement n’était qu’une bande de corrompus et nous sentions l’exigence de nous en débarrasser de toute urgence. Des dizaines de procureurs se mirent à enquêter, des centaines de personnes furent incarcérées. Les hommes politiques mis en examen pour financement illicite des partis étaient traités par l’opinion publique comme de dangereux criminels. C’était comme si la présomption d’innocence était temporairement suspendue : les procureurs instruisaient les enquêtes, les condamnations étaient décrétées dans les journaux, dans les bus, dans les bars. Tant pis s’il y avait des innocents  dans le tas, les “révolutions” ont toujours un prix. L’impression de vivre des années “révolutionnaires” flottait dans l’air, comme si ces hommes politiques élus démocratiquement étaient des tyrans à abattre. Les images télévisées évoquaient celles de 1989, de la chute des tyrannies communistes : des bâtiments assiégés, des slogans violents, des places en fête…

Le personnage sur lequel se déversa la haine collective fut principalement Bettino Craxi : parce qu’il était le représentant le plus prestigieux de cette classe politique, parce qu’il était le seul à opposer à notre fureur une tentative de défense de ses raisons. Ladite Première République, prise entre l’action incisive de la magistrature et la réprobation unanime populaire, s’effondra lamentablement.

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L’Italie de ces années-là était un pays dévasté : le népotisme, la corruption, l’amoralité se propageaient. Notre mécontentement était tout à fait légitime, mais nous avons été trop impatients. Il a été injuste de mélanger la bataille politique avec la meute justicière. Il aurait mieux valu remplacer la classe politique par voies électorales ; attendre sereinement la vérification des éventuelles responsabilités pénales ; faire la part entre les erreurs des individus et les mérites historiques que cette classe politique avait eu au fond : avoir reconstruit le pays des décombres de la Seconde Guerre Mondiale et nous avoir défendus du régime communiste de l’Union Soviétique.

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Je ne saurais dire si certains magistrats ont commis des abus (certaines déclarations sont déconcertantes à la relecture d’aujourd’hui), je suis cependant certain que notre comportement a été ignoble.

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Une des infamies de ces années-là a été de transformer le mot socialiste en une insulte. Il y avait pourtant beaucoup de bonnes raisons d’être socialiste dans notre pays : parce que Pietro Nenni se “détacha” de l’Union Soviétique en 1956, en signe de protestation contre l’occupation militaire de la Hongrie en révolte, contrairement aux communistes qui le firent plus tard, bien plus tard ; parce qu’il y avait « un partisan comme président[1] » : Sandro Pertini ; parce que l’Italie, prise entre l’église catholique et l’église communiste, avait besoin d’être un peu modernisée…

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Nous, électeurs de gauche, avons beaucoup à nous reprocher à propos de ces années.

C’était une erreur de chevaucher la vague justicière.

C’était une erreur de favoriser le vide du pouvoir qui a conduit au gouvernement Silvio Berlusconi (et cela aurait pu être encore bien pire). Berlusconi n’est pas un Chevalier Noir venu de la planète du Mal pour détruire le Bel Paese. L’effondrement de la Première République a créé un vide de représentation politique dans l’électorat modéré : Berlusconi, en comblant ce vide, a sauvegardé de fait la démocratie déstabilisée.

Et le traitement que nous avons réservé à Craxi fut une erreur. Sans aucun doute, le leader communiste Enrico Berlinguer était « quelqu’un de bien[2] », mais sur beaucoup de points c’est le socialiste Craxi qui avait raison. Malheureusement, encore aujourd’hui, beaucoup pensent qu’il vaut mieux avoir tort avec Berlinguer que raison avec Craxi. Pauvre de nous !

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Après des siècles d’apologies du pouvoir, souvent induites par les puissants eux-mêmes, ceux-ci jouissent depuis quelques temps d’une mauvaise presse. Le pouvoir politique est désormais considéré comme une sorte de mal en soi par l’opinion publique. Certes, le pouvoir politique représente le principal instrument de la société pour se perpétuer, mais il y a une belle différence entre le pouvoir issu des urnes électorales et tous les autres. Aussi imparfaites que les démocraties contemporaines puissent paraître, en dehors des démocraties l’abus du plus fort règne toujours sur le plus faible. Beaucoup, au contraire, se complaisent à dénigrer la démocratie comme si c’était un miroir aux alouettes. Beaucoup, juste pour frapper l’adversaire politique, n’ont aucun scrupule à discréditer l’institution que l’adversaire représente. Beaucoup, malheureusement, font la propagande de la rhétorique anti-politique. C’est de cette manière qu’une génération d’“anarchistes de masse” se profile, remontée contre “ces messieurs” par des légions d’intellectuels immanquablement “dérangeants”. Il fut un temps où l’anarchie était une chose sérieuse ; aujourd’hui – trop souvent – c’est une issue de secours confortable pour éviter les nœuds problématiques du réel.

Cette mauvaise idéologie n’est pas récente, mais c’est dans les années 1992 et 1993 qu’elle devient populaire en Italie. Cette mauvaise idéologie, il faut l’admettre, est également le fruit d’une certaine culture de gauche, de toutes ces belles chansons “engagées” et de leur “poujadisme” recouvert d’intellectualisme. Cette mauvaise idéologie, malheureusement, est aussi une conséquence des « Écrits corsaires » de Pier Paolo Pasolini. Ou plutôt : de la transformation en dogmes de ses provocations. Les articles de Pasolini étaient stimulants mais discutables : mettre dans le même sac – au nom d’un Parti Communiste Italien ingénument idéalisé – la Démocratie Chrétienne, les services secrets déviés, les néo-fascistes et les seigneurs de l’industrie, était plutôt simpliste. Cependant, les analogies entre le “Procès” que Pasolini avait espéré contre la Démocratie Chrétienne, et ce qui est réellement arrivé en 1992 et en 1993, suscitent de l’inquiétude.

La culture généralisée d’aujourd’hui du « je sais » nous vient de Pasolini. Ses « je sais », brillantes provocations d’un intellectuel antagoniste, ont ouvert la porte aux théories du complot de toutes sortes, à de véhéments j’accuse[3] sans le fardeau de la preuve.

Leonardo Sciascia disait être d’accord avec Pasolini même quand il avait tort : je me permets d’être en désaccord. En outre, la raison et le garantisme de Sciascia me semblent préférables à la passion et à l’idéologie de Pasolini.

Pier Paolo Pasolini, qui se voulait “mauvais maître”, a subi le tort d’être élevé sur les autels. Et quand un “mauvais maître” est élu en tant que maître par la majorité, cela donne naissance à une mauvaise génération.

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Tout compte fait, ces années “révolutionnaires” donnèrent lieu à plus de problèmes qu’elles n’en résolurent. L’économie a continué son déclin et trop de promesses n’ont pas été tenues : les lobbys règnent sans contestations, la malhonnêteté et le népotisme se propagent plus que jamais… Quinze ans de Seconde République ont malheureusement montré que les maux imputés à la classe dirigeante de la Première sont en réalité nos maux nationaux. Les chefs d’accusation étaient erronés : le procès devrait être considéré comme nul.

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Avec Craxi, on ne peut pas dire que le peuple italien ait été « pur de servilité flatteuse et de lâcheté outrageuse[4] ». Certes, le choix de se soustraire aux procès – même dans le climat envenimé de ces années-là – et ensuite aux condamnations judiciaires, reste contestable. Certes, il y avait ceux qui profitaient du financement illicite de la politique pour s’enrichir personnellement, et il y a ceux  qui continuent à douter de la conduite de Craxi. Le temps aidera à clarifier les choses. Mais, quand bien même il soit un jour prouvé de manière incontestable que Craxi a détourné des financements politiques pour son usage personnel, il serait de notre devoir de lui concéder un jugement historique à trois cent soixante degrés. Nous avons tous le droit à un procès équitable, à un procès juste.

Personne ne peut être réduit à ses erreurs.

Massimiliano Perrotta

traduit de l’italien par Sara Nussberger

« De l’antipolitique » a été publié en 2008 dans le programme de salle du spectacle, en 2010 dans le livre « Hammamet ».

À suivre sur Infusion : « Hammamet », une pièce de Massimiliano Perrotta.

[1]         Note du traducteur : citation des paroles de la célèbre chanson « L’italiano » de Toto Cutugno

[2]     Note du traducteur : citation des paroles de la chanson « Qualcuno era comunista » de Giorgio Gaber

[3]     Note du traducteur : en français dans le texte

[4]     Note du traducteur : citation du poème « Le cinq mai » de Alessandro Manzoni

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