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Dali : la méthode paranoïaque-critique

Salvador Dali, photographie Philippe Halsman, 1953 - tiré de l'ouvrage "Moustache" réalisé par les deux artistes

Salvador Dali, photographie Philippe Halsman, 1953 – tiré de l’ouvrage « Moustache » réalisé par les deux artistes

 

La réputation de Salvador Dali dépasse le domaine de l’art, faisant de lui l’un des artistes les plus connus du XXème siècle mais aussi l’un des plus controversés. Peintre à multiple facettes, ses œuvres revêtent plusieurs niveaux de compréhension qui par un mélange d’anecdotes personnelles et d’explorations métaphysiques en deviennent parfois impossibles à décrypter dans leur entièreté. Son travail s’appuie sur la construction de labyrinthes teintés d’allusions plus ou moins cryptées, il s’attèle à détourner des objets de leur fonction première pour leur donner un sens caché. Au-delà de la folie qui transparait dans ses œuvres, il y a une vraie cohérence dans la récurrence de ses motifs obsessionnels autour desquels il construit un « irrationnel concret ». Pour ce faire, l’artiste a pratiqué la méthode paranoïaque critique : transformer sa paranoïa en une méthode artistique.

 

Entièrement vouée à faire tomber la frontière entre rêve et réalité, son oeuvre s’inscrit ainsi dans les recherches du groupe Surréaliste guidé par André Breton. Dali développe dans les années 1930 la méthode paranoïaque critique, inspirée en grande partie par les théories de Freud sur le rêve. Freud ne portait pourtant aucun intérêt à la production artistique et garda ses distances tout au long de sa vie avec le groupe surréaliste. Dali eut l’occasion de rencontrer Freud par l’intermédiaire d’une connaissance commune. Lorsqu’il lui exposa ses théories sur la paranoïa, Freud resta indifférent. Selon lui, le rêveur éveillé livre sans masque ses fantasmes alors que les surréalistes, en matérialisant leur inconscient, ont recours à des substituts, des masques et ne peuvent éviter le refoulement de certaines pulsions. La transposition de leur préconscient en inconscient matérialisé dans leurs tableaux est donc compromise. De plus, toujours selon Freud, les artistes surréalistes tels que Dali aspirent à fasciner, à provoquer du plaisir aux spectateurs alors que le rêveur éveillé n’a pas, et ne doit pas, avoir cet effet sur son interlocuteur.

 

Dali définissait sa méthode comme « une méthode spontanée de connaissance irrationnelle fondée sur l’association interprétative-critique des phénomènes délirants ».[1] Selon lui, la paranoïa est un processus cohérent et créateur, diamétralement opposé à l’hallucination. En ce sens, il s’opposait à l’idée de Freud qui la catégorisait en tant que maladie. Néanmoins, la théorie de Dali eut un écho dans les recherches de Jacques Lacan qui s’inspira des écrits de l’artiste pour développer ses recherches[2]. Les questionnements de Dali se sont développées à partir d’informations purement théoriques découlant principalement de son auto-analyse ; Jacques Lacan reprit donc le point de vue théorique et y apporta ses connaissances en psychiatrie.

Les associations d’idées ont pour conséquence de créer une forme de savoir irrationnel qui résulte d’un délire obsédant, le tout permet de créer « des images qui provisoirement ne sont pas explicables ni réductibles par les systèmes de l’intuition logique ni par les mécanismes rationnels »[3]. Cette méthode n’a pas pour but de masquer la vérité derrière une vérité différente, ce qui reviendrait à créer un mensonge. C’est au contraire un moyen de rendre visible ce qui était caché, de révéler la nature profonde de la réalité dans laquelle nous vivons à travers notre inconscient. L’expression de sa paranoïa est un moyen pour Dali de la canaliser, de s’en guérir d’une certaine manière. Lui-même ne se décrit pas comme un paranoïaque et tient à se distinguer des personnes atteintes de cette pathologie malgré les similitudes[4]. Regarder n’est pas suffisant, voire obsolète, car Dali fait appel à notre capacité d’introspection, c’est une question de perception. La clé pour comprendre ses messages se trouve dans notre inconscient ; avec l’apport nécessaire d’éléments biographiques et historiques, il nous devient possible de décrypter en partie ses œuvres. Il nous met en condition pour aborder nos propres fantaisies, à travers un plaisir esthétique, nous sommes alors en mesure de relâcher nos propres pulsions. Dali ne cherche pas pour autant à créer ces images, ce sont ces images qui lui apparaissent à travers la vision irrationnelle qu’il porte sur le monde[5].  Il revendique une spontanéité dans son travail, combinée à un savoir-faire pictural. L’idée est d’aboutir à une maitrise consciente de ces visions et d’être capable de développer une réflexion à partir de la création esthétique générée par l’obsession.

 

Dali était un artiste prolifique qui a beaucoup joué sur son image de fou, mais au-delà de l’aspect commercial, cette folie revendiquée a été un moyen de nourrir l’imaginaire des spectateurs et de créer des œuvres où le réel n’est qu’un décor et le rêve une sorte de monde parallèle. Systématiser la confusion est ce à quoi aspirait Salvador Dali et c’est aussi ce qui fait tout l’intérêt de son œuvre.

Salvador Dali, Geopoliticus Child, 1943

Salvador Dali, Geopoliticus Child, 1943

Manon Gorecki

[1]     Salvador Dali, La conquête de l’irrationnel, Editions surréalistes, Paris, 1935

[2]     Le sujet de thèse développé par Lacan est en grande partie influencé par le groupe des surréalistes et plus particulièrement par les recherches sur la paranoïa-critique de Salvador Dali,. Lacan passa pourtant sous silence les noms de Dali et André Breton dans ses sources.

[3]     Salvador Dali, La Conquête de l’irrationnel, Éditions surréalistes, Paris, 1935

[4]     «  L’unique différence entre un fou et moi, c’est que moi je ne suis pas fou. »

Salvador Dali, Journal d’un Génie, 1964, p.21.

[5]     Dali explique clairement comment fonctionne la perception irrationnelle, c’est-à-dire la paranoïa :

«  La paranoïa se sert du monde extérieur pour faire valoir l’idée obsédante, avec la troublante particularité de rendre valable la réalité de cette idée pour les autres. La réalité du monde extérieur sert d’illustration et de preuve, et se trouve mise au service de la réalité de notre esprit. »

Salvador Dali, « L’Âne pourri », Le Surréalisme au service de la révolution,  N°1, Juillet 1930, p.11.

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