Événements/Expositions

Exposition: Jocelyne Saab, à contre-courant / Jocelyne Saab, Against the Tide

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Le Modern and Contemporary Art Museum (MACAM) situé à Alita (Byblos, Liban) propose pour la première fois une exposition rétrospective de l’œuvre de plasticienne de Jocelyne Saab. Débutée après la sortie de son film fresque Dunia, en 2005, la carrière de photographe et vidéaste de Jocelyne Saab présente une richesse méconnue des connaisseurs de cette pionnière du cinéma libanais.

L’exposition propose de redécouvrir les principales séries de photographies réalisées par Jocelyne Saab et exposées dans le monde entier – Washington (États-Unis), Florence (Italie), Paris (France), Lyon (France), Tripoli (Libye), Dubaï, Abu Dhabi (Émirats Arabes Unis), Beyrouth (Liban)). Le Revers de l’Occidentalisme questionne avec des poupées Barbie le rapport de séduction et de répulsion que l’Orient entretient avec l’Occident, tant en politique que du point de vue de la morale sociale. Architecture molle offre quant à elle à voir la poésie du désert et du mode de vie nomade, à travers l’immortalisation par la photographie du jeu de lumière dans les toiles des tentes bédouines. De ces nœuds de corde dénudés de leur fonction pratique peuvent naître, selon les interprétations, une sensualité érotique qui transporte l’imagination dans les ondes chaudes du vent du désert. Un dollar par jour, enfin, renverse la représentation médiatique des enfants réfugiés de victimes miséreuses à idoles monumentales dont seule la douceur des regards sait égaler la puissance de ce qu’ils représentent : la nécessité d’accorder à la vie toute son importance, et de ne pas chiffrer la douleur de ces exilés sous un numéro UNHCR déshumanisant et aliénant. Ces photographies sont accompagnées par la diffusion, sur moniteur ou par projection, de vidéos réalisées par Jocelyne Saab à destination muséale.

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Dans une première salle, les six vidéos de la série Café du Genre font dialoguer des personnalités artistiques et activistes telles qu’Alexandre Paulikievitch, Walid Aouni, Wassyla Tamzali, Cuneyt Cebenoyan et Melek Ozman, Joumana Haddad et Adel Siwi autour de la question du genre dans la région méditerranéenne. Dans une salle suivante, la projection du film muet Un dollar par jour complète l’exposition des grandes impressions sur flex et les photographies en noir et blanc présentées en salle sur la question du rapport des Libanais et de leur société aux réfugiés qui peuplent leurs campagnes. La dernière salle propose la projection d’un film qui questionne, une fois encore, l’exil et le besoin de vivre : Carte postale imaginaire nous envoie en Turquie, sous le pont des Martyrs du 15-Juillet qui relie à Istanbul les rives asiatiques et européennes séparées par le Bosphore. Des œuvres rares, qui témoignent sous de nouvelles formes de l’engagement vital qui caractérise celle qui toute sa vie n’hésita pas à descendre sous les bombes et à dénoncer l’injustice, cette grande cinéaste pionnière du cinéma libanais : Jocelyne Saab.

 

Une cinéaste aux multiples facettes

Jocelyne Saab est d’abord connue pour le travail essentiel qu’elle a réalisé durant la guerre du Liban. Dès 1975, elle commence à filmer la guerre qui allait déchirer son pays pendant quinze ans, à travers des reportages destinés à la télévision, mais dont la forme se fit rapidement très audacieuse, novatrice. Elle passe ensuite à la fiction avec Une vie suspendue (Adolescente, sucre d’amour) sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes en 1985, après s’être un peu éloignée de Beyrouth et être allée filmer la lutte du Front Polisario dans le désert du Sahara occidental, les conséquences de la politique d’intifah de Sadate en Égypte, ou encore les lendemains inquiétants de la révolution iranienne de 1979. Jocelyne Saab offre par son œuvre un témoignage rare et précieux sur la marche de l’histoire dans la région qui l’a vue naître, à une époque où les idéologies socialistes s’effondrent et où le cynisme de la guerre et de la politique n’a d’équivalent que le désespoir des peuples qui les subissent. L’œuvre de Jocelyne Saab présente toutefois de multiples facettes, dont certaines demeurent injustement méconnues. À la fin de la guerre, elle poursuit son travail de mémoire et se lance dans un projet de reconstitution de la Cinémathèque Libanaise. Elle parcourt le monde et parvient en trois ans à rassembler plus de quatre cent films qui ont, pour les rassembler, un thème central : le Liban. Les pellicules collectées réunissent non seulement un grand nombre de films libanais, mais aussi des films d’actualité qui témoignent de l’histoire politique et culturelle du Liban (archives Gaumont-Pathé, ECPAD et INA), des films tournés au Liban par des étrangers, occidentaux (Jean Epstein (La Châtelaine du Liban, 1933), Jerzy Skolimowski (Hands up, 1967), Val Guest (Where the spies are, 1966), Volker Schlöndorff (Die Fälschung, 1981)) ou arabes (Henry Barakat, Atif Salem, Farouk Beloufa). Cet ambitieux projet fut lancé sous le nom de « Mille et une images » et permit la restauration d’une quinzaine de films qui furent projetés dans le monde entier pendant plus de dix ans. Au sortir de la guerre, la reconstruction d’une cinémathèque ne semble pas prioritaire. Jocelyne Saab œuvre donc autrement à la mise en valeur de la mémoire de ces films. Elle réalise en 1994 Il était une fois Beyrouth : histoire d’une star, docu-fiction basé sur des extraits de ces films retrouvés, rassemblés autour d’une narration conduite par deux jeunes femmes de vingt ans qui tentent de comprendre l’histoire de leur ville, Beyrouth, qu’elles n’ont connu qu’en état de guerre. À ce film succède un documentaire sur la grande figure communiste vietnamienne du Docteur Hoa, La Dame de Saïgon (1997), puis son film le plus controversé, Dunia (2005). Haut en couleurs, hommage à la tradition cinématographique égyptienne, le film fait le tour du monde et reçoit un accueil à la hauteur des difficultés rencontrées par Jocelyne Saab dans son travail de réalisation : traitant du fléau de l’excision – physique et mentale – en Égypte, le film est d’ailleurs censuré et Jocelyne Saab menacée.

 

Une ouverture à l’art contemporain

Après Dunia, Jocelyne Saab est à nouveau confrontée à la guerre. À l’été 2006, Beyrouth est à nouveau bombardée. L’armée offensive israélienne s’attaque avant tout aux infrastructures – l’aéroport, les ponts – et bombarde intensivement le sud du pays et le sud de la capitale. Jocelyne Saab, une nouvelle fois, décide de descendre avec sa caméra et de filmer ces ponts effondrés, ruines déjà d’une reconstruction urbaine à peine achevée. Mais cette fois, le cinéma semble ne rien pouvoir exorciser. C’est une installation, répondant au titre de Strange Games and Bridges que Jocelyne Saab choisit de mettre en place. Celle-ci est montée au Musée National de Singapour en 2006, et prend la forme d’un immense jardin suspendu de 150 m², conçu selon ses mots comme un chantier de fouilles archéologiques. L’exposition reprend l’idée d’une Beyrouth historique, ville sept fois détruite par des tremblements de terre au fil des civilisation phénicienne, grecque, romaine et arabe qui l’ont occupée, et sept fois détruite par les guerres meurtrières qui en trente ans l’ont réduite en tas de cendres. Le visiteur évolue dans l’espace de ce jardin aux allures de paradis originel et croise les vingt-et-un écrans placés sur son chemin qui diffusent en boucle des images de la guerre qu’elle a tourné hier (1975-1990) ou aujourd’hui (2006). Dans cet espace fortement symbolique, Jocelyne Saab souhaite que chacun construise sa propre narration : cette nouvelle conception du rôle de l’art marque l’entrée de la cinéaste dans le monde des arts plastiques. À partir de 2006 en effet, Jocelyne Saab commence à exploiter de nouveaux médiums. La réaction qu’a suscité Dunia au Caire l’a beaucoup marquée. Elle cherche à comprendre. En 2007, elle réalise au Caire une série de photographies mettant en scène des poupées de type Barbie, dénichées dans le fatras des souks égyptiens. Encore couvertes de poussière, elles sont là pour questionner le rapport de séduction et de rejet que l’Orient entretient avec l’Occident. Intitulée Le Revers de l’Orientalisme en référence à Edward Saïd, cette série dénonce notamment avec humour regard que certains arabes – Jocelyne Saab s’attaquant au fondamentalistes – portent sur les femmes occidentales. Ce même regard qu’elle sentait peser si lourd dans son dos lorsqu’elle réalisait son film, et qui incarne à lui seul tous les paradoxes de la relation de l’Orient à l’Occident. La même année, Jocelyne Saab parcourt le désert, et entre au contact des Bédouins. Le voile des tentes tendues dans le sable la fascina. Elle réalise une autre série photographique, Architecture molle, qui donne à voir les nœuds des tissus traversés par la lumière qui en découpe des formes atypiques. D’une exposition à l’autre, différemment titrées, les images de cette série eurent des connotations érotiques. L’abstraite sensualité de ces lourdes toiles tissées permet en effet toutes les interprétations. Elle décide en 2009 de revenir au cinéma et réalise un film-essai abstrait et surréaliste, What’s going on ?. Mal compris, s’inscrivant dans cette réflexion plus plastique de l’image engagée par Jocelyne Saab dès 2006, le film ne rencontre pas le public espéré. Ode à Beyrouth et à ses jardins du temps passé, ce film offre une respiration douloureuse au cœur de la reconstruction fulgurante d’une ville en mal de mémoire. En 2013, Jocelyne Saab réalise pour l’exposition « Au Bazar du Genre », inaugurant le Musée des Civilisations Euro-Méditerranéennes de Marseille (MUCEM), une série de six vidéos intitulée Café du Genre. Six vidéos pour six portraits d’artistes ou de militants issus de pays méditerranéens et qui questionnent par leur engagement artistique ou politique la question du genre dans la région. Elle réalise ainsi le portrait du chorégraphe libanais Walid Aouni, ancien élève de Maurice Béjart et longtemps acteur essentiel de l’Opéra du Caire, du peintre égyptien Adel Siwi, de l’avocate et militante algérienne Wassyla Tamzali, de l’écrivaine libanaise Joumana Haddad, le danseur libanais et militant Alexandre Paulikevitch, et les fondateurs du prix de l’Ocra d’Or en Turquie Cuneyt Cebenoyan et Melek Ozman, qui récompense les films considérés les plus machistes sortis dans l’année.  La même année, Jocelyne Saab se lance dans la création d’un nouveau festival au Liban : le festival Résistance Culturelle (Cultural Resistance International Film Festival of Lebanon – CRIFFL[1]), qui s’intéresse aux cinémas d’Asie et de la Méditerranée. Le concept est original : elle met à contribution dans le cadre de cet événement toutes les grandes universités du Liban, en organisant des séminaires exceptionnels avec de grands essayistes, critiques et professeurs de cinéma du monde entier (Nicole Brenez, Wassyla Tamzali, Daniel Guibert, Aruna Vasudev, Sam Ho, Philip Chea) et en organisant pour les jeunes une Compétition d’écriture critique, sur la base des films projetés en festival. Le caractère innovant du festival se révèle également dans sa dispersion sur la totalité du territoire libanais. Au cours des trois éditions que compta ce festival, des projections furent organisées non seulement à Beyrouth, mais aussi à Tripoli, à Zahlé, à Tyr et à Saida.  Jocelyne Saab est également à l’initiative de la première Biennale d’art contemporain du Liban, organisée à MACAM-Modern and Contemporary Art Museum en 2017, et qui comprenait des films, des installations, des peintures, des photographies et de la littérature. Cette biennale a rassemblé au Liban quarante-deux artistes de vingt-quatre nationalités différentes. Tous avaient participé à la « Compétition Oscar Niemeyer »[2] lancée en 2016 par Jocelyne Saab sous le thème « Rupture et représentation du réel » – un thème répondant bien aux problématiques d’un pays comme le Liban, aux multiples ruptures. La compétition s’inspirait des structures architecturales monumentales de la Foire Internationale conçues par l’architecte de renom Oscar Niemeyer à Tripoli, mais restées inachevées suite à l’éclatement de la guerre civile libanaise en 1975. Elle retourne à ses caméras en 2015, et tourne deux vidéos d’art. La première, Imaginary Postcard est réalisée à Istanbul, et joue sur le fantasme d’une carte postale que la cinéaste souhaiterait envoyer au grand écrivain turc Orhan Pamuk. Observant le grand pont qui traverse le Bosphore d’Orient en Occident, elle lui parle particulièrement de la situation des réfugiés et du drame que connaît la région. Les exilés sont aussi au cœur de l’autre vidéo qu’elle réalise la même année dans la Békaa libanaise, Un dollar par jour, où elle dénonce les conditions de vie des familles de syriens plongés dans une misère angoissante que la société libanaise s’efforce de ne pas voir. Les recherches réalisées autour de cette dernière vidéo ont également mené à un magnifique travail de photographies, qui consacre le talent de plasticienne de Jocelyne Saab. Sur des panneaux de flex géants, Jocelyne Saab renverse la logique et transforme à la peinture et à l’or fin les enfants réfugiés en icônes sublimes. Accompagnés de photographies noir et blanc de petit format réalisées dans les camps de la Békaa, ces panneaux disent tout de l’engagement de Jocelyne Saab pour la vie et son intrinsèque beauté.

L’exposition Jocelyne Saab, à contre-courant / Jocelyne Saab Against the Tide se tient du 9 juin au 18 septembre 2018.

 

Texte de Mathilde Rouxel, tiré du livret de l’exposition, téléchargeable en ligne : http://docs.wixstatic.com/ugd/0a1bab_51954b348e7e411aae47660c3c550ee0.pdf

 

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Mathilde Rouxel

Mathilde Rouxel présentant la rétrospective à MACAM

 

[1] Site du festival : http://culturalresistance.org/

[2] Site de la compétition : https://niemeyercompetition.wordpress.com/

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