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« Tous des oiseaux » de Wajdi Mouawad au théâtre de la Colline à Paris

Tous des oiseaux est la première création de Wajdi Mouawad en tant que directeur du théâtre de la Colline à Paris. Il assure à la fois l’écriture du texte et sa mise en scène. La première a eu lieu le 17 novembre dernier.

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La langue perdue.         

L’ idée centrale de la pièce de Wajdi Mouawad est de faire entendre la langue ou plutôt les langues de tous ses personnages ; chose peu fréquente au théâtre alors que le cinéma a enfin cessé de faire parler des personnages allemands, russes en anglais  par exemple dans les films dont l’action se déroule pendant la seconde guerre mondiale.

On pourrait voir dans ce choix du simple bon sens, un effet de réalité mais en vérité, l’auteur et metteur en scène  interroge davantage ce que signifie parler une langue, plusieurs langues ou y renoncer. Dans Tous des oiseaux, la plupart des personnages et comédiens sont polyglottes. Un seul personnage Wazzan ( peu présent) s’exprime en sa langue,  l’arabe. Les autres passent d’une langue à l’autre, comme le font les gens bilingues sans motif repérable. Le jeune étudiant Eitan qui sera le premier à parler dans la pièce, le fera en anglais  tandis qu’ à la fin, il  reviendra à l’allemand, sa langue maternelle ( celle de sa mère qui a grandi en RDA) et à de nombreuses reprises, il s’exprimera en hébreu. La jeune fille dont il est tombé amoureux à New York, Walida est anglophone mais retourne elle aussi à la langue des siens, l’arabe. L’hébreu, lui est inconnu comme elle le dit à la soldate de la sécurité israélienne, qui la soumet à un interrogatoire inepte et tendu. à un check-point. La famille d’Eitan, ses deux parents, David et  Norah ; sa grand-mère, Leah, son grand-père, Etgar parlent tour à tour, allemand ou anglais ou hébreu. Il en va ainsi pour Eden la jeune militaire israélienne, parlant facilement l’anglais. Ces langues correspondent à diverses strates : l’hébreu est à la fois la langue des juifs-israéliens, renvoyant à un des deux lieux princiupaux de l’action dramatique ( New-York au début puis Israel, le pont Allenby à la frontière jordanienne) ; l’allemand est à la fois langue de diaspora ( la famille vient de Berlin) mais   également langue des exterminateurs ; enfin l’anglais,  apparaît comme la langue possible de la découverte amoureuse et celle que tout le monde comprend, celle de l’échange rendu possible. La langue arabe à l’écart dit la poésie de l’apologue. ( l’oiseau amphibie)

Elle sera aussi la langue volée, ravie, impossible puisque David, le père d’Eitan  apprendra  de la bouche de son père, Etgar qu’il est né palestinien et qu’en 1967, durant la guerre, ce dernier l’a trouvé dans une maison et l’a déclaré comme étant son propre fils. Walida tentera de l’apaiser alors qu’il est plongé dans le coma, de lui faire entendre  la mélodie de cette langue effacée par  son éducation de substitution.

Mais ce qui frappe dans l’entreprise de Wajdi Mouawad, c’est la perte de la langue d’écriture,

l’effacement du français : la scénographie intègre d’ailleurs avec une rare habileté des sous -titres nécessaires à la compréhension de la pièce, oeuvre véritable en quelque sorte de traductions. Le texte sera d’ailleurs publié 2018 en français. La représentation théâtrale agit comme un opéra en langue étrangère ; seules les voix comptent. Elles charrient le long récit de ces vies douloureuses.

Le  plateau est  un horizon babélien : la multiplication des langues dit l’état de guerre et de conflits entre les hommes et plus particulièrement au Proche Orient. Tous des oiseaux martèle que le monde est en guerre : les deux jeunes gens, peu après leur arrivée en Israel sont victimes d’un violent attentat ( une explosion très forte retentit) ; des bruits très puissants d’avions de combat envahissent la salle à plusieurs reprises ; les breaking news de la télé israélienne commentent l’actualité violente dans le pays.  Les évènements tragiques de 1982 de Sabrah et Chatilah ressurgissent avec les cris d’une femme ( sans être visible aux spectateurs) sans doute face aux miliciens chrétiens libanais qui commettent un massacre dans les camps de réfugiés.  L’état de guerre investit jusqu’à  l’intimité familiale : les scènes de repas en témoignent. Le Seder de Pessah  tourne à une querelle âpre entre Eitan et son père à propos de sa relation avec une non-juive, pire avec une arabe ! Et le second  repas donnera lieu  lui aussi à des disputes terribles. L’auteur installe le théâtre dans « le territoire de l’ennemi », selon ses propres mots. Les Israéliens sont des ennemis du Liban natal de l’auteur mais ils sont avant tout des hommes du débat intérieur..

Et  il  y  a de toute évidence, une ironie manifeste à donner comme prénom à la soldate, le prénom d’Eden et à appeler Paradise Hotel, le lieu de résidence de la famille en voyage.  Le monde est plutôt un enfer. Le personnage de la grand-mère est peut-être le plus fort, celui qui déplace les lignes :  celui qui, revenu de tout, assume ses choix, qui dit ses quatre vérités à son entourage, celui  qui a joué la haine pendant une bonne partie de sa vie mais qui revient à l’amour. Elle  tendra  finalement les bras à Walida.

Au-delà des paroles et de leurs langues qui se juxtaposent, Wajdi Mouawad  dans une magnifique  gestuelle et rythmique, une fluidité des instants perdus et retrouvés montre que les hommes vacillent aussi entre le présent et le passé. David le père revient dans l’appartement de sa mère et joue une note sur le petit piano de son enfance dans le mouvement de son doigt et le son de la note vient d’ailleurs ( la régie), Walida, en allant en Cisjordanie a retrouvé son arabité.  Mais jamais elle ne retrouvera Eitan.  Quant à David, il  mourra en quelque sorte de son non-retour au monde de ses origines. Il restera juif.  Il y a des choses dont on ne peut être consolé.

La pièce après avoir été jouée jusqu’en décembre à Paris, sera en tournée au TNP Villeurbanne (69) en février-mars.

Marie Du Crest

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