Littérature/Prose

Claire Deville, Lamenti

Claire Deville est née le 1er août 1984 dans le sud de la France. Après des études de danse et un master de littérature (boursière honorifique du gouvernement chinois en 2006), elle travaille plusieurs années comme danseuse puis comme régisseuse dans le monde de l’opéra. En 2013, elle participe au concours pour jeunes écrivains APAJ du journal Libération qu’elle remporte avec son texte Dernier tango à Bruxelles. Elle part vivre à Buenos Aires, où elle écrit son premier roman Les Poupées Sauvages paru aux éditions Délirium en 2014, qui remportera un succès critique et public. Son deuxième roman Les Citrons est publié en avril 2017 aux Editions Murmure des Soirs, avec une bourse découverte de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Elle travaille actuellement à un livre de contes de fées avec l’illustratrice Cathy Beauvallet, et à son prochain roman intitulé C’est toi la nuit. Les Lamenti qui sont ici partiellement publiés sont des compositions poétiques inspirées de Monteverdi. Elle s’en explique.

Pour la genèse du travail, j’ai commencé à étudier les Lamenti entre autres de Monteverdi lorsque je travaillais sur mon deuxième roman les Citrons -le premier Les Poupées Sauvages se passe dans le milieu du tango argentin à Buenos Aires, car je suis danseuse de formation, et le deuxième se déroule entre Naples et la Sicile, et a attrait aux parfums, aux odeurs. Le lien c’est vraiment le corps, tout le temps. Donc ces plaintes mythologiques m’intriguaient. Ensuite je travaillais à l’opéra pour Krzysztof Warlikowski et j’ai rencontré Adam Radecki, un de ses dramaturges, qui était lui aussi en train d’écouter et de créer sur ces Lamenti, c’était très fort on a réalisé qu’on avait ces textes similaires lui en polonais moi en français, vraiment étrange, c’est pour ça que je les ai finalement aussi écrit en anglais même si ce n’est pas ma langue, pour pouvoir les partager avec lui. Maintenant c’est fini, les livres de la tristesse, je travaille sur des contes de fées, assez abîmés mais contes de fées quand même.

Extraits :

II – Ariane

 Voilà ce qui arrive à ceux qui aiment et se fient.

 Laisse moi mourir. Qu’est-ce que tu crois. Qu’est-ce qui me consolerait. Qu’est-ce qui m’enlèverait de cette douleur. Laisse moi mourir. Mon amour. Mon amour. – Oui je t’appelle mon amour. Je veux te dire à moi car tu es à moi. Même loin de mes yeux. Même si tu t’es enfui. Reviens mon amour. Reviens et regarde. Prends un instant pour voir qui a abandonné le monde pour toi laissée à terre dévorée par des monstres jusque mes os. Mon amour. Mon amour. Si tu savais mon amour combien je souffre si tu savais combien j’ai peur peut-être tu te sentirais mal peut-être tu reviendrais. Mais les vents que tu navigues sont des vents heureux. Moi je reste là à sangloter seule je reste laissée à terre dévorée par des monstres jusque mes os. Où que tu ailles ils te célèbreront. Je reste toute seule avec les monstres. Les gens t’embrasseront. Moi je ne verrai plus jamais personne – je ne te verrai plus jamais. Et où sont tes mots. Où sont tes promesses. C’est comme ça que tu me remplaces. C’est ça les fleurs que tu mets dans mes cheveux. C’est ça les cadeaux, les bijoux et les parfums. Abandonnée à une bête pour qu’il me déchire et me dévore. Mon amour. Mon amour. Tu vas me laisser mourir comme ça en pleurant en t’appelant à l’aide pour rien moi qui te croyais moi qui t’ai donné ma vie. Tu ne réponds même pas tu es sourd comme un serpent je voudrais qu’une tempête t’engloutisse je voudrais que des baleines te démembrent au fond des gouffres. Tu es immonde. Mais qu’est-ce que je dis qu’est-ce que je raconte. Mon amour. Mon amour. Ce n’est pas moi – non ce n’est pas moi qui ai dit tout ça. C’est ma souffrance qui parle c’est ma douleur oui c’est ma langue mais ce n’est pas encore mon cœur. Misère. J’ai encore de l’espoir après tout. Il ne s’éteint pas mon amour après que tu m’as ridiculisé. Je suis indigne à moi-même. Laisse moi mourir. Que ça finisse cette horreur. Maman Papa. Mes amis, mes sœurs. Regardez où j’en suis. Regardez où m’a mené mon amour ma confiance et celui qui les tenait. Celui qui m’a trahie, celui qui m’a laissée.

II – Ariana

 Here is what happens to those who love and trust.

 Let me die. What do you think. What would comfort me anyway.What would take me out of that pain. Let me die. My love. My love. –Yes I call you my love. I want to call you mine because you are mine. Even far from my eyes. Even if you ran away. Turn back my love. Turn back and give a look. Take one moment to see who had abandoned the world for you left on the floor eaten by monsters until my bones. My love. My love. If you knew my love how much I suffer if you knew how frightened I am maybe you would feel bad maybe you would come back. But the winds you sail are happy winds. I just remain here weeping alone I remain left on the floor eaten by monsters until my bones. Wherever you go they will celebrate you. I will stay with the monsters. People will embrace and kiss and touch you. I won’t see anybody again – I won’t see you again. And where are your words. Where are your promises. Is that how you place me. Are those the flowers to adorn my hair. Are those the gifts, the jewels and the perfumes. Abandoned for a beast to tear up and devour. My love. My love. Are you going to let me die like this crying calling you for help for nothing me who believed you me who gave you my life. You don’t even reply you are deaf as a snake I would like a storm to gobble up you I would like whales to dismember you at the bottom of abysses. You are squalid. But what am I saying what am I telling My love. My love. It is not me – no it is not me who said all of that. It is my pain talking it is my suffering it is my tongue indeed but it isn’t my heart yet. Misery. I still have hope after all. Is my love not shut down after you ridiculed me. I am unworthy to myself. Let me die. Now let this finish. This horror. Mummy Daddy. My friends, my sisters. Look to what led me my love my trust. And you. You, my love who tightly hold them.

(…)

IV – Anonyme

 On dirait que tu es mort. En tout cas, tu m’as laissée seule. J’aurais voulu être ta femme. C’est la vie. Puis à la fin on meurt. Peu d’humanité. Du mépris. Encore aujourd’hui un jour de sursis un jour de survie. Qu’est-ce que je deviendrai cette nuit. Plus je m’agite plus ma vie s’écroule. J’ai dans la tête des massacres des mortels des oracles. Je n’ai plus qu’à retourner prier dans les déserts et prier quoi. Je ne sais pas où aller. Des dieux des s’il-vous-plait des victimes de la gratitude des esprits passés. Elle est belle la vie. Toi tu ne crois en rien parce que tu ne vas pas encore mal. Je me cache dans des abandons. Je crois que ça va me sauver. Je ne te verrai plus jamais. Sur ma tombe on verra des horreurs le creuset de pleurs de mes amours vidées. J’ai peur de mourir. Mon âme va sortir. Elle emmènera mon cœur. Mais tu sais quoi. Malgré la peur l’amour me suivra – jusqu’à m’enterrer.

IV – Anonymous

 It looks like you are dead. In any case, you left me alone. I wanted to be your wife. That’s life. Then at the end we die. Little humanity. Contempt. Even today a day of suspended sentence, a day of survival. What I shall become tonight. The more I stir the more my life collapses. I have in my head massacres mortal oracles. I have nothing left than going back to pray in deserts and to pray what. I don’t know where to go. Gods some if you pleases victims of the gratitude past spirits. What a wonderful life. You you do not believe in anything because you are still all right. I hide in abandonments. I believe it will save me. I shall never see you again. On my grave we shall see horrors crucibles of tears of my emptied loves. I am afraid of dying. My soul is going out. It will take my heart away. But you know what. In spite of the fear love will follow me – until it buries me.

Le texte est en intégralité sur le site du Capital des Mots : http://www.le-capital-des-mots.fr/2017/10/le-capital-des-mots-claire-deville.html

 

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