Création/Littérature/Prose

Ahmed Slama, En quête (1)

Premier chapitre d’un travail en cours, et qui va désormais sur sa fin, En Quête, pas réellement d’histoire, sinon celle d’une amnésie ; d’un recouvrement progressif et continu d’une certaine mémoire, et puis ce désir d(‘)écrire, un certain hic et nunc ;

Sus-pend-sion temporelle

…automne 2014, Camargue, marais salant, nous nous promenions, herbes hautes, elles craquaient au moindre de nos pas, notre voiture, quelques mètres derrière; Clio rougeâtre, promenades crépusculaires ; retour du travail, toujours s’aérer l’esprit, ne jamais s’empêtrer dans la routine du domicile, visionnages télévisuels ou numériques itératifs non, s’emparer de la voiture, rouler par les chemins boisés, habitacle poussiéreux, détritus qui jonchent la boîte à gants, les yeux sur la vitre latérale qui tranche avec le reste, sa netteté, minutieusement lavée, y mirer la flore pas assez diversifiée, des pins partout des pins, et qui se dressent en bloc, une demi-heure que le paysage déroule, et l’on commence à scruter-chercher parmi l’agglomérat chlorophylle une trouée, un passage ; avec idéalement une plaque fléchée indiquant le nom et l’ampleur de la randonnée ; s’arrêter dès lors, laisser la voiture sur le bas-côté,

… et ce jour-là, la clio, au retour, nous l’avions aperçue au loin portes béantes. Minutes suspendues ; le temps de comprendre, cette course ensuite je dirais sprint plutôt, sur le bord de la route, goudron aplani, mes semelles qui flirtaient avec la bordure blanche, moi qui pensais à mes livres laissés sur la banquette arrière, les notes surtout, sur les marges, les surlignements, les sous-lignements ; l’ensemble de la lecture active, moisson de phrases, tout ça serait donc gâché par cet oubli.  Nous découvrîmes la voiture chacun de son côté, elle le gauche, moi l’autre.  Elle inspectait le tableau de bord et son entour ; moi la banquette arrière, tout y était, mes notes, mes livres aux pages éprouvées, aux couvertures mutilées. Ce fut nos portefeuilles que l’on avait dérobés, nos portables aussi, tout ce qui relevait d’une valeur marchande en somme, et que nous avions sottement abandonnés parmi les emballages alimentaires,

elle, comment se nomme-t-elle ? Alia ou Aurélia, la mémoire au fil de l’écriture s’épaissira, le sourire qu’elle avait gardé de nos effleurement sous l’amandier avait fini de s’évanouir, sa peau, je l’avais sentie frémir, ses doigts de se raidir et, volant, mouvements violents,  levier de vitesse. Et ma main d’effleurer ma poche, maillage de denim, rêche, plus de renflement approximativement carré, portefeuille dont la peau, imitation cuir, ne cessait depuis des mois de s’écailler au gré des manipulations, commençant de découvrir sa chair grise, toute tissée, il y avait si peu d’argent dedans, un billet de dix je crois, et… souvenir, deux photographies, un moi enfant, l’autre adolescent. Des notes aussi hâtivement gribouillées, sensation retranscrite, au dos d’un ticket de caisse quelconque et dont je me rappelle la substance, que je m’empresse de reporter à l’intérieur d’un emballage cartonné, tremblant d’une sorte de hâte craintive,

rayonnages communs, enseigne de supermarché, comme à l’est, comme au sud, toujours partout, ces mêmes produits, tout aseptisé, toujours les bips que cadencent le bras, les produits qui passent, cette caisse, et quoi, moi, l’angoisse, doigts qui accrochent le textile, délicatement épais, jupe d’Aurélia,

oui, c’était bien là son nom Aurélia, à elle qui portait en tous temps cette jupe, même par les plus frais, enveloppant ses jambes de leggings noirs ou colorés,  habitacle, je regardais ses mains à elles,  rondeur touchante, une paume des phalanges que l’on eut dit croquées, non dessinées,  les courbes se mêlaient si bien à celles de la voiture, cette citadine, sa main avait abandonné le levier de vitesse, nous roulions sur l’étendue goudronnée, en d’autres temps j’aurais appliqué de ces baisers au détour de l’arc, celui de l’un de ses ongles, surface dermique mâchouillée ; l’apaiser, elle aurait sourit ; nous n’en étions plus à ce point, et là au bout, il y avait ces bâtiments qui émergeaient, s’allongeaient, gobant de larges pans du pare-brise ; Arles,

au souvenir de ces notes gribouillées au dos du ticket de caisse, une envie, ma main sur sa jupe, pli de sa cuisse, sentir cette texture, douce, ce tissu rouge garance qu’elle avait amené, voyage d’Istanbul, et mes doigts qui danseraient sur son corps, à elle, pianotant je ne sais quelle mélodie fantasmée ; mais non.  Épaules roides, les siennes, elles se démenèrent, un peu, puis frissons ; elle revint au réel : et mes clés, elles étaient dans la boîte à gant ? je vérifiai, elles n’y sont plus les clés de l’appartement ? ses yeux qui s’humectèrent, ils ont mon adresse et mes clés, ils vont y aller, et alors d’appuyer, pédale d’accélérateur, elle eut cette pensée, empreinte de naïveté le chat, son chat, ils vont le kidnapper… ses yeux quittèrent la route un instant pour me dire : c’est idiot, je sais …

poste de police, déclarations de pertes, se remémorer le contenu de nos sacs et de nos portefeuilles, j’évoquais le ticket de caisse et des photos d’identité – celles de moi évaporés ; enfant, adolescent – , l’agent de se gausser, des biens de valeurs il avait repris sourcils haussés, les cartes, j’énumérai alors les cartes, bancaires, vital et séjour. Séjour ? Que me reprit l’agent, vous êtes étranger ? Oui, nationalité ? Algérienne. Il s’empressa de le noter. Consulat, vous devez aller à votre consulat. Nous reprîmes la voiture. Pas de fractures. Nous avions simplement oublié de les verrouiller, les portes.

… et tes papiers, ta carte de séjour, ça ne va pas poser problème ? et toujours cette faculté que j’avais, mensonge, non, ça n’en posera pas,

 

… matin, tôt je m’éveille comme de coutume, son du vibreur, atténué par l’oreiller, vif je l’étouffe du pouce, tout dort, ne rien déranger surtout pas elle, jalousies fermées, lumière qui déjà sourd, aiguisée par les vitres, elle zèbre les draps, çà et là des lignes lumineuses, il y en a une qui subit des brisures, multiples, à l’angle du matelas cette couture bien visible, puis la ligne lumineuse, elle descend verticale jusqu’au sommier pour s’engouffrer, sous le lit. Je remue à peine moi, avec peine, d’abord ce pied qui s’extrait du feuilleté textile pour rejoindre le parquet glacé, y sautille en direction de la cuisine ; actionner la bouilloire, abaisser, le poussoir du toasteur dont le fossé grillagé se comprime, rougeoyant au déclic métallique, trois quatre minutes, gargarismes de la bouilloire, claquement, elle se désactive, et couloir, son de ses pas, lourds, parquet, porte de la salle de bain qui se referme, chuintement des anneaux sur la tringle, flamboiement du chauffe-eau, je m’empare de la théière, en fonte, boule, bourrée de théier sécher, elle pend sur la poignée, stoïque quant à sa fatalité quotidienne, sans protestation, elle se laisse noyer, bain de bulles ; plat, deux couteaux y traînent, j’y dépose la théière, une et deux tasses, sorties du placards, je tressaille à ce son métallique celui qui enclenche les sauts panaires, deux tranches bien au centre dorées, grillées, et dont les pointillés, ceux de la mie, se décolorent mesure que l’on progresse vers les bord, je le annonces ces tranches, assiette qui voisine la motte de beurre, sortie du réfrigérateur. Extinction du chauffe-eau, grincement des anneaux, imperceptibles tapotements humides des pieds, parquet, table dressée, séjour, les deux tasses se font face, sofa, j’y prends place, elle, précédée, halo parfumé, me rejoint, feignant toujours la surprise de trouver le petit-déjeuner déployé sur la table du séjour ; rituel, couteau beurré qui gratte, deux traits de thé, fumants, cascadent, crics et crocs de rongeur, le tout entrecoupé de badineries, chaque jour interrompues sonnerie format midi, sommation, travail, étreinte et baiser …

… appartement vide, j’ai des souvenirs, vagues, temps, où après son départ à elle, était-ce seulement elle ? je m’apprêtais, moi aussi, douche ; mousse à raser, lame de rasoir sur mes brins de barbe, sac à dos, mes notes dedans, ou alors était-ce un bleu de travail, un attaché case ? quelques soit l’habit, invariablement m’apparaît le sac à dos, lourd de bouquins soigneusement gribouillés, peut-être qu’à l’époque j’avais des occupations parallèles mais en ces temps, je reste là, comme prostré, me recouche, canapé, une heure au moins, réveil huit heures, faut bien sortir pour se distraire au moins, alors je m’extirpe de la prison duveteuse, salle de bain, aiguilles aqueuses perçant les bulles de savon, habits épars, pantalon salissure blanchâtre, tout à côté de la braguette, dont j’échoue à me défaire, comme gravée à même le tissu,  polaire, manches élimées et veste émaillée d’accrocs, je délaisse l’appartement, palier, amorce la descente, escaliers…

…dehors, ma démarche singulière opère, jambes élastiques que mes pieds traînent raclent l’asphalte, boulets, pieds, mes pieds que j’échoue à garder parallèles, ils s’ouvrent, croisant leur talon, et ma colonne, jamais roide, mes épaules rentrées, boutons enfoncés à coups de mailloche, mon public, badauds matutinaux, ne s’y trompent pas, fins connaisseurs, ils nous contemplent, moi, ma carrure voûtée, carré parfait, un paquet, je devrais perdre du poids quelques kilos, mettons quatre, ou six, ma silhouette s’affinerait dès lors, j’ai dit cinq ? peut-être moins, ça ne tient qu’à des détails, une poignée de grammes, parfois, et l’on paraît moins infâme…

… un peu plus de huit heures, centre de la ville, cortège de gens affairés, je m’y fonds comme de coutume, on m’y remarque à peine, on remonte la rue principale, large, ses devantures de magasins trop connus, où s’étalent de ces enseignes que répètent les villes et les zones commerçantes ; on la dit moderne cette partie de la ville, immeubles rénovés, façades rendues rutilantes par l’entretien régulier. Vitrine principale de la ville on accède directement par la gare routière ou ferroviaire point névralgique de toutes les petites ou moyennes villes comme celle-ci, et l’on se retrouve aisément, quai-instinctivement, ayant tous cette habitude de marcher droit devant on découvrant un lieu, alors lorsqu’on est nouveau on se perd d’emblée dans ces quartiers où se mêlent petits commerçant, cadres et familles bourgeoises ; on finit, fatigué, par se poser sur l’une de ces terrasses de café trop soignées, aux mises si raides qu’elles vous écorchent les rétines, et l’on commande son café, insouciant, oubliant que l’on se trouve dans l’aire touristique, sourire compassé du serveur, 2,50 le café ; moi bien sûre avec le temps, l’expérience, je les évitais ces cafés à touristes ou à cadres, mêlé à l’agglomérat dynamique d’employés, partager ainsi leurs rangs  serrés,  me claquer sur leurs pas pressés et leurs postures rigides, la mine que chacune, chacun se composait ce sérieux qui faisait leur bonheur imbécile ; comme s’ils voulaient se convaincre et convaincre le monde de leur importance à eux qui ne savaient s’occuper autrement. J’aimais les accompagner par compassion peut-être, par jeu aussi, rien que quelques minutes ça me faisait sentir homme normal, j’oubliais et m’oubliais, c’est qu’à travers le regard du dehors, ces regards sur moi qui m’agitais parmi le flux, j’abandonnai quelques instants l’errance qui fondait ma manière, celle de mon être, avec eux je marchais, porté par leur norme  ; cette sensation d’appartenance au troupeau, si elle se prolongeait m’irritait assez vite, alors, une fois que le torrent à l’entour tarissait, que femmes hommes tout au long du parcours quittaient le cortège et s’engouffraient dans tel commerce ou tel bureau, ressurgissait ma manière originelle, celle d’une goutte solitaire qui glisse par les rues d’Avignon, et dont on repère aisément les allées et les venues ; moment donc de quitter le cadre petit-bourgeois, je me réfugie, quartiers populaires, me blottis dans la chaleur d’un bistrot, non loin de la faculté, j’en entrouvre les portes, coup d’épaule discret qui libère quelques notes, radio continûment rivée sur cette station diffusant à foison des tubes éculés ; serveur, regard sur ma carcasse, et son accompagnement sifflé de s’étouffer, table neuf, je m’y pose, commande rituelle : expresso, j’ouvre la liasse de feuillets qui jamais ne me quittent, stylo, sur la chaise d’à côté, journal local, j’en épluche les titres, faits-divers qui, dans ma tête, opèrent des diversion, tout cela, on le sait bien, ça existe, c’est l’histoire, la bonne histoire. En un mot, c’est la série noire, et puis apprendre que des gens meurent, tous les jours, qu’on les assassine, sauvagement ; c’est réconfortant, toujours ça de pris sur la vie, en attendant son tour, la tasse, lourdement, déposée, presque jetée, café et ça petite mousse brune, de tanguer, écume épandue sur la céramique épaisse ; gorgée et je griffonne mes liasses, carnet de mes routes,

(à suivre)

Ahmed Slama

 

 

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