Création/Littérature/Prose

Francis Denis, La cour (1)

Maman a le gros ventre. Une fois de plus.

Je suis de corvée d’eau et je n’aime pas ça.

Je dois traverser la cour pour me rendre à la pompe qui se trouve au coin de la rue.

Je me sens minuscule et fragile au milieu des façades qui s’élèvent haut vers le ciel et me privent de lumière.

Puis il faut subir les moqueries des autres gamins ou encore le regard mal intentionné des adultes… Ils me lorgnent, me caressent puis me déshabillent des yeux.

Ils sentent mauvais, du dedans et du dehors.

Je me demande parfois si Papa fait comme eux avec les autres jeunes filles qui vont et viennent au bas des immeubles.

La cour est carrée. C’est comme une prison. Avec une seule ouverture qui donne sur la rue.

Je ne suis pas la seule à m’épuiser de la sorte. D’autres enfants portent également leurs seaux tout en trébuchant sous le poids de leur charge.

Ils ont le regard gris, gris et froid.

Ils manquent sans doute d’amour, de chaleur, d’un peu de réconfort. On se ressemble.

Parfois, les plus grands s’amusent à leur faire un croc-en-jambe, histoire de rompre un peu la monotonie de leur journée.

J’ai peur de devenir à mon tour leur proie et je fais en sorte de toujours passer au plus loin d’eux pour ne pas attiser leur méchanceté.

Il n’y aura personne pour me protéger. Seule, en vers et contre tout.

Papa n’est pas souvent là et Maman n’a qu’une seule préoccupation ; se caresser le ventre à longueur de journée, pressée de pouvoir enfin jouer à la poupée.

 

Monsieur Paul, le voisin du dessus, m’a déjà proposé son aide mais je sais bien, je sais bien…

C’est lui qui me regarde le plus souvent et le plus longtemps, tout en souriant et tapotant le bout de son mégot noirci.

Je reste polie, la tête baissée, et me dépêche de rentrer même si la douleur se fait plus forte dans mes bras et ma respiration plus difficile.

Je déteste le croiser dans l’escalier.

Il me fait peur.

Le soir, à peine couchée, je l’entends marcher au-dessus et j’ai comme l’impression qu’il m’épie, qu’il attend que je m’endorme pour s’imaginer des choses terribles.

 

Voilà, enfin de retour à l’appartement, encore tremblante mais rassurée.

J’aimerais pouvoir parler de mes craintes avec Maman mais je ne l’intéresse plus. Je ne suis là que pour gérer le quotidien et m’occuper de mes petits frères. J’ai d’ailleurs dû quitter l’école et personne ne semble s’en être soucié.

Maintenant, mes livres restent dans un coin. Je les ai abandonnés à contrecœur. Ils étaient ma porte grande ouverte sur les rêves.

Je n’ai plus le temps, ni le temps ni la force.

Je me sens déjà vieillir.

Auprès de mes camarades de classe, en partageant leurs jeux dans la cour de récréation, en me plongeant dans les plaisirs de la lecture et de l’écriture, en buvant les paroles pleines de savoir et de sagesse de notre maîtresse, je ne pensais pas qu’être une enfant pouvait être aussi difficile.

J’ai mal dans ma tête, mal dans mon corps.

Papa m’a dit un jour :

–              Tu verras, tiote, la vie c’est pas une sinécure !

Je crois qu’il m’aime bien à sa manière. Il m’a mise en garde, m’a défendu en quelque sorte de grandir trop vite.

C’est sa seule façon de me protéger. Il ne peut pas en faire plus.

Les jours de fête, quand le soleil brille, que le temps et les humeurs sont au beau fixe, Maman m’appelle « ma crotte ».

Le plus souvent c’est :

–              Tête d’lard, viens ici !

Ou encore :

–              T’en veux une ?

Mais j’ai un nom, moi ! Un nom de fleur, léger, qui sent bon.

Désormais, lorsque je surveille mes petits frères dans la cour, les autres se ramènent en ricanant et en chantant :

–              Ma crotte, ma crotte… Ma crotte et ses crottins !

Les crottins, ce sont mes petits frères.

Heureusement, ils ne comprennent pas et ils continuent de s’amuser comme si de rien n’était.

Moi, c’est autre chose, mais j’ai l’âme qui s’endurcit. Je leur tiens tête et mon silence finit par les lasser.

Vraiment, cette cour, je la déteste !

Il m’arrive parfois, la nuit, de rêver que je m’en échappe, décidée à ne plus jamais revenir.

Je m’approche du porche qui donne sur la rue et là …

Rien. Le vide absolu !

L’angoisse, le vertige.

Tétanisée ! Comme enveloppée dans une toile d’araignée et incapable du moindre mouvement.

Mon cauchemar s’arrête toujours à cet instant, ne m’offrant aucune échappée, prêt à revenir hanter mes prochaines nuits.

 

Aujourd’hui, il fait chaud, chaud et moite.

Un carré de ciel bleu s’est posé au-dessus de la cour, un beau et lumineux couvercle pour notre boîte.

Les gens sont en effervescence. Ils sentent l’été et des parfums de femme à bon marché se mêlent aux odeurs de cuisine.

Une ribambelle de gosses est livrée à elle-même dans un joyeux brouhaha tandis que leurs mères papotent, assises sur les bancs ou les chaises qu’elles ont descendues à l’occasion.

Les hommes se mêlent aux conversations et les plaisanteries grivoises, les mots gras, fusent au milieu des éclats de rire.

La cour est en fête !

Je ne me sens pas chez moi. J’ai l’impression de vivre dans un monde qui ne m’appartient pas.

La soirée va être longue. La chaleur en a enhardi plus d’un et, par-ci par-là, beaucoup se mettent à monter une table de fortune tandis que des barbecues improvisés commencent à fumer.

Comme par miracle, les tables se remplissent à n’en plus finir. De quoi s’en mettre plein la panse et se rincer le gosier à plus soif.

Il y aura de la viande soûle ce soir, des chants, des rires, des cris mais aussi des coups et des pleurs, comme à chaque fois.

Je jette un coup d’œil furtif sur mes petits frères. Ils ne doivent pas trop s‘approcher de la rue.

Maman n’a que faire de leur présence, trop accaparée par les voisins qui servent rasade après rasade.

Elle ne devrait pas boire comme cela. Elle attend son bébé ; sa poupée !

Papa n’est pas encore rentré. Elle profite sans vergogne de ce moment de liberté, à croire que son seul plaisir se résume à braver les interdits, à ne pas faire ce qu’il faut pour que tout aille pour le mieux.

Je ne lui en veux pas vraiment mais je suis triste pour elle. Triste pour Papa, pour mes petits frères.

Je me demande parfois ce que serait la vie sans elle.

Rien que nous quatre ; Papa, mes frères et moi.

Cela ne changerait pas vraiment notre quotidien mais nous rendrait sans doute l’existence plus agréable.

J’assumerais comme une grande, ce que je fais déjà de toute façon.

Mais à qui revient la faute ?

Est-elle vraiment responsable de son manque d’amour à notre égard ? Elle n’est pas la seule, beaucoup d’autres mères lui ressemblent.

Les gens d’ici m’effraient.

Et si la cour était la seule responsable, elle qui n’enferme que de faux trésors, de fausses promesses et de fragiles illusions ?

Ici, les gens font semblant. La cour est leur miroir aux alouettes. Ils se voilent la face et ne s’accoquinent que pour oublier leur misère.

Dehors, le monde doit être différent.

Il doit y avoir des lumières un peu partout, dans les rues, dans les corps, dans les mots.

 

Nous sommes en début de nuit et il reste encore du monde, assez pour empêcher les plus jeunes de s’endormir. Ils sont rentrés mais gardent le souvenir d’une soirée mouvementée et sans saveur.

Ils sont là parce qu’ils ne peuvent être ailleurs.

Ce qu’ils désirent n’est pas à leur portée. Beaucoup d’entre eux deviendront ce qui leur fait si peur maintenant ; ils seront comme les grands et auront oublié leurs rêves d’enfant.

Papa est allé se coucher, harassé par sa journée de labeur. Désemparé. Dépassé par la situation.

Je suis montée pour border mes petits frères et me voici à nouveau au centre de la cour, près de Maman qui refuse le retour à la réalité.

Je tente en vain de la raisonner.

Elle est ivre morte et les mots qu’elle parvient encore à bredouiller à mon encontre ne sont que des mots méchants.

J’abandonne, un nœud dans la gorge, la plaignant et la maudissant tout à la fois.

Demain, je devrai être plus disponible encore, la remplacer au mieux par mes propres moyens et oublier, oublier qui je suis, qui j’aurais pu être si la vie en avait décidé autrement.

 

Demain…

Maman n’est rentrée qu’au petit matin, les cheveux en broussaille et le corsage dégrafé.

Elle s’est affalée sur le divan et s’est mise à ronfler comme une locomotive, la bouche grande ouverte et la respiration haletante.

Une odeur de vin, chaude et rance, s’est propagée dans toute la pièce, comme s’il nous fallait encore subir les contrecoups de sa désinvolture et de son égoïsme.

Papa est sorti sans rien dire, sa besace sur l’épaule et le dos voûté.

Me voici seule, face à une montagne de responsabilités qui me désespère.

Je m’approche de la fenêtre en quête d’un quelconque réconfort mais même la vue des marmots qui bravent déjà la fraîcheur matinale me laisse indifférente. Ils s’agitent comme des fourmis emprisonnées au fond d’un trou profond et sans lumière.

Après l’euphorie d’hier, de nouveau la banalité, la grisaille et l’indifférence.

 

Les heures ont passé. Elle s’est réveillée et s’occupe tant bien que mal des marmots qu’elle fait patauger dans la bassine.

Je descends pour chercher de l’eau à la pompe.

Quelqu’un me suit, quelqu’un dont je reconnais facilement les pas.

Monsieur Paul me libère de mon seau malgré moi.

–              Je vais t’aider, petite !

 

Monsieur Paul a mis sa main dans ma culotte !

Je n’en parlerai jamais, à personne ! J’ai trop honte !

Francis Denis

à suivre

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