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Ahmed Slama, “Remembrances”, éditions Hypallage

Ça s’appelle Remembrances, et comme les souvenirs, ça file, ça coule, d’une idée à l’autre, vers une pensée qui renvoie à l’enfance, au premier amour, ou aux chaussettes qu’on a oublié de ramasser quand elles ont glissé sous le lit, ce matin. Ça s’appelle Remembrances, et même si c’est un livre numérique, l’ouvrage d’Ahmed Slama trouve ses membres agencés, articulés à la colonne vertébrale textuelle d’un corps flottant, en perpétuelle recomposition. Recomposition ou décomposition, puisque les textes qui s’enchaînent, développés en moyenne sur une page, sont hachés par la curiosité qui nous pousse, nous lecteurs, à aller voir ailleurs, à essayer d’autres articulations, à saisir d’autres souvenirs.

Si cette contorsion provoque parfois des crampes aux membres mobilisés, ou noie certains souvenirs dans une myriade démultipliée d’idées, l’exercice est original, novateur, et surtout très plaisant : dans cette série de textes, que l’auteur lui-même qualifie de « récit en hyperliens », l’idée de la chronologie est court-circuitée par la présence dans le corps du texte de liens hypertextes qui mènent à d’autres chapitres, eux-mêmes truffés de liens qui mènent à d’autres espaces poétiques…

Les textes reviennent en boucle, mais on se prend au jeu de lire et de relire ces souvenirs impressionnistes – cubistes presque, tant les angles sont parfois rudes à amortir, et la perspective difficile à reconstruire d’un texte à l’autre, une phrase coupée en plein vol renvoyant à un texte écrit d’un autre style, à une autre histoire ayant pour cadre d’autres références. Mais c’est cette tension-là qui rend aussi le travail d’Ahmed Slama intéressant : il se présente comme une longue conversation au cours de laquelle tous les sujets sont abordés, et où, parfois, les paroles coupées reprennent leur droit et imposent la suite d’une histoire archivée dans le dialogue dix minutes auparavant.

Remembrances est disponible à l’achat sur le site des éditions Hypallage :

https://www.hypallage.fr/slama_hypallage.html

Pour vous donner une idée du principe, nous tentons (et l’auteur nous pardonnera nos réductions, ce ne sont que quelques membres et quelques souvenirs !) de proposer un extrait – avec trois textes en liaison – de cet ouvrage ludique et profondément poétique.

Mathilde Rouxel

Lève-tôt

… six heures du matin, un horaire auquel j’ai commencé d’exister d’après ma mère témoin, unique, je l’événement advenu je ne sais plus trop quand, aussi loin que remontent mes remembrances, déclic, mes paupières s’entrouvrent à cette heure…

… enfant, malgré ces jours dénués d’école, je ne savais apprécier l’épaisseur des matinées grasses, à l’aube je titubais, couloir, cuisine aseptisée [2], les doigts accrochés à ce drap qui ne me quittait pas, mes mains le relâchaient pourtant au moment de saisir la bouilloire inox, l’emplir, truchement d’une bouteille, plastique-transparent, emplie les jours d’eau courante. Cet arrière train, plat, bouilloire qui crisserait au contact de la plaque en fonte, gazinière, torsion bouton, craquement souffreteux ; feu…

… couinement langoureux de la bouilloire

… ces brins de thé, cette menthe séchée, boule trouée, je la suspendais, poignée de la théière

… séjour, dilution de mes matinées, contemplation du totem télévisuel, j’y absorbais de ces images bigarrées qui restent encore aujourd’hui comme ciselées en mon esprit, m’abreuvant de ces animations, de ces publicités…

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