Cinéma/Critiques/Spectacle

Les Indes Galantes par Clément Cogitore (2017) : la rage sensible

À tambours battants, cœurs qui respirent.

La caméra est fluide, elle est là, au cœur de l’action ; comme un spectateur de la foule qui tente d’apercevoir le spectacle, par-dessus une épaule, entre deux corps énergiques qui s’agitent.

Les percussions se font violentes, le sang bat fort dans les tempes. Crispés par l’effort, les visages impriment une rage que nul ne semble pouvoir démobiliser. Le corps se contorsionne, vrille, tape, s’expose. Dans le groupe, l’enthousiasme fuse, les silhouettes prennent le rythme, ce rythme spasmodique qui donne à cette danse née dans la rue une puissance toute tremblotante traversée d’une légèreté soutenue par la ligne mélodique des violons de Rameau.

Dans un montage d’une fluidité qui ne trouve d’égal que dans les corps palpitants qu’elle met en avant, le réalisateur de ce clip commandé par l’Opéra national de Paris, Clément Cogitore, parvient à rendre la singularité de chacun des danseurs en piste. L’énergie qui règne est communicative, et c’est entre plaisir et douleur que nos cœurs se soulèvent lorsque s’élèvent dans l’espace les membres aux gestes brutaux mais parfaitement maîtrisés des danseurs cadrés de près par la caméra de Clément Cogitore.

Il y a quelque chose de métaphysique dans la respiration de ces corps contemporains se mouvant dans cet espace habité par une composition musicale du XVIIIe siècle. Le rondeau des Indes Galantes de Rameau appartient à l’opéra-ballet Les Sauvages, inspiré des danses tribales représentées à Paris en 1723, douze ans avant la création de la pièce. Cet esprit tribal se retrouve dans l’usage libre des corps chorégraphiés par le travail conjoint de Bintou Dembele, Grinchka et Brahim Rachiki qui, nous explique Olivier Barlet à partir de Sylvie Chalaye[1], tirent leur inspiration dans le krump. Le krump (« Kingdom Radically Uplifted Mighty Praise », « louanges puissantes au royaume radicalement soulevé »[2]), c’est le débordement, c’est l’hyperbole, c’est la rage d’exister et d’habiter le monde. Danse née dans les années 2000  dans les ghettos de Los Angeles[3], elle est basée sur trois mouvements : le stomp – les jambes frappent le sol pour le faire résonner comme un tambour -, l’arm swing – mouvements de bras apparentés à la boxe, mais avec les mains ouvertes – et le chest pop par lequel la poitrine, jetée vers l’avant, semble « éclater comme du pop-corn »[4]. De là surgit, du fond des corps, une transe qui refuse l’aliénation, et qui semble trouver dans le groupe hurlant qui le soutient son ultime consécration.

« Forêts paisibles,
Jamais un vain désir ne trouble ici nos cœurs.
S’ils sont sensibles,
Fortune, ce n’est pas au prix de tes faveurs ».

Mathilde Rouxel

[1] Olivier Barlet, « La puissance du krump. Les Indes Galantes, de Clément Cogitore sur 3e scène », Africultures, 12 septembre 2017 : http://africultures.com/la-puissance-du-krump-14263/

[2] Marie-Christine Vernay, « Krump, guerre des chorés », Libération, 14 mai 2013 : http://next.liberation.fr/culture/2013/05/14/krump-guerre-des-chores_902863

[3] Ibid.

[4] Ibid.

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