Création/Prose

Cédric Bonfils, Comme un souffle en elle

Elle ne dit pas un mot. Elle éprouvait l’indicible de l’inattendu. Elle venait d’accueillir un baiser. Comme le bout des lèvres effleure soudain sur l’ordinaire l’intensité qui manquait. Il faisait presque sombre. Il était près d’elle. Ne dormait plus depuis un moment. Il était à peine plus âgé qu’elle, approchant de la quarantaine. Elle se réveillait près de lui une nouvelle fois et s’imaginait en train de fuir toutes les obligations de l’existence.  Elle serait restée dans ses bras si elle n’avait pas si peur de la paresse. Et lui, que ferait-il aujourd’hui ? Le matin commençait par cette légèreté du bleu qu’ont les premières heures de l’été. Il était près d’elle, incarnant cette douceur que l’existence précipite parfois dans nos bras. Pourquoi il aimait autant l’embrasser ressemblait à une énigme que la nuit avait gardée intact. Elle écoutait dehors les mouettes et les goélands. La fenêtre ouverte aux courants d’air. Elle ne voulait rien dire. Ils partageaient des stries de silence en savourant la chaleur de leurs corps tout proches. Elle voulait que son regard témoigne, lyrique abstraction de sensations que rien ne pourrait décrire. Jamais elle ne parlait de ses sentiments. On l’avait élevée avec cette retenue. Elle avait le souvenir de larmes qu’il fallait contenir. Injonction paternelle. Etre aussi forte qu’un homme revenait à ne rien laisser paraître d’une gêne, d’un chagrin, d’une angoisse. Elle percevait maintenant en elle l’imprévu de la joie et la pudeur qu’impose sa fragilité. Ses pensées secouaient jusqu’à la rompre la certitude qu’aimer c’est se trahir et risquer de perdre ce qu’on ne peut trouver qu’en étant seul. Elle n’oubliait rien des bruits du monde. Les bombes sur Gaza, les massacres dans les villages congolais, la guerre en Syrie, les attentats au Moyen Orient et tous ceux qui lancent leurs cris dans la saturation d’informations quotidiennes. Elle espérait que ce qu’elle éprouvait pouvait être l’écho de quelque chose au monde qui soit identique et plus vaste, partagé par des foules entières remontant les rues et remuant la planète dans toutes les langues. Elle n’avait pas les mots adéquats pour traduire ce que son esprit faisait jaillir en images et vertiges. Lui, ne les avait pas non plus. Ils en avaient parlé la veille, leurs parcours respectifs se ressemblaient. Une enfance dans un appartement où les voix des parents se faisaient moins entendre que celles de la télévision. Les jeux avec les copains dans les squares de cités-dortoir. Des cache-caches dans les caves des immeubles. Des tentes improvisées pendant les vacances plus chaudes avec des draps étendus dans les branches. Elle n’avait pas oublié ces années passées à l’école sans enchantement. Son adolescence où la joie ne tenait souvent qu’à une transgression savoureuse et parfois à une bonne cuite avec des potes insouciants. Elle avait obtenu des résultats moyens avec quelques efforts réguliers pour lutter au plus tôt contre la peur héréditaire du chômage et de la misère. Un bac pro empoché de justesse. Un B.T.S. Des petits boulots d’abord. Puis des contrats à durée déterminée dans de plus grandes entreprises. Tous les deux, ils étaient dans la ville depuis quelques années, arrivés là pour un contrat un peu plus long que d’habitude.  Ils s’étaient peut-être croisés. Dans la rue ou dans la galerie marchande, dans un bar ou sur la plage un été. Ils ne s’étaient pas assez regardés pour se reconnaître plus tard. Ni l’un ni l’autre n’avait une silhouette qui retenait l’attention. De toute façon, elle ne regardait pas les hommes. Elle détestait l’idée qu’elle puisse être un fantasme. Par chance, pensait-elle, elle manquait des charmes à la mode, alors ça ne devait pas arriver. Elle se disait qu’elle ne voulait pas regarder quelqu’un comme on détaille un objet dans l’étalage d’un magasin. Elle s’autorisait seulement à se laisser séduire par la plastique de quelques acteurs qu’elle affectionnait. Elle observa son visage. Si elle l’avait vu par le passé, elle crut à cet instant qu’elle ne l’aurait pas oublié. Elle posa le bout de l’index sur sa joue. Sa barbe d’une moitié de semaine semblait une haie confuse entourant un sourire timide. Puis elle laissa son doigt descendre. Esquisse de caresse. Elle aimait les cous, les nuques. Leur proximité avec la mort autant qu’avec la passion. Cibles des guillotines et nids de ces baisers qui se posent sur l’odeur de l’autre. Elle n’osait lui demander qu’ils se retrouvent encore ce soir. Elle ne voulait pas attendre plus longtemps. Le sentirait-il sans qu’elle le lui confie ? Elle supposa qu’ils ne parleraient pas quand ils se lèveraient. Elle voulait que le silence se prolonge comme on laisse couler l’eau sous la douche. Elle imagina qu’il aurait peut-être cette même envie. L’absence de parole s’installait sur ses lèvres depuis un long moment. Elle songea soudain au gâchis. Les mots prononcés pour rien. Les denrées périmées dans les poubelles des supermarchés. Les colères incontrôlées qui nous font déballer le fond de nos cœurs en vrac. Et partout ce qu’on jette. Et les déchets flottant à la surface des océans et ceux dispersés dans les forêts et les sacs plastiques volant sur le bord des routes, le long des grillages censés empêcher les grands animaux de bondir sous les roues des voitures. Elle voulait vivre tout le contraire d’une énergie gaspillée. Une énergie qui dure. Qui crée. Qui transforme. Aussi infime fut-elle, peu lui importait. Leurs regards se nouaient à des fils de rêves nouveaux. Elle ne savait rien du bonheur. Elle n’avait en tête que l’exemple de cet instant présent. Elle se promit de ne jamais être égoïste. Elle se demanda quelle tendresse peuvent éprouver ceux et celles que la peur envahit. Cette peur du monde, de l’autre. Ce barbelé qui encercle le cœur. Cette palissade qui enferme les pensées. Elle eut envie d’écouter une chanson de Joy Division. De fumer une cigarette pour qu’une brume de tabac se répande sur le drap. Elle ne fumait plus depuis longtemps et lui non plus. Elle se demanda si elle avait choisi la bonne personne lors du scrutin des dernières élections régionales. Elle aurait volontiers fait semblant d’être malade pour éviter d’aller travailler. Le bonheur pourrait-il donner la migraine, assez pour ne plus sortir, ne plus partir ? Une pulsation dans la tête qui nous retient dans le rythme inlassable des caresses qui s’inventent ? Elle n’y pensa plus, elle n’aimait pas le mensonge. Elle se mit à lui sourire encore. Elle goûtait l’air échappé de cette bouche qu’elle désirait. Elle aurait voulu peindre sur le mur de la chambre les yeux qui la contemplaient pour ne rien oublier de la complexité réjouissante de ce regard. Elle pensa à la mort. Elle respira comme on s’efface de l’éternité pour accepter sa part de vie, de temps, sa part de hasard dans le mystère qui nous sème et plus tard nous dissout. Elle n’avait jamais envisagé que l’odeur d’un corps puisse devenir indispensable. Elle caressa sur son ventre l’interrogation qui ruisselle sur l’avenir. Quelqu’un naîtrait peut-être un autre jour, d’une autre nuit, qu’elle accompagnerait avec ce goût immodéré de la simplicité et de la liberté. Peut-être. Elle n’en savait rien. N’avait jamais songé à cette possibilité. Trop éprise de ce temps qu’elle avait pour elle. Si  quelqu’un devait naître de son ventre, elle apprendrait d’ici-là l’exigence. Pour la transmettre à son tour. Elle en voulait à ses parents de ne pas savoir choisir les mots et de parler sans se soucier de faire mal pour un rien. Elle n’aimait pas le terme « enfant ». Elle préférait se dire, si elle donnait la vie, qu’elle accoucherait d’un être. Elle jeta un œil vers sa table de nuit sur l’ouvrage qu’elle lisait ces derniers jours. Un truc très beau qui contient tout, lettres de 1944 à 1950, de Neal Cassady. Le complice de Jack Kerouac, de William Burroughs. Un ami du lycée s’enthousiasmait pour les auteurs de la Beat Generation. Un garçon qu’elle admirait, qu’elle avait désiré. Qui l’avait fait rire et qui lui avait fait découvrir des livres. Mais dont elle n’eut jamais le baiser qu’elle espérait. Tout se déroulait soudain dans sa tête comme une suite enivrante d’images floues. L’avenir durerait le temps que met à se consumer une allumette craquée pour embraser un feu de joie. C’était bien assez pour quelqu’un qui n’espérait pas davantage. Elle était certaine que l’ennui était pire qu’une mort prématurée. La vie n’était pas plus compliquée qu’un désir assumé jusqu’au bout. Elle ne pouvait pas le nier, elle avait envie d’aimer. Elle s’était couchée la veille sans y songer. A vrai dire, pensa-t-elle, elle ne l’avait jamais reconnu. Elle n’avait rencontré aucun regard susceptible de lui renvoyer cet élan retenu en elle. Il ne la quittait plus des yeux. Leurs mains parcouraient leurs corps. Le jour continuait à se lever. L’aurore semblait ralentie par la perception des nuances de couleurs à chaque seconde.  Il l’embrassa encore. Elle ressentit un frisson. C’était, elle le savait, la part perceptible d’un souffle en elle – mouvement frémissant de la tendresse pure, que le temps avait figé jusqu’ici, dans l’attente d’une intensité suffisante.

Cédric Bonfils

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