Création/Littérature/Prose

Mare du Crest, Fragmentée (6)

Six instruments.

 

Cela me revient maintenant. C’est la Nuit Transfigurée d’Arnold Schönberg. Que les cordes, cette fois-ci.  J’entre dans l’obscurité de moi-même. Une inquiétude sereine, si profonde Je retiens quelque chose qui monte comme la musique. Les archets arrachent aux cordes toute la douceur, toute la douleur possible.

 

« Vous êtes arrivée »  dirait un GPS. Mais je ne possède pas ce guide minutieux dont les expressions à lui seul appartiennent comme s’il réinventait un idiome pour un seul locuteur. Je jalouse la voix de la femme mécanique qui ordonne d’aller à droite ou à gauche

Tracé effacé du monde.

Ma voiture grimpe péniblement dans les  petites rues au- dessus de la Criée. Chaussées défoncées comme l’on dit qu’un junkie est défoncé.

Je stationne à proximité de l’avenue de la Corse.

Je déplie mes jambes engourdies par ce long trajet, sors de ma petite voiture.

Je redeviens piétonne des rues aux murs tagués, aux trottoirs trop étroits, encombrés ici et là de rebus, de matelas pisseux dressés contre les murs d’une façade.  Marseille n ‘obéit pas aux préceptes du sage tri collectif.  La vie intime des habitants se déverse sur la voie publique, impudique.

Du côté de la  Plaine. Il faut d’abord grimper la rue Estelle, qui coupe le souffle. Il faut enjamber le cours Lieutaud, il faut  reprendre haleine et gravir les escaliers qui débouchent sur le cours Julien.

Quartier de dealers, des intermittents du spectacle, des familles recomposées, d’élèves du conservatoire, promenant leur violon, leur guitare, leur violoncelle parfois sur le dos comme une énorme carapace de sons, leur trombone, leur hautbois et clarinette. Je me souviens de la réplique du David de Mchel-Ange dans le hall du Palais Carli. Un beau sexe cramoisi.

Terrasses de cafés restaurants, escales de musiciens désargentés. Je me souviens de ce faux guitariste noir, complètement déjanté à chapeau de cow-boy, qui après avoir chanté  comme une crécelle et gratté méchamment son instrument,  venait faire la manche, en se présentant comme le « cousin » du consommateur de café attablé au soleil. Ce dernier lui donnait quelques pièces non pas pour le féliciter de ses talents de musicien mais au contraire pour espérer son rapide éloignement.

Certains bistrots ont changé de propriétaires et de noms ; ils sont quelquefois méconnaissables, transformés en boutiques. Les habitués des lieux ont toujours la trentaine, roulent leur cigarette par souci d’économie et les jeunes mères portent leur bébé comme des mères africaines dans de grands tissus chatoyants. On aperçoit à peine la tête du nourrisson : il est presque retourné dans le ventre maternel.

J’ouvre mon téléphone portable.  Je veux savoir si l’homme qui dormait paisiblement dans la grande chambre, a ouvert les volets, respiré sur le balcon enroulé de vigne vierge et scruté les collines. Il a voulu m’appeler, savoir où je suis partie clandestinement.

Il a parlé à la « machine » plusieurs fois.

Sa voix inquiète, nerveuse. Il dit qu’il ne comprend pas mon départ et qu’il m’en veut de ne pas avoir pris la peine de l’en avertir.

 

J’écoute tous ses messages et je les supprime : dites supprimer et pour confirmer dites, oui. Je dis, OUI.

 

Ma voix  à moi
inconnue,
vocalises étranges et étrangères

Marie du Crest

 

 

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