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Une parole sortie des marges

Dans un twit écrit il y a quelques années, la grande écrivaine américaine Joyce Carol Oates donne son opinion sur cette revue :

Puissamment originale, étonnamment personnelle – «inventive»,  «anticonformiste»- ne serait pas admise dans les universités les plus performantes. Les grands écrivains américains -Faulkner, Fitzgerald, Whitman, Dickinson, Poe et autres- seraient certainement rejetés aujourd’hui par le gratin des universités.

Cette revue, créée à Boston en 2011 par le journaliste James Parker, se place sous le patronage du Français Benoît-Joseph Labre, surnommé au XVIIIe siècle, le Vagabond de Dieu, qui devint, après sa canonisation un siècle plus tard, le saint patron des pèlerins, des SDF et des fous. Elle s’intitule Le Pèlerin* et publie des poèmes en vers et de courtes proses écrits par des sans-abri du centre de Boston** au cours de réunions hebdomadaires qui se tiennent le mardi matin et s’arrêtent rituellement au bout d’une heure et quart.

D’une semaine à l’autre les textes sont conservés, et lorsqu’il y en a une cinquantaine de prêts, un numéro de la revue est publié, tiré à quatre cents exemplaires. Cela fait une dizaine de numéros par an.*** Le groupe ainsi formé se nomme les Black Seed Writers, les Ecrivains du Grain Noir, par allusion au café consommé durant le labeur littéraire. Il est ouvert à tous, à condition d’être sans logement.

Pierre Morens

*En anglais, The Pilgrim, titre qui fait écho au nom dont on désigne les dissidents protestants ayant quitté l’Angleterre en 1620 pour fonder une colonie dans le Massachusetts, the Pilgrim Fathers.

**Boston, la plus grande ville de l’état du Massachusetts, compte 650 000 habitants.

***L’abonnement pour l’étranger est de 40 dollars à l’année, ce qui fait 37 euros.

1

Rechute

Je n’entrerai pas sans rien dire dans la nuit,
je ne jetterai pas l’éponge, je ne reculerai pas
devant mon malheur.
Je tiendrai tout le temps de mon combat,
le combat intérieur…

Ca sonne bien
mais ce n’est pas réellement vrai
parce que je suis seul dans ma tête,
et que je ne sais pas quoi faire.
Cet élixir que je bois c’est ce que je demande :
une lumière provisoire qui va briller
sur tout ce qui est lugubre.
Alors tout sera plus éteint.
Mais je me sens si faible.

Je sais où ce chemin conduit
et je sais comment je me sens ;
exactement comme un cobaye
je ne peux pas rester à l’extérieur de cette roue.

Je vais perdre pied. Je suis sans défense.
C’est déjà fait, déjà le temps du passé.
Maintenant je me réveille encore, seule dans ma chambre.
Je n’ai pas confiance en moi, pas de réconfort,
que des pensées d’un désastre imminent.

Sean Croft, 26 janvier 017

2

Mes propres mots

 

Quinze  ans aujourd’hui que je me suis mariée. J’aimais cet homme. Je n’étais pas une personne ou une épouse sans défaut, mais je prenais le mariage au sérieux. Le plus triste, c’est que les autres ont essayé de le détruire, et nous par la même occasion. J’espère que tu vas bien et que tu n’oublies pas tes réunions. En souvenir du passé : Bon anniversaire ! Aujourd’hui, je me suis réveillée dans un foyer pour SDF. Pas de famille, pas de mari, pas de chiens ou de chats. C’est triste. Mais j’ai commencé la journée avec une réunion des Alcooliques Anonymes, alors la journée a bien commencé. Hier, je me sentais abandonnée. Maintenant je comprends pourquoi. L’anniversaire de Tara, ma fille aînée, est le 22 avril. Cela fait plus de six ans qu’elle est morte. Je suis allée voir un prêtre à Arch Street pour qu’il m’aide à faire face  à la douleur. Il n’y a pas de parents qui vont voir ce prêtre. Mais nous nous comprenons tous les uns les autres. Aimez vos enfants et vos petits-enfants.

 

Karen Slattery, 25 mai 2016

3

Si dégoûté

Je suis revenu à Boston il y a vingt-cinq jours, et pendant les deux ans où je n’étais pas là, pas grand-chose n’a changé. Les gens sont les mêmes : comme ils regardent de haut les sans-abris, leur jettent de sales regards et parlent sur eux entre leurs dents ! Ils pensent toujours qu’ils valent mieux que nous. Mais non. C’est pourquoi j’éprouve parfois un dégoût si fort que je ne peux que secouer la tête en riant, parce qu’ils ne changeront jamais, quoiqu’il arrive. Peut-être qu’on devrait seulement appuyer sur le bouton et en finir avec ça, peut-être que avec cela les choses changeraient en mieux. Je regrette de dire cela, mais « Ho ! Qu’est-ce que tu vas faire ? » C’est mon avis. Les gens s’occupent de leurs petites affaires sans penser à rien, sans se soucier des autres.

Je suis si dégoûté de toutes ces conneries dans les foyers ici à Boston : attendre pour avoir une place, les vols, les stups. Je marchais dans la rue et il y avait des drogués qui me demandaient où trouver ce qu’ils cherchaient. Je leur ai dit que je ne savais pas. A cause de ces crétins, tout le monde pense que les sans-abri sont des drogués et des ivrognes. Mais moi non, alors ça me fait chier.

Je veux crier si fort que ça ne fera pas rire. Tout ce que je fais, c’est : rien. Je ne dis plus rien. Et je ne me préoccupe pas des crétins aux alentours. Ils détruisent leur vie, pour quoi ? Pour  un shoot rapide et puis ? Rien !

Spider, 14 novembre 2016

 

4

Tu peux revenir à la maison

 Il n’y a pas lontemps,
je suis retourné dans le Connecticut
voir ma nièce, qui est aussi ma filleule.
Je lui ai apporté une de mes peintures,
c’était un phare.
Un que j’avais fait assez vite pour changer.
Parce que l’amour, vous l’avez compris,
rend les choses plus faciles.
Faisait froid dans le Connecticut.
Même de la neige un jour.
Elle est venue me prendre
et on est allés chez elle.
Je me suis installé sur une chaise de cuisine
et j’ai commencé à regarder autour de moi.
J’ai vu une photo de mes parents
le jour de leur mariage.
Difficile d’imaginer qu’ils ont été un jour
si jeunes et si beaux.
Il y avait des figurines, un cheval en albâtre,
une secrétaire, un paysan,
et ce que je crois être le cactus de Noël de ma mère.
Il y avait un photomontage, nous enfants.
Même mes chiens.
Les larmes me sont montées aux yeux.
Ma nièce a demandé : « Qu’y a-t-il, mon oncle ? »
Je l’ai regardée et j’ai dit :
« C’est bon d’être à la maison, ma poupée. »

Frank Brescia, 7 avril 2016

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