Création/Littérature/Prose

Marie du Crest, Fragmentée (5)

Enfin un quintet jazzy, un quintette de Chostakovitch ; le piano et les cordes.  Opus 57. je crois me souvenir.

La voiture monte le chemin de Brûlevent (comme les noms des hameaux égarés sont beaux !) entre les champs de blé qui ondulent, souples, dans le vent, et les terres labourées, aux teintes brunes, mouillées par les dernières pluies, presque boueuses et argileuses. Le tableau de bord  me donne l’heure : 7 : 00. Le journal sur  une chaîne de radio tandis qu’un beau lièvre apeuré court en direction  du sous-bois., qu’un jeune chevreuil fuit la mort à toute vitesse, bifurquant au tout dernier moment vers le château voisin. Il ignore que je ne lui veux aucun mal. Un rapace posé en guetteur, sur la branche d’un vieil arbre s’envole. Tout s’agite dans la campagne et la maison, elle dort encore et l’homme  dans la chambre que je viens de déserter continue à songer à des histoires dans lesquelles il change de nom, d’âge  et de destin.

Codes discrets  sans éblouir celui qui viendrait en face, empruntant le chemin  qui ne mène qu’à la maison. Lamparos du pêcheur.

Je prends plus loin de la vitesse.

Je roule, roule droit devant, au-delà des croisements, des stops triangulaires, des feux tricolores. Je dépasse la vitesse imposée et le radar  pédagogique  écrit en lettres lumineuses rouges :

70 km / heure, moins un point.

J’aime rouler la vitre descendue ; l’air frais du matin me réveille. J’hume les odeurs d’herbe fauchée sur les talus. La musique roule avec moi, en moi, la musique est en mouvement. Je suis une aventurière de road movie. Les images et la bande originale du film.  Les journalistes des matinales me parlent et je n’ai jamais à leur répondre. Ils monologuent avec la femme qui est au volant de sa petite voiture, en route vers d’autres lieux de sa vie d’avant. Les nouvelles du monde entier affluent dans l’habitacle de ma petite voiture rouge.  Mon sac est  placé sur le siège, à la manière d’un passager clandestin. J’ y ai réuni des trousseaux de clef, un carnet à spirales, un portefeuille fleuri, un chéquier, une trousse à maquillage, des mouchoirs en papier, le dernier livre que je suis en train de  lire, duquel se dresse un signet de carton entre les pages 102 et 103 et mon téléphone portable. éteint. Mobile des appels, des messages, des posts des amis facebook, des applications toujours plus nombreuses alignées et rangées, pleines des couleurs des logos. Un écran, pictogrammé. Connecting people.

Et un couteau. Celui des cueillettes en forêt : fleurs et plantes découvertes au hasard.

Je rêve de longues lignes droites conduisant à l’horizon qui recule devant moi, alors que je continue d’avancer. Une chaussée dessinée d’une ligne blanche que seuls les phares de ma voiture rendent brillante.

Les voitures qui viennent d’en face n’ont plus de conducteurs. Ils sont perdus dans la nuit qui se termine. Nous menons les uns et les autres, nos vies en sens inverse. Seul un carambolage ferait nous rencontrer.

Un gros camion maintenant  à remorque cache l’horizon de la route. Immatriculation polonaise : PL Un monstre qui fait peur. Je me demande s’il va rentrer  à Lubin, Cracovie, Dansk après un long voyage. Dans les virages, il brinqueballe, maladroit et encombré par ses charges. Les marchandises bourlinguent.

L’homme n’appelle toujours pas. Il dort toujours dans la maison, là-bas au bout du chemin de terre d’où je viens,  au fond du vallon verdoyant, au pays des crapauds, des chats vagabonds, des hirondelles revenues et logées petitement dans leur nid sous la toiture du bâtiment principal. Elles reviennent chaque année en avril reprendre leurs habitudes.

La maison est une geisha aux lourdes glycines blanches et mauves, en cette saison.

Je ne double pas le camion sur la route trop sinueuse et étroite, dangereuse. Des bouquets de fleurs artificielles que les pluies décolorent, ornent les virages mortels de cette départementale accidentés. Fleurs des  deuils routiers ; oratoires de la vitesse, de l’alcool au volant. Ma voiture ne va pas assez vite et  surgissent  les autres voitures, les camionnettes, les autocars, les motos parfois sur l’autre voie de la chaussée. Il faut déboîter et accélérer, se rabattre devant  le 20 tonnes. La radio continue à s’adresser à moi, en confidente. Les guerres, les attentats, tous les compromis politiques, les résultats financiers à la hausse ou à la baisse, les résultats sportifs, les sorties des films et les morts célèbres s’énumèrent en un flot vertigineux, sans fin et répétés aux heures qui se succèdent. Ma solitude au volant et le   tourbillon planétaire  des vies humaines sur les ondes. Juste des voix off.

Le camion polonais finalement réduit sa vitesse,  je peux le lâcher , le semer dans l’énergie de mon moteur, comme  si je faisais la course avec lui.

Des départementales, des quatre voies, des bretelles d’autoroute sillonnent le paysage. Il faut céder le passage, croire en la bienveillance du conducteur sur la voie plus à gauche. Je lui adresse un petit signe de remerciement.

Un grand tunnel coupe le relief, perce les collines, interrompt  l’émission de radio, oblige la pupille à s’adapter à cette obscurité nouvelle. Vitesse limitée à 70 km / heure. J’imagine les contrôleurs à l’intérieur d’un QG au décor froid et impersonnel, surveillant sur des écrans, le flot des véhicules, m’espionnant à bord de ma petite voiture. L’équipe de nuit va être relayée prochainement. L’air est irrespirable à l’intérieur du tunnel aux murs salis, pollués. La ventilation puissante anime cet orifice énorme qui va de la clarté à une autre clarté en quelques kilomètres.

Le chemin, la route.  L’espace s’ouvre et  la mer m’attend après des kilomètres.  Je lirai tous les panneaux, verrai les distances  se réduire, les conseils de la sécurité me rappeler à l’ordre.

Et l’autoroute devient plus  abstraite, des voies, des glissières de sécurité comme des  armes blanches. Lames qui décapitent les motards fous. Les grands panneaux bleus aux lettres blanches des noms de ville défilent et je compte les sorties, les aires qui ont des allures de grands bivouacs où les familles mangent dans des cafétérias bruyantes ou pique-niquent, assis sur des bancs inconfortables, boivent des sodas, font la queue aux toilettes ( l’attente est plus longue chez les filles) et à la machine à boissons chaudes, achètent du carburant, des sucreries régionales, où les  camionneurs solitaires campent derrière le petit rideau fermé de leur cabine avant de repartir vers le nord ou le sud de l’Europe. Ils reprennent la route  à destination des villes  nourricières. Les frontières s’ouvrent.

Je  roule sur la voie centrale, évitant la lenteur des camions imposants, qui peinent dans les côtes, les ascensions de cols. La voie des véhicules lents.  Quelque part du côté du col du Grand Bœuf. Le clignotant rythme  le dépassement.  Il m’arrive de provoquer  la colère des chauffeurs à qui je coupe, leur pauvre élan, en me rabattant devant eux, trop vite. Dans mon rétroviseur, deux appels de phare du mastodonte, me  menacent comme si j’étais condamnée à quelque lourde peine. Eux aussi sont étrangers : espagnols surtout, allemands, belges, néerlandais, et plus rarement danois ou tchèques, bulgares.

Je change de radio ; je n’ai plus envie que d’entendre de la musique, lasse des  litanies catastrophiques.

Les immenses vergers de la Vallée du Rhône perdent déjà la beauté de leurs fleurs. Seuls les fruits sont une richesse irréfutable. Les vignes pentues, suspendues au-dessus du Rhône passent de l’austérité des ceps tordus à la luxuriance des feuilles d’un beau vert tendre.

Je passe la porte du  Soleil, en route pour le sud. Autoroute A7. Elle commence à Lyon et se termine à Marseille. C’est drôle mais les Marseillais l’appellent l’autoroute nord du côté de Saint Antoine, de St Gabriel.

Je connais parfaitement  les paysages de cette voie antique. Elle est une ligne de ma vie. Une veine qui saigne.  Une  tranchée européenne. Eoliennes blanches centrale nucléaire en béton gris, à la tour peinte.  Etang de Berre, promesse de la mer, balle de golf posée sur les rochers de Vitrolles.  Des centres commerciaux aux enseignes énormes où l’on vient les dimanches d’ennui. Des avions décollent de Marignane ; les passagers sanglés sur leur fauteuil s’arrachent à la terre vers des destinations africaines. Ils ont un peu peur et le personnel de bord les regarde avec indulgence, assis face à eux, ceinturés eux aussi après avoir répété la chorégraphie des règles de sécurité.

Plus au nord, la forteresse de Mornas abandonnée de ses chevaliers,  le venteux Ventoux de Pétrarque à l’horizon, comme un mont Fuji,  au sommet blanchi, à peine visible par temps de brume.

Le large péage de Lançon de Provence subitement barre l’horizon, interdit le passage avec son arche monumentale. Chaque automobiliste   choisit une file vers une caisse automatique ( il y a déjà longtemps que plus personne ne travaille à l’intérieur de ces petites cages de verre et de métal, tendant le bras en direction de celui de l’automobiliste, geste à la fois  vénal et  de partage) ; l’espace se rétrécit alors, : la voiture frôle des rails et en quelques minutes, après avoir payé son trajet, s’élance à nouveau comme   quand les chevaux, lors d’un grand prix se placent dans les boîtes de départ, sur les hippodromes et que leur porte s’ouvre, les  précipitant dans le galop.

Je me demande si l’homme que j’ai laissé dans la chambre du premier est enfin éveillé,  si son sexe a des fantaisies matinales, des songes de plaisirs anciens, des dressements érotiques ;  l’amant a découvert mon absence,  ma fugue de vieille enfant. Il me maudit ou il s’inquiète ?  Je pense à lui avec tendresse.

De sa main droite, il explore ma place dans le lit. Le tissu du drap et rien d’autre à palper.

Il m’appelle dans l’escalier ; personne ne lui répond. Il est encore un peu ensommeillé. Un rayon de lumière l’avertit du  réveil nécessaire. Reprendre ses esprits dit-on. Il sort dans le jardin, pieds nus sur l’herbe fraîche de la dernière rosée. Il frissonne.

La messagerie de son téléphone est vide ; sa boîte aux lettres électronique aussi. Il me téléphone et la boîte vocale indifférente à tout, répète  la même  phrase mécanique.

« Vous êtres bien sur la messagerie du 06 O6 11 O6 22 »

Les destinées se sont déjà séparées une première fois : autoroute A8, Autoroute A7. L’Espagne d’un côté et de l’autre l’Italie.

Dans la longue pente,  à nouveau, deux  destinations inconciliables : direction Aix-en Provence  / direction Marseille. Les conducteurs s’éloignent les uns des autres,  s’oublient déjà dans la première courbe.  Un couple britannique à bord d’une Range Rover noire, file vers la Riviera.

La circulation est plus dense maintenant aux abords de Marseille ; les voitures se suivent sur toutes les voies, semblables à un convoi en marche, pareille à une caravane motorisée. Rougeoiement des  feux de stop. Les banlieusards gagnent  la ville pour venir y travailler à la manière d’un rituel qui durera toute leur vie.  Ils se résignent à ce parcours trop lent.  Il est  presque 10 heures.  Je garde mes distances.

Il y a celles qui finissent de se maquiller : le rétroviseur dicte le trait du crayon qui colore leurs yeux,  et le geste habile du bâton rouge sur les lèvres. Et celui de la bouche refermée en morsures répétées, termine l’œuvre picturale.

Il y a ceux qui déchiquètent un croissant, un pain au chocolat et avalent plusieurs gorgées d’eau cristalline. Ils laissent sur leur siège de grosses miettes grasses et un papier froissé. Ensuite, ils avalent quelques gorgées d’eau minérale, buvant directement au goulot de leur bouteille.

Il y a tous ceux qui savent qu’ils auront  du retard au bureau.

Il y a ceux aussi qui viennent de quitter leur maîtresse.

Tous ensemble, ils sont pris dans la nasse des bouchons, des embouteillages je suis au milieu d’eux, avec eux.

J’observe le  passager installé dans la voiture sur ma gauche, qui avance, puis s’arrête et repart ; nous sommes légèrement décalés mais je peux porter mon regard sur son visage que je ne vois que de profil.

Le profil de son portrait encore inconnu, qui ne me dévoile  qu’une tempe, une joue, une peau mal rasée. S’il se tourne vers moi parce qu’il se sentira épié, alors je pourrai le fixer, interpréter son sourire ou sa triste mine. Pour l’instant, il regarde devant lui, la longue file de véhicules qui,  sur les passerelles, surplombant les voies ferrées, le bassin de radoub,  les quais où le ventre des ferries est grand ouvert eux, qui lèveront l’ancre en fin de journée, progresse par à –coups.

J’invente en quelques minutes une vie à mon voisin d’embouteillage.

Il a la trentaine, il n’a plus de voiture depuis longtemps et fait du co-voiturage. Est-il amoureux ?  Aime-t-il les garçons ? Je voudrais qu’il devienne le personnage d’une romance mais la voiture finit par gagner du terrain et me laisse en arrière. Je le perds de vue mais un autre prendra sa place dans le flot des véhicules. Je continuerai  à imaginer des destins inventés sur le vif. A tel ou tel.

Maintenant je passe aux pieds de la tour CMA CGM à Arenc  bleue ou grise, selon la lumière ; elle prend son élan  vers le ciel. Elle semble être une île toute proche et pourtant inaccessible.   Elle est reconnaissable de loin, rivale moderne de la Bonne Mère.

Les ferries pour la Corse, l’Afrique  maintenant.
Les paquebots  des croisières de pacotille fanfaronnent et leurs passagers descendent à quai en quête de spécialités locales. Ils ne verront pas grand chose de la ville,  surtout pas  ce qui serait jugé dangereux, malpropre.

Petit tunnel sous la mer, traversant le Vieux –Port en apnée.

A la station de métro du Vieux-Port, la mer  s’engouffre dans les escaliers. L’escalator remonte à la surface. Et les gabians  raillent, luttent pour un reste de poisson abandonné par les marchands de poisson.

Les poissons de roche

aux gueules effrayantes

 Epines des profondeurs.

Marie du Crest

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