Création/Littérature/Prose

Philippe Azar, À propos d’Errol Flynn (2/2)

Lydie avait un plan pour moi. Je devais patienter quelques jours avant qu’elle me présente Robert, mon futur proprio. Pour rencontrer Robert, il fallait se faire introniser. C’était quelqu’un d’important, vous comprenez. Tout le monde ne pouvait pas le déranger avec sa petite misère. Je ne pouvais pas me pointer comme ça avec mes deux bras ballants pour quémander mon 7 m². Fallait le mériter son 7m².  Et puis, il paraît qu’il pouvait me présenter du monde. Que ça m’aiderait à commencer à faire l’acteur. Où ? Sur les planches ? Devant une caméra ? À Eurodisney ? Je n’en savais rien. Je me sentais capable de tout, sans réellement savoir si tout le monde serait d’accord avec moi.

En attendant, je devais trouver une solution pour habiter quelque part.  J’ai filé, d’instinct, à Pigalle et j’ai commencé à prospecter pour me trouver un nid pas trop cher. Je m’attendais à voir des filles sur tous les trottoirs. Je ne connaissais pas, moi, Pigalle. En réalité, je n’ai trouvé que des SEX SHOPS et des néons multicolores qui faisaient vivre le ciel laiteux de l’hiver, pendant que les touristes grouillaient dans les rues entres la place Blanche, les Abbesses et le funiculaire de MONTMARTRE.

J’ai vite compris qu’il fallait que je m’éloigne de la foule. Que je devais me rapprocher des rues sombres et des possibilités que m’offrait la taille de ma bourse. Du coup, j’ai continué en direction de Barbès. J’ai croisé MICHOU, au détour d’une grande rue qui montait. Je crois que son cabaret n’était pas loin. On s’est regardé. Je l’ai reconnu tout de suite. Il portait ses grandes lunettes violettes avec un brushing impeccable. Lui, je suis sûr qu’il ne m’a pas reconnu.

Je suis entré dans cet hôtel. Il était vingt heures. Personne ne venait. Je poireautais dans ce qui ressemblait à une réception. Le patron devait être devant sa soupe et les informations. Il est enfin arrivé avec sa serviette autour du cou. J’ai rempli une fiche d’informations pendant que des enfants faisaient du bruit, juste derrière. Les enfants qui vivent dans les hôtels de Pigalle ne chahutent pas, ils gueulent. Il y avait aussi des filles qui montaient les escaliers avec des clients. Tout ça était dans l’ordre des choses.

Dans la chambre, c’était le minimum. Pas de douche, mais un lavabo. Ca suffisait. Les toilettes sur le palier et un trou monstrueux dans le plancher en plein milieu de la chambre. ‘Fallait pas se louper au réveil. Au début, ça fait rire parce qu’on entend tout ce qu’il passe en dessous. On en apprend un sacré rayon sur le tarif  de la pipe à Pigalle. Et puis, au bout d’un moment qui arrive assez vite, on ne ressent que l’envie de se tirer le plus loin possible. Et c’est ce que j’ai fait.

On avait rendez vous, Lydie et moi dans une rue bourgeoise du XVIIème. J’allais enfin rencontrer Robert. À première vue, les gens qui vivaient dans cette rue ne fréquentaient pas les mêmes hôtels que moi, en tout cas pas pour les mêmes raisons.

Robert et moi, ça a vite collé.

Au début, il m’a détaillé comme la petite bête curieuse que j’étais pour lui. Une heure après, il trouvait que je ressemblais à Errol FLYNN. Moi, je n’ai jamais trouvé, mais je n’avais pas envie de le contrarier. Il aurait pu trouver que je ressemblais à Dalida ou à un abri bus que ça m’aurait pas dérangé. Ce qui était important, au fond, ce n’était pas de ressembler, mais bien de rester vivant.

Ces quelques nuits à Pigalle m’avaient essoré, rassasié de cette bohème que certains recherchent tant, persuadés qu’ils découvriront dans la misère un talent qui tarde à venir. S’ils savaient, vraiment, ils découvriraient qu’il n’y a que la faim et le désespoir dans la misère. Il n’y a que ceux qui ne la connaissent pas qui sont assez cons pour en faire l’éloge. En général, se sont aussi les mêmes qui mettent  la souffrance sur un piédestal pour les mêmes raisons.  Les créateurs, quels qu’ils soient, n’ont jamais pu travailler autrement qu’avec le ventre plein. Les plus grandes œuvres ont été réalisées par des êtres qui mangeaient, au moins, deux fois par jour. À quoi voulez-vous qu’un artiste pense quand il a faim ? À sa toile ? À un sonnet ? Il ne peut pas rêver de sons ou de couleurs tout en rêvant d’un gigot bien doré. La faim est plus forte que l’art. L’artiste est comme tous les hommes, il ne recherche qu’à croquer la vie à pleines dents en commençant par un morceau de pain bien frais.

Robert se défonçait énormément. Ça  l’aidait, sans doute, à voir Errol FLYNN de partout. Il prenait du GAMMA en permanence. Je n’ai jamais su ce que c’était. Une sorte de médicament réformé, paraît-il. Il se faisait livrer dans de simples sacs plastiques par un journaliste qui bossait en freelance pour certains grands quotidiens. Je me souviens qu’on avait échangé quelques mots à propos de l’écriture avec son journaliste dealer. Il trouvait remarquable tous ces écrivains qui étaient capables d’écrire des dialogues. Ça se défendait, même si je ne les trouvais pas tous remarquables.

Très rapidement, Robert à voulu faire de moi son secrétaire particulier. Il me montrait de partout dans toutes les brasseries où il était en représentation. Dans le monde de Robert, il fallait se montrer en permanence. Prouver qu’on pouvait attirer les regards, même à soixante ans passés. C’était une brasserie différente chaque jour et un spectacle différent entre le huitième et le seizième. Je détestais ça. Je me sentais ridicule, inutile et con, et pour être franc, je ne me considérais pas mieux qu’une pute.  Ce sentiment ne me quittait pas. Mon âme errait sur tous les trottoirs avec tous les tapins du monde. Je me sentais comme une chose, un bouton de manchette, une épingle à cravate pleine de dorures en toc accrochée au menton d’un vieux bourgeois de la haute qui avait besoin de reconquérir sa cour. Ce qui m’a sauvé, contrairement à l’horreur qu’ont toujours vécue les frangines de la rue, c’était l’absence d’attouchements physiques. On ne portait préjudice qu’à ma petite conscience. C’était moins grave. J’étais jeune. Ça pèse moins lourd une conscience à 19 ans. À quarante, on s’abrège à la chevrotine. Je crois que si ça avait continué, j’aurais fait comme les putains pour survivre, je me serais oublié avant de sombrer. Mort, mais vivant, ou vivant dans la mort. Quelle triste vie. Dans quel but ? Pour certains Dorian GRAY est une légende, pour moi ce n’est rien d’autre qu’un bel enculé.

Ça se bousculait dans mon intérieur entre mes deux âmes. Je préférais de loin  celle avec laquelle, j’étais descendu du train. Robert de son côté accélérait la cadence. Certains soirs, je le conduisais dans sa MG numérotée à proximité des champs. On s’arrêtait devant les grands établissements pour discuter avec ses potes en terrasse, pendant que je laissais tourner le moteur. Il me présentait des journalistes, des peintres, des sommités dans leurs domaines. Robert était une sorte d’aimant, un entremetteur de monstres dans un univers qui n’existait que pour faire rêver les gens. Robert avait été tour à tour, journaliste, rédac’ chef, acteur, metteur en scène, biographe, copain avec SARTRE et GENET, copain avec certains gangsters et toujours mondain. Il avait une fille qui faisait partie de la bourgeoisie parisienne. Ils se vouvoyaient. C’était l’usage. Il m’avait confié, qu’il lui avait fait connaître le monde de la pègre pour lui faire découvrir les réalités de notre monde. Ça l’avait aidé, selon lui à devenir une vraie femme.

Quelques fois, je croisais chez lui des célébrités. Je voyais l’envers d’un monde que je poursuivais du côté de la fosse à merde.

Il y avait cet acteur, célèbre pour sa série télé. Des décennies qu’il jouait la même daube. On buvait un café dans des tasses en porcelaine de Limoges. Je lui expliquais que je préparais la classe libre du cours FLORENT, que c’était moins contraignant pour moi que le conservatoire, parce que je pouvais bosser entre les cours et peut-être même jouer, en cachette. C’est à ce moment qu’il m’a révélé les grandes vérités :

– J’ai fait le conservatoire, mais ça ne m’a servi à rien. Ce qui m’a permis de m’en sortir, c’est une vieille.
– C’était votre guide ?
– Non, j’étais son tapin.
– Quoi ?
– Faut faire la pute, si tu veux t’en sortir. Avec Robert t’es à bonne école. C’est le plus grand maquereau de PARIS. Pour toi, je ne vois que les vieilles ou les vieux. Le troisième âge, c’est ta porte d’entrée dans le grand monde. Quand, tu seras célèbre, tu pourras recommencer à te taper des petites jeunes de ton âge.

Robert souriait fièrement dans son coin. C’était un grand compliment pour lui. Je n’étais certainement pas le premier. Peut-être que c’était ma célébrité, le premier. Je n’ai jamais su. Robert, quant à lui, connaissait bien cette fameuse vieille, puisqu’il avait écrit sa biographie. Il m’avoua qu’il avait dû arrondir les angles sur certains passages de son histoire. Elle non plus n’était pas toute blanche. Elle, aussi, avait choisi de sombrer dans la saloperie, tout comme ma célébrité, pour avoir son nom en grand sur un écran ou sur un néon tout rouge et tout en haut de l’affiche. La célébrité, ça ne vient pas comme ça. Faut donner de soi et de son cul.

Petit à petit, j’ai commencé à m’écarter de Robert. J’ai décidé qu’il était plus important pour moi de devenir un bon acteur. J’avais besoin de me retrouver. Mon audition aux cours FLORENT se rapprochait. J’avais trouvé un job dans un supermarché du coin. Je déchargeais des camions et je mettais en rayon. Le patron me faisait venir toute la matinée et quelques heures le soir, sauf le dimanche. Ça suffisait pas pour bouffer tous les jours, mais j’avais une amie qui me déposait des paquets de pâtes devant ma porte. Le reste du temps, je restais dans mon 7m² à bosser mon texte tout en picolant.

Ce qui me manquait avec Robert, c’était le dîner. On mangeait quand même mieux chez lui. Du coup, quand je devais lui payer son loyer, je m’arrangeais, toujours, pour arriver à l’heure du souper. Ca ne le dérangeait pas, parce qu’il vivait essentiellement la nuit. Le GAMMA devait tellement l’assommer qu’il n’avait pas la force de se lever avant la fin de l’après-midi.

Un soir, devant un bouillon de pâtes, je lui lâche, comme ça, de but en blanc que je vais avoir du retard sur le loyer, que je me suis laissé aller à m’acheter de la viande et que mes satanés steaks avaient bousillé la planification de mon budget.

Robert a commencé à avoir des sueurs froides. Sur le moment, j’ai cru à une crise de manque. Je commençais à scruter dans son salon où il avait bien pu mettre ses boîtes de GAMMA. Ses mains tremblaient et il faisait des efforts considérables pour se rapprocher de moi.

– C’est important l’argent, vous comprenez ? l’arg…
– Oui, oui, Robert. Je suis bien d’accord avec vous.
– Il faut absolument le respecter, sinon il vous le rendra.
– Je préfère respecter les hommes.
– L’homme n’est pas aussi respectable que vous le pensez, mais ce n’est pas grave parce que vous êtes assez jeune pour vous en remettre. Il faut me payer mon loyer, vous comprenez.

J’avais commencé à me diriger vers la sortie, sentant qu’il n’y aurait pas de dessert. Robert me suivait de près en continuant de me parler d’argent et de loyer. Tout son visage ruisselait. Ses yeux explosaient dans sa tête. Il commençait à ressembler à Artaud dans ces dernières années. Je lui ai serré la main poliment et j’ai descendu les escaliers pleins de moquette rouge, de dorures et de marbre rose. Le lendemain, j’ai vidé les lieux. Toute ma vie tenait dans un sac. J’ai marché dans la rue Legendre en me demandant s’il fallait que je le paye le loyer de mon 7m² qui me coûtait 2000 francs par mois, et puis je suis arrivé à la conclusion que je l’avais bien assez payé comme ça. Robert avait raison, l’homme n’est pas respectable. J’ai pris le métro et je me suis arrêté dans le VIIIème. J’avais trouvé une chambre sous les toits pour un peu moins cher. Ça se passait dans un grand immeuble plein de cabinets d’avocats et de comptables. La chambre était équipée d’un frigo. Je commençais à progresser. Je me souviens bien de la concierge. Elle ne manquait jamais de me dire bonjour, et puis j’étais à deux pas de L’ÉLYSÉE, vous pensez, la classe !

 

Philippe Azar

 

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