Critiques/Littérature/Théâtre

« Il n’y a pas qu’ Ikéa, les polars et les séries suédoises dans la vie »

Il y a aussi le théâtre contemporain dont Lars Norén est le « grand classique », monté régulièrement dans nos théâtres.  Le poète devenu à la fin des années 70, un dramaturge fécond.

Dès lors, la Suède n’est plus un pays de cocagne, celui de la social-démocratie providentielle et tolérante : on assassinera son premier ministre, Olof Palme en 1986 sans jamais parvenir à retrouver son  meurtrier. L’âge d’or des grandes et belles filles blondes, au désir épanoui est bel et bien un leurre. La Suède dévoile sa face sombre et le théâtre de Norén  la met en scène.

La riche vie théâtrale en Suède s’organise assez différemment de la nôtre.  Les auteurs répondent généralement à des commandes passées par des théâtres, le plus souvent sur des sujets d’actualité,. sans être publiés sur le champ. Il existe aussi un théâtre itinérant qui produit uniquement des spectacles en tournée : le Riksteatern qui compte plusieurs troupes en son sein.

Le grand Strindberg  a ouvert la voie d’un théâtre des âmes, de la famille, d’une société suédoise hypocrite. Bergman, au cinéma filmera lui aussi, avec une rare intensité les tensions à l’intérieur du couple, les relations entre parents et enfants. Le théâtre d’aujourd’hui reprend à son compte ces deux veines. Ecriture de l’intime et écriture du monde social.

A l’occasion des Lundis en coulisses de Lyon (27 février 2017) organisés par Gislaine Drahy au TNG, Marianne Ségol-Samoy traductrice du suédois, au sein du comité nordique de la Maison Antoine Vitez, propose à la lecture-découverte, à des comédiens volontaires, deux textes de la nouvelle génération d’auteurs suédois : le premier texte,  Habiter le temps de Rasmus Lindberg et le second, Presque égal à de Jonas Hassen Khemiri.

La pièce encore inédite de Lindberg  se présente comme un travail sur le temps. Trois époques (1913, 1968 et de nos jours)  se répondent, reliant les membres d’une même famille sur trois générations, dans la maison de famille. Les grands-parents : Erik et Kristin, leur fils Stefan, et sa fille Myriam.  Cellule familiale du couple reconduite : Stefan épouse sa psychothérapeute et sa fille, Myriam partage sa vie avec la jeune Hannele qui attend un enfant. La famille est affaire d’héritage et de secret, de faute originelle (ici l’accident d’une casserole d’eau bouillante renversée sur le jeune enfant, Stefan.)  Les individus se déchirent, désespèrent : Kristin la grand’mère se suicidera. L’alcoolisme, l’adultère, la haine et la vengeance (pour Caroline, la femme de Stefan)   constituent le terreau des relations humaines. Ce qui est remarquable dans cette pièce, c’est la construction des 32 scènes et des répliques qui passent d’une génération à l’autre, souvent en écho ou en reprise. L’action avance comme une analyse : la parole doit libérer, doit remonter jusqu’au trauma initial. Il faut comprendre pour que les personnages se comprennent. Seule la musique et la danse,  une valse réussira à réunir, à  réconcilier  vers la fin de la pièce,  les trois couples dont le destin sera dit à son terme,  bien après la mort des personnages de la famille dans le récit en aparté de «  l’étrangère », Hannele, voix forte et distancée de ce huis-clos.

 

La pièce de Khemiri  publiée aux éditions Théâtrales, Presque égale à  joue aussi sur le glissement chronologique mais de manière différente et plus restreinte. La pièce est une commande sur le thème du «  monstre de Frankenstein » Khemini répond que c’est l’argent, l’économie capitaliste, l’esprit de Memon. L’auteur d’ailleurs sait de quoi il parle puisqu’il est économiste de formation. Il invoquera ainsi l’esprit de Van Houten en 1828. L’un de ses personnages (ils sont  22), Mani élabore une thèse universitaire qui permettra d’’ébranler les fondements de l’économie de marché. En vain.  Pièce chorale : des personnages avancent et disent leur histoire quotidienne pour trouver un emploi, quand on porte un nom qui n’est pas d’origine suédoise, pour faire la manche, pour tenter de réaliser ses rêves, de ferme écolo ou pour  vivre ses amours. Et cette société n’est au fond que théâtre : le même acteur peut ainsi endosser plusieurs rôles. Peter, le SDF redit sa réplique : Je m’appelle Peter et je suis sdf. Chaque fois qu’il veut obtenir quelque argent. L’auteur propose d’ailleurs que 4 comédiens seulement incarnent tous ses personnages  (principaux ou secondaires). Il va jusqu’à intégrer la logique économique d’un théâtre dans le propos.  La peinture de la société suédoise est sans illusion : la plupart des personnages seront broyés, déclassés. Le jeune Andrej se retrouve à la caisse d’un bureau de tabac malgré ses compétences en marketing et Mani n’intègrera pas l’université en qualité de professeur titulaire. C’est lui d’ailleurs, qui  prendra le dernier la parole : le sol n’existe pas. Tout se dérobe sous ses pas. Sa vie s’écroule. Il est un vaincu. Avant un « noir brutal. »

Ces deux pièces ont été créées en Suède.

Marie Du Crest

 

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4, place Tobie Robatel 69001 LYON

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