Création/Littérature/Prose

Philippe Azar, À propos d’Errol Flynn (1/2)

À Paris,  les choses sont assez simples : tu cours et tu essayes de t’en remettre ? Ou tu attends.

Quoi ? Qui ? T’en sais rien, tu laisses couler. Ça vient comme ça vient. T’improvises le moment venu. T’improvises ton besoin de pain, t’improvises ton besoin de garder un toit sur ta tête, t’improvises tout ce qui fait habituellement courir le monde en trouvant très poétique de ne rien faire et d’attendre paisiblement que la chance vienne te chercher.

En suivant cette option, t’as de fortes chances de crever au détour d’une sortie de métro avec les gens qui te passent devant comme si t’étais l’étron d’un troupeau d’éléphants à éviter absolument. La merde n’attire personne, sauf quand elle est exposée dans les musées.

Moi, je me situais entre les deux. Je courais et puis je picolais de la bière pour faire une pause. La bière, c’était pas cher. Le litre de Jenlin devait coûter dans les quatre vingt ou quatre vingt dix centimes, à l’époque. Quand j’avais trop picolé, j’attendais que les choses qui m’étaient destinées arrivent, tout en me disant, sans trop me presser, qu’il fallait que je me remette à courir. Je ne voulais surtout pas ressembler à certains cons que je croisais tous les matins sur les trottoirs de la ville.

Je me forçais à croire au destin. Ca me rassurait. Mais, ca nourrit juste la conscience, le destin. La conscience, c’est juste avant l’espoir. Pour le reste, pour le corps, le ventre, pour le fioul du moteur, j’avais des boites de raviolis, de cassoulet, de sardines à la tomate, des sachets en tout genres lyophilisés, du nescafé discount et l’eau chaude du robinet. J’avais mis ma vie dans une boite. Je revendiquais, silencieusement, une certaine fierté à mener ma petite vie miteuse. Clochard, mais digne. Tu parles !

J’avais passé ma jeune vie à éviter les énormités, les poncifs de notre société en carton pâte qui manipulait les consciences comme on zappe avec une télécommande, et je me retrouvais baisé comme un bleu, encore plus con que le roi des cons à manger de la bouffe en boîte qu’on n’aurait même pas donné à un chien. Mon erreur, c’était ma jeunesse et toutes les illusions qui allaient avec. L’une d’entres elles, consistaient à croire qu’il était possible de fuir le système tout en continuant à vivre comme bon me semblait. Les jours passaient et ce n’était qu’une question de tripes que je pensais. Mon cul ! Le système s’est chargé de moi en premier. J’étais une cible de choix. Le lapin de six semaines qu’il fallait canaliser pour ne pas que les autres aient la même idée. Par le ventre qu’il m’a attaqué le système. Une attaque fulgurante, frontale.

Je comptais mon stock de conserves après la première quinzaine du mois, et il m’en restait juste assez pour m’assurer un seul repas par jour. J’ai fait une marque au milieu de chaque boîte et en trois coups de crayon, je me suis, aussi, assuré le dîner. Les 15 derniers jours du mois, je mangeais la moitié d’une boîte de raviolis par repas, tout en augmentant considérablement ma consommation de Jenlin. La bière, c’est bon, c’est frais et ça calme les rêves du ventre.

Quand la faim te tient pour la première fois, c’est comme un vide qui te brûle les entrailles. Le plus étrange avec le vide, l’absence de tout, de la moindre image, de la moindre odeur, de la moindre présence de matière, c’est le souvenir permanent de l’impossible. C’est cette douleur lancinante qui te raccroche sans cesse au passé. Cette belle époque, durant laquelle, des patates bien grosses et bien chaudes fumaient dans ton assiette. La faim, c’est cette voix silencieuse qui se charge de te rappeler tout ce que tu aurais pu manger pour étrangler la douleur qu’elle t’insuffle, mais tes poches vides sont assez lourdes pour t’empêcher d’attraper ce rêve.

J’habitais un duplex de 7m² dans le XVII ème. On pouvait rêver pire. À deux pas du parc Monceau. La classe.

J’en avais rien à foutre, moi, du parc Monceau. Tout ça, c’était bon pour les commerciaux qui te vendaient une location de meublé sous les toits comme on vend une Ferrari. Ca me préoccupait, vraiment, ces 7 m². Ce n’était pas de l’a peu près, vous comprenez. J’avais vraiment compté, mesuré. Des fois, j’essayais de pousser les murs. Ça ne marchait jamais. J’avais  une grande fenêtre qui donnait sur la cour intérieure avec des vitres opaques. Ca faisait comme un mur supplémentaire. J’avais, aussi, un lavabo, une douche et un lit coincé entre les deux. Je me réconfortais en me disant que je pourrais toujours m’en sortir tant que j’avais, encore, un toit sur ma tête. Ah, oui ! J’avais, aussi, une plaque électrique qui était fixée sur la fenêtre par l’opération du saint esprit. Ca tenait. Ca me servait aussi de chauffage en hiver, quand celui que j’avais, faisait sauter les plombs. Dans ces cas-là, je sortais de mon duplex et je me dirigeais vers les toilettes communes de mon palace pour remettre le compteur en marche.

On était à peu près 5 à se partager les toilettes, des fois 6. Ca dépendait de la femme de ménage. La femme de ménage du proprio.

Linda avait une piaule aussi grande que la mienne. Des fois, on buvait un café ensemble. C’était surtout chez elle, parce qu’elle avait une table. Moi pas. On s’entendait bien. Quand elle avait terminé ses 15 heures chez le proprio, son mec venait la voir et ça devenait plus festif. On achetait des litrons d’Heineken et on trinquait dans des verres à moutarde. Le reste du temps, je ne les entendais pas, aucun bruit, même dans leurs ébats. Des gens discrets, ce qui est assez rare pour des pauvres.

À côté des toilettes, c’était pas souvent, mais il m’arrivait de croiser Monsieur Jean. Monsieur Jean était Roumain. Il avait fui la dictature, rapport à son poste de doyen d’une grande université de BUCAREST. Le dictateur de l’époque acceptait très mal que Monsieur Jean puisse laisser exercer des  abrutis de profs qui enseignaient aux élèves que la liberté était un droit fondamental et universel, quel que soit le pays dans le lequel Dieu avait choisi de vous faire naître ou mourir à petit feu. Malgré son âge avancé, tout doyen qu’il était d’une des plus grandes universités de son pays, il faisait la plonge au black dans un restaurant du coin de la rue pour se payer sa bavette. C’était loin d’être l’Amérique, mais sans papier, c’était mieux que de faire la manche. Et puis, il y avait son fils et sa belle fille qui avaient suivi.

Le fils de Monsieur Jean était prof de lettres. Il écrivait aussi. Il paraît qu’il était destiné à un grand avenir, quand il était encore prof et écrivain à Bucarest, là-bas en ROUMANIE. Quand je l’ai connu, il suivait papa au restaurant du coin pour éplucher des carottes et donner un coup de main à la plonge, pendant que sa délicieuse femme portait des assiettes.

Le fils de Monsieur JEAN et moi, on discutait souvent quand on se croisait devant la porte des toilettes. Les toilettes, c’était notre route de la soie, le plus grand lieu d’échanges et de partages du monde. Le simple fait de savoir que nous allions mutuellement nous délester d’un paquet de merde ou d’un peu de pisse, nous déliait la langue, nous libérait la conscience. C’est ainsi que j’ai entendu parler pour la première fois de cet auteur Serbe, Srdjan VALJAREVICH et de son formidable : JOE FRAZIER ET 49 POEMES. De mon côté, je lui fis découvrir Thomas MC GUAN et son PANAMA. Il était comme moi, il aimait bien lire aux toilettes. Une fois, on a fait un échange de bons procédés devant la porte des chiottes de notre taudis, la librairie la plus prisée de Paris. Il m’a passé son KAFKA comme un trésor et moi,  je lui ai laissé mon GORKI, comme ça, en douce, sous le manteau comme on dit. Quand, je pense que toutes les œuvres qu’on s’est échangé avaient été écrites par des auteurs qui avaient risqué leur vie pour créer. Près d’un siècle plus tard, malgré les guerres et les révolutions qui avaient secoué notre monde, nous, on continuait de les lire en cachette. C’est certainement l’âme originelle de toutes ces œuvres qui nous faisait ça. Je crois qu’il l’a encore mon GORKI. J’en suis même sûr. J’espère qu’il le gardera.

Le  propriétaire, lui, je l’avais connu par la force des choses. C’était Véro qui m’avait intrônisé par l’intermédiaire de sa sœur.

Véro, c’était une bonne copine de LYON. Elle me coupait les cheveux dans son salon. C’était toujours le vendredi soir à la fermeture, quand toutes les mémés pomponnées pour le week end  étaient devant la télé. Véro, n’avait pas eu une vie facile, mais c’était de sa faute. Le simple fait de savoir qu’elle était fautive de la mélasse du début de sa vie, l’avait en quelque sorte sauvé. Moi, j’étais un peu sa récréation du dernier vendredi de chaque  mois. On buvait un coup, pendant qu’elle me coupait les cheveux et on parlait. On s’arrêtait juste au moment où les ciseaux commençaient à lui échapper des doigts. Dans ces cas-là, elle me montrait toujours ces avants bras et les anciennes traces de piqûres de seringues qui disparaissaient avec le temps. Il paraît qu’elle se piquait même entres les doigts de pied même si je ne les ai jamais vus. Toujours est-il que lorsque ça durait, son mari venait toujours voir. Il la surveillait comme une enfant au bord de la falaise. C’était lui qui la faisait tenir avec tout son amour et leur petit garçon de 5 ans. Elle avait de la chance de les avoir tous les deux. Elle avait tout simplement de la chance d’avoir encore quelque chose. Quand elle avait fini son œuvre, je la raccompagnais chez elle. J’avais un deal avec son mari qui savait bien que l’héroïne est une échelle en papier.

Bon, il y avait Véro et sa sœur Lydie qui travaillait à Paris dans la plus grande salle de sport de la ville. Mon premier jour à Paris, bien avant Linda, Monsieur Jean, son fils et sa délicieuse femme, bien avant toutes ces boites de conserves et toute la mauvaise bière,  je suis sorti du TGV et une heure après, j’étais dans cette salle de sport porte MAILLOT.

Je ne connaissais pas Lydie. On avait échangé trois mots au téléphone. Elle donnait des cours particuliers à des célébrités. D’après Véro, j’étais le meilleur, un homme exceptionnel. Ca suffisait à Lydie, même si elle n’avait jamais rencontré le meilleur des hommes exceptionnels.

Dans le club de sport, les gens me regardaient en me faisant comprendre que je ne faisais pas très couleur locale. Le fric et la célébrité,  ça confère une aura indescriptible totalement indépendante du talent et de la valeur que peuvent bien avoir les gens. C’est le visage de la paix incrusté dans tous les regards. C’est une attitude sereine qui vous accorde le pouvoir d’être naturellement au dessus de la mêlée, car quoi qu’il puisse se passer, vous ne serez jamais perturbé par la grosse facture, l’ampoule qui pète au mauvais moment ou la vidange des 20 000 de la voiture. Vous vivez dans un univers zen, transporté par toute cette paix au dessus de l’enfer qui crépite. Les pauvres, eux, ne sont transportés par rien.

(à suivre)

Philippe Azar

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