Création/Littérature/Prose

Marie du Crest, Fragmentée (3)

Les mouvements d’un concerto.
Les musiciens accrochent la première mesure.

Dans une autre pièce de la maison. Suis- je un chemin qui m’attend ?

La douche pleut tiède sur mon corps. Je me savonne, je m ‘ oins  de ce parfum au thé. Je pars dans une forêt tropicale humide et chaude. Les carreaux des vitres de la salle de bains perdent leur transparence ; la campagne au dehors encore obscure est invisible : la buée est un rideau sans motifs, sans épaisseur. Je frotte mon visage entre mes mains ; je l’expose à la chute de l’eau en refermant les yeux. Le savon rond et lisse caresse la fente que la toison protège. Parfois il s’échappe et tombe sur le sol.  Savon solide et liquide, rondeur des petites bulles.

La maison toute entière  se tait. Je me trompe, on entend la chaudière, le réfrigérateur et leur mécanique de machines fidèles.  Sans doute une chouette de l’autre côté du bois ou plus proche, sous  la charpente de la remise. Ce n’est pas encore l’heure de la corneille noire, intransigeante qui tape sur le toit après avoir craillé.  Le coq du voisin a peut-être déjà  lancé son signal mais je ne l’ai pas entendu.

La mousse blanche du shampoing me propose des coiffures loufoques : crête  au sommet du crâne, chignon écrasé ou pointu.  Mes cheveux perdent leur couleur naturelle. Sombres et luisants comme ceux d’une andalouse.

Je saisis la pomme de la douche qui ressemble à un petit nuage et asperge la chevelure qui, en quelques jets, s’écroule et ruisselle sur mes épaules.  Une douche italienne sans rideau de plastique, sans menace. Je crois bien que je chantonne une chanson sous la douche. Quoi ?

Jimmy wont’ t you please come home where
The gras is green and the buffaloes roam
Come see Jimmy your uncle Jim your auntie and
Your cousin Jim
Come home Jimmy because  you need a bath. …

 

 Je ne sais pas toutes les paroles de la chanson. je fredonne maladroitement cet air américain.

Il manque toujours des paroles. Des silences dessinés sur une partition.

Mes cheveux, mon buste, mon ventre,   ruissellent mes jambes. Mes pieds frappent la flaque d’eau sur le carrelage. Le torrent de mes ablutions s’échappe par la bonde  étoilée.

Je n’aime pas sortir de la douche, de cette si douce  averse qui fume. La petite pièce close à double tour. La vapeur m’enrobe, me berce presque  et le sommeil voudrait revenir. Si l’homme se lève, il ne pourra franchir la porte.  Je m’entends lui dire : « je prends ma douche, n’entre pas, voyons ». Le drap de bain m’enveloppe, paréo d’oiseaux exotiques. Mes épaules de nageuse se montrent, trop masculines. L’homme aime me  surprendre parfois dans cette intimité comme les vieillards surprenaient Suzanne au bain.

Je suis plantée devant le miroir rectangulaire, embué, ma main droite lui rend  ses secrets. Je me regarde,  un visage, peut-être le mien,, ses rides au coin des yeux, à la commissure des lèvres, la peau commence à se distendre, à se fendiller : les cernes sous la paupière droite fatiguent l’harmonie des traits éreintés par l’âge. Je deviens une terre aride et craquelée. Je crois bien que c’est moi.

Le chagrin et les larmes choisissent toujours les fragments de peau, comme des feuilles froissées par la colère d’une lettre de rupture. Mes yeux se sont délavés, parfois gonflés : la douleur souffle comme le borée.  Je me fais des grimaces d’enfant terrible.

Je démêle mes cheveux mouillés ; la brosse féroce tire et retire, défait les nœuds et assagit la tignasse indisciplinée. Dans une heure,  ma chevelure brillera et retombera sur mes épaules.

Le masque du mascara, le rouge pour les baisers qui marquent la peau, semblables à des tampons  sur la viande des abattoirs, le  khôl du regard plus profond. La comédienne dans sa loge au miroir aux petites ampoules rondes dessine les traits sur le visage méconnaissable de son personnage. Je me prépare pour ce jour qui peu à peu sort de la nuit.  France Inter dit doucement qu’il est déjà : 6 : OO. L’homme n’entendra rien.

Une autre chanson pour la journée, entêtante,  juste avant le journal de 6 : 00. Jingle retenu par la mémoire.

             Je veux que la chanson revienne. Bis pour moi seule dans la salle de bain. Je tourne le bouton et tout retombe dans le silence ; j’éteins la pièce et tout redevient sombre. Le brouillard de mon passage s’estompera.

Shower, la douche et l’averse. Les giboulées de mars, d’avril et de mai.

…………Un grain, des hallebardes
…………Il pleut
…………Des chats et des chiens

Marie du Crest

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