Création/Feuilletons/Pierre Thonert, L'homme qui cachait sa chaussure en diamant./Prose

Pierre Thonert, Chapitre 10 : Béatrice d’Estesse Feutrail Dupont-Dupont Bernardin

Il y a bien longtemps, on chantait dans les cabarets. Des milliers  de gens sont montés sur ces planches et en sont redescendus sans un applaudissement, parfois même sans un regard, des centaines ont connu un succès plus ou moins retentissant, 4 ont totalement changé l’univers en sombrant dans l’oubli toutefois. Une fois le temps des cabarets passé, ces 4 sont sortis des mémoires collectives ou individuelles.

De ces quatre, Béatrice d’Estesse Feutrail Dupont-Dupont Bernardin était la plus grande. Elle était née Béatrice Wilson Dühren Excelsior Boogie-Boogie en l’an de grâce 1884, dans les faubourgs de la ville de Moustache, depuis  disparue. Désintéressée par le système scolaire, elle rentra à l’académie (privée) de Monsieur Dugenou, qui était le professeur de piano du Tout-Paris dans les années 1860 (on dit qu’il avait compté Napoléon III parmi ses élèves), mais qui avait eu le malheur de perdre ses deux bras à la guerre, ce qui lui avait fait perdre sa clientèle prestigieuse à Paris, raison de son déménagement à Moustache. La jeune Béatrice apprit donc à jouer du piano de toutes les manières non-conventionnelles possible : piano de tête, de pied, de genou, piano d’épaule. Quand elle fit sa première apparition sur la scène d’un cabaret (8 jours après le décès de son professeur, dont elle était la seule élève), le public se déchaîna devant cette prestation hautement non-orthodoxe. Personne ne prit le soin de remarquer que sa version des Petites Gourmandises de Phylas (texte et musique par Paul Salys) était la plus harmonieuse et brillante version jamais jouée, mais tout le monde s’accorda sur le génie de sa prestation, sur la ferveur et la passion qu’elle mettait, et sur sa capacité à résoudre des équations à trois inconnues avec ses bras pendant qu’elle déchaînait son piano à coups de genoux.

C’est ce jour-là qu’elle se rendit compte que la musique était un média visuel. Etrange réalisation que cela. Mais pouvons nous écouter de la musique sans nous représenter des images ?

Elle se mit alors en tête d’apprendre les arts dramatiques pour augmenter l’étendue de sa prestation musicale. Son jeu de piano représentait d’ores et déjà une méthode qu’elle n’était pas obligée d’utiliser, une difficulté technique qui représentait un cran d’avance sur les artistes de son temps. Elle ne voulait pas faire un opéra, elle voulait être un opéra, qui ne se ressemble jamais, qui démolit les frontières entre public et artiste.

Pierre Thonert

Série L’homme qui cachait sa chaussure en diamant

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