Critiques/Théâtre

Démêler la nuit, Grégory Pluym, mise en scène Nicolas Zlatoff aux Journées de Lyon des auteurs de théâtre : La Nuit au théâtre

Il faut toujours de la lumière pour éclairer les pages blanches d’un livre ; il faut toujours du noir au théâtre ou plutôt montrer comment nous allons toujours de la lumière aux ténèbres dans nos vies et sur un plateau ;   c’est peut-être cette expérience –là que je fis alors que la nuit était tombée sur la ville, dans la salle du studio Lerrant à l’Ensatt, le 25 novembre dernier dans le cadre des Journées de Lyon des auteurs de théâtre. J’avais lu le texte de la pièce de Grégory  Pluym et j’allais le redécouvrir dans le noir choisi, construit par Nicolas Zlatoff . Toutes les indications, toute la puissance de la nuit du cannibalisme (on se souvient de ce fait divers  allemand dont deux hommes furent les protagonistes : l’un d’entre eux invitant l’autre au sexe et au cannibalisme de son propre corps) sont devant moi dans la matière de l’éclairage, de la lumière entière, du halo instable d’un écran plat de télé, du noir complet comme si toute la mise en forme du texte devait répondre de cette expérimentation à laquelle les jeunes comédiens participent en manipulant leurs téléphones portables comme autant de  lueurs inquiétantes,  presque maléfiques du rituel de mise à mort, de la mise en bouche, projetant, tantôt des pans du texte ( la fin surtout, celle qui décrit l’opération cannibale), tantôt des gros plans du visage d’Arnim, l’ordonnateur du sacrifice, de manière presque chirurgicale.

Ainsi tout commence à une table carrée équipée de micros, dans l’éclat de la salle encore allumée. Un garçon barbu et une jeune femme au  haut rouge me font face et un autre a pris place, côté cour et je le vois de profil. Un dernier très à l’écart de la table, en gris semble attendre, côté jardin.

En biais, un écran plat de télévision entre nous et le texte, entre nous et les comédiens.

Et puis le silence et la clarté qui disparaît.  L’écran nous annonce comme une page du livre  I BERNDT COMMENTAIRE SUR LA RESTAURATION.

Berndt a les traits et la voix d’Arnaud Huguenin, voix posée, quasiment ecclésiastique que sa gestuelle accompagne. De grandes mains blanches et des avant-bras dénudés miment parfois ses paroles ou les chorégraphient. Tout le reste de son corps reste plongé dans l’obscurité. Et seule son ombre géante plaquée sur le mur dit que ce personnage est tragique,  de manière prémonitoire. Il parle et fait silence et reprend la parole. Les trois autres comédiens n’existent pas encore.  L’écran est devenu confusion neigeuse  comme ce besoin nerveux qu’a Berndt de décrire dans le détail, ce qui se passe dans ce restaurant  sans nom où il est question de l’art de la découpe des viandes. Parfois nous entendons la pluie, celle qui tombe sur la triste ville de Berlin. Car il y a aussi un monde autour de Berndt (le panneau –écran nous l’indique) Les comédiens –lecteurs  incarnent plusieurs rôles des dialogues qui s’enchaînent dans la pièce.  Margaux Le Mignan devient «  l’amie mystérieuse » qui maquille ses lèvres ;  Fabrice Henry,  tour à tour,  le père, le collègue, le docteur ou le directeur de l’usine Siemens. Toujours à la table. Et debout enfin chacun fait « la voix » en compagnie de Vincent Poderoux, effacé jusqu’ alors et qui endossera peu après, le rôle d’Arnim, l’homme qui a passé la petite annonce pour trouver un amant acceptant d’être émasculé , mangé par lui. Le vent souffle, invisible.

Et commence chez Arnim, la nuit fatidique, resserrée dans une intimité étouffante, la nuit du 9 mars 2001. « Un endroit hors du monde »  dit le texte, un peu comme le studio de théâtre. Les petits écrans rectangulaires des portables,  la table, surface réduite de l’action, les visages et les corps très proches, qui se défont d’un pull, êtres à peine perceptibles. Arnim est le grand prêtre qui officie tandis que Berndt l’écoute. Armin est aussi metteur en scène de cinéma  (le théâtre est une trop grande mise à distance du réel pour les vrais  participants au cannibalisme). Les participants au procès ont dû visionner des images insupportables

Et c’est justement cela qui intéresse l’auteur et le metteur en scène. Comment montrer le monstreux ?  Le dire, le projeter et non l’étaler en faisant vrai, en faisant gore. Les visages des comédiens vont même être tournés à l’envers sur l’écran. Parce que le théâtre est l’envers du monde, le lieu où la nuit l’emporte sur le jour.

 

 

 

On peut retrouver le travail de metteur en scène et auteur Nicolas Zlatoff  sur le site de la compagnie A.M.P.O.U.L.E

 

La pièce, Démêler la nuit  de G. Pluym a été récompensée dans la catégorie domaine français. Du concours d’écriture des Journées de Lyon. Elle est éditée chez Quartett.

 Marie Du Crest

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