Création/Littérature/Prose

Patrick Boutin, Petit écran total

Comme il était de coutume dans la fameuse nouvelle émission culturelle de France-Télévision animée par l’excellente Évelyne Thomas, ex-Marianne, dont certains regrettaient que le buste ne fut pas coulé dans du bronze — « la liberté d’expression éclairant le monde », disait-on d’elle, « encore jolie, la gueuse, sous son maquillage », écrirait toujours aujourd’hui Jean Lorrain —, le plateau accueillait ce soir-là de nombreux invités qui avaient tous la particularité d’avoir été dotés par l’état civil d’un patronyme lourd à porter. On s’était moqué d’eux depuis leur plus tendre enfance, ils avaient été humiliés par leurs camarades de classe — « les enfants sont cruels », disait Jacques Martin ; Évelyne se souvint alors des lazzis de ceux qui la surnommaient à l’école « la tomate » en raison de ses joues rondes et bien rouges. Hier encore ses invités étaient la risée de leurs voisins ou de leurs collègues, mais cette tare en faisait désormais les vedettes d’un instant face à la caméra : ils accédaient à la célébrité télévisuelle des émissions testimoniales, le quart d’heure dont parlait Andy Warhol, le pape du pop, la notoriété fugace étant devenue le nouvel opium du peuple. Devant une France de voyeurs à la curiosité malsaine, prenant plaisir à l’exhibition presque concupiscente de l’intimité des invités, tous mis à nus sous l’œil pénétrant de la caméra, face au micro tenu avec obscénité par l’animatrice comme un sextoy tendu par une actrice porno, ils racontaient les anecdotes croustillantes ou douloureuses de leurs vies si ordinaires, si banales, dans lesquelles chaque téléspectateur pouvait se reconnaître comme dans le miroir de Dorian Gray. Le scabreux comme les larmes faisaient des scores d’audimat record dans cette nouvelle société de consolation, où la seule joie de nos existences ternes était d’assister en direct au malheur des autres, l’identification se substituant à l’identité. Ce soir-là, donc, la parole était donnée à Madame Crotte, à Monsieur Anus et à Jean-Claude Trouduc, le public hilare applaudissait à tout rompre en se tapant fort sur les cuisses, le ridicule ne tuait décidément plus. À l’issue de l’interview, que certains rabat-joie trouvaient indécente et impudique, un jeu était organisé pour faire gagner à l’un des invités un séjour d’une semaine à Trécon dans la Marne. Un pauvre homme victime du syndrome de Gilles de la Tourette, installé derrière un pupitre lumineux comme un candidat de « Questions pour un champion », devait parvenir en moins d’une minute à prononcer dans les saccades de ses tics verbaux cinq fois leur nom grotesque. Crotte, Trouduc et Anus étaient pendus à ses lèvres tremblotantes : qui allait être l’heureux gagnant de son débit d’insanités ? Le jeu plaisait à cette France que l’on disait « profonde », par ironie, et à tous les téléspectateurs assidus de « C’est mon choix dans la date ». À la stupeur générale, le malade en transe n’éructa qu’un seul nom, répété à de nombreuses reprises, celui d’André Malraux qu’il martelait à tout rompre, ne permettant à personne de remporter le séjour tant convoité. Sa prononciation sèche et rapide claquait entre ses lèvres humectées comme des gifles sur les joues de la « tomate ». Évelyne Thomas s’excusa pour cet incident du direct indépendant de sa volonté — elle resta très professionnelle —, le trouble-fête fut vite congédié et l’on put accueillir les invités suivants : une femme couguar et son petit copain, un jeune puceau nommé Lucien Biroute. L’audience s’esclaffait, sans plus songer un seul instant à l’ex-ministre de la Culture, dont les cendres se seraient, dit-on, envolées de leur urne au même instant, en un petit nuage grisâtre, moins polluant que le REFIOM de la bêtise télévisuelle, son âme de phénix songeant alors tristement au terrible cortège de la nouvelle condition humaine.

Illustration : Olivier Texier

Illustration : Olivier Texier

Patrick Boutin

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