Création/Littérature/Prose

Cédric Bonfils, Ailleurs est quelqu’un

Je t’écris aujourd’hui. Je ne l’ai jamais fait. Rien ne devait se figer. Il fallait que les mots voyagent entre nous, ne se posent jamais. Aujourd’hui, je t’écris. Je ne peux pas te parler, je ne peux pas t’attendre pour t’expliquer. Pardonne-moi.

J’ai mal comme un cours d’eau emprisonné à sa source. Je dois commencer par le début.

Comme il y a eu un ange pour Jésus, une erreur, pas mon père, a pénétré ma mère. Je viens d’une étoile qui a fondu dans l’atmosphère. Sa poussière traversant la pluie a coulé entre les cuisses de ma mère. Il n’y a pas de photographies de ma naissance. Il n’y avait que des mots chez nous. Ceux de mon père toujours dans l’air, il ne les adressait à personne. Son regard était une absence d’un bleu clair. La parole de ma mère constituait une mécanique gelée la reliant aux objets. Prends, trie, ouvre, donne, plie, ferme, coupe, range, verse, jette… La maison était une cage. L’humidité perlait du sol. Il y avait un téléphone, des fenêtres et une porte. Mes parents auraient pu s’enfuir. Ils revenaient chaque soir de leur gré. Cacher leur tristesse de vivre. Ailleurs des gens nous aimaient, on ne les voyait jamais. Il n’y avait que ma grand-mère qui nous rendait visite. Elle aimait mon rire et ne savait pas que je ne riais qu’avec elle. Je ne t’ai jamais parlé de mon enfance. Mes parents allaient toujours aux mêmes endroits. Le travail, le même supermarché, le même camping l’été en Normandie et la cage. J’étais la seule à m’enfuir. Toujours la nuit. J’ai commencé à dix ans. Je partais par la fenêtre de ma chambre, je sautais dans l’herbe mouillée du bas de la colline. Ailleurs était quelqu’un, j’en étais sûre. Mes parents rêvaient de rêver. Un rêve qu’ils n’avaient pas encore fait, comme on aime aimer au lieu d’aimer quelqu’un.

J’ai grandi avec des petits rats fouillant dans mes membres. La colline a gardé le sang de mes premières règles. Je ne parlais de rien. Je sens sans cesse les petits rats dans mon corps quand je songe à mes parents. Adolescente, j’ai fui la nuit encore et encore. Ailleurs quelqu’un. Je le rencontrais au hasard. Les gens à la sortie des bars, le sans abri errant, la prostituée, le vieil insomniaque avec son chien, le drogué en quête. Toujours quelqu’un. Avant de retourner dans la cage je montais sur la colline, voir la ville, ses lumières, le mensonge qu’est le sommeil.

On n’oublie rien. Le chaos est un continent morcelé dans toutes les villes du monde. Il n’y a pas de frontières, il n’y a que des liaisons. Des chemins qui nous traversent. Fuir est devenu une vocation. Aller vers l’ailleurs, quelqu’un. Quelqu’un de différent qui ne soit pas comme ceux qui stagnent avec toi dans cette vase de désolation. Je n’ai jamais eu d’amis. Je ne veux rien qui m’ancre. Je ne cherche que des dérives. J’aime l’inconnu ivre la nuit qui danse avec moi. Le vieux de bonne heure accoudé au bar. Le clochard qui me parle de tout mais ne me demande pas mon nom. Je n’ai pas étudié pour réussir. J’ai appris pour trouver des lignes de fuite. Pour ne pas revenir il ne faut rien laisser. J’ai quitté mes parents. Une étoile épie mon corps, il n’y a qu’elle qui me suive. Je ne veux pas d’enfant. Les petits rats l’auraient vite dévoré. Et mon utérus avec. Je n’ai jamais revu mes parents. Je ne m’inquiète pas pour eux. Le monde est peuplé de cages, ils en trouveront toujours une qui leur convienne.

Tout se crée en fuyant. Certains jours je fuis une ville, un pays, parfois ce n’est qu’un quartier, souvent c’est une idée. Dans ma tête, je la sens, elle s’impose et se promène comme ma mère dans la cage. Je la crève comme une bulle de savon. Les petits rats lèchent ce qui en reste. Une étoile éclaire le moindre recoin de mon corps où planter les dents. J’étais venue au bord de la mer parce que quelqu’un me suivait. Il pouvait se cacher, je le reconnaissais. Où j’ai cru le semer je t’ai rencontré. Mes parents doivent payer un détective privé pour me retrouver. On s’est parlé des heures toi et moi. Je n’ai jamais pu te confier que j’étais née dans une cage. L’enfance ne comptait pas. J’aime t’écouter plus que j’aime te parler. J’ai tout de suite aimé ça chez toi. Tu ne prononces presque jamais rien que quelqu’un d’autre pourrait dire aussi. Tu ne mens pas non plus. Chaque mot que tu formules pousse longtemps dans ton corps. L’étoile qui m’épie a brillé dans tes yeux le lendemain matin quand on s’est réveillé sur la plage. J’ai eu peur. Je venais de boire avec toi comme je n’avais jamais osé. Tu contemplais mon corps. Ton regard était plus fort que l’étoile qui m’épie. Elle ne m’a pas enlevée à toi. Tu regardais mon corps s’effacer sur le sable. J’ai eu peur qu’il ne reste dans tes bras que mes petits rats. Mon corps a réapparu quand tu m’as éclaboussée. Les vagues nous léchaient les pieds. Tu t’es mis à courir dans l’eau et l’étoile est retournée au loin. Ton regard l’avait vaincue.

J’ai trouvé une chambre et un travail. Tu pensais à d’autres pays. Nous avions la même vocation. Toujours partir. En résidence dans l’errance.

Quand tu me caresses je sens les vagues sur mon corps. Celles du premier matin au bout de tes doigts quand tu passais la main sur mon visage. Souvent la nuit tu m’aides à me cacher quand l’étoile qui m’épie s’approche trop de moi. Je t’en remercie. Tu ne me poses pas de questions. Tu m’emmènes voir le docteur de temps en temps. Tu ne demandes rien et j’accepte de prendre quelques calmants. Tu restes serré contre moi pour dormir quand je veux que les petits rats s’échappent de moi par quelques entailles sur ma peau. Tu m’as présentée à tes amis. Je te répondais que je n’en aurais jamais. Tu choisis toi d’en avoir le plus possible. Quand tu me caresses, tout mon corps se rassemble pour sentir les paumes de tes mains et le bout de tes ongles. Un jour, nous avons marché des heures même si les rats dans mes jambes rongeaient mes muscles. A bout de souffle loin sur la plage, tu m’as dit que tu m’aimais. Comme si tu voulais le dire à la mer, à l’horizon, au soleil qui se couchait, mais c’était pour moi, c’est à moi que tu parlais. Pourtant tu étais ailleurs. Et je t’y ai rejoint d’un regard. Nous n’avons plus été que tous les deux. Avec quelques amis de temps en temps, j’acceptais ça. Je n’ai plus jamais respiré de la même façon. Il y a depuis ce jour un autre goût dans l’air.

Ton regard a fondu sur mes lèvres pour toujours.

Ailleurs est quelqu’un. C’est toi. Tu es sans cesse ailleurs et j’y reste grâce à toi. Chaque jour je fuis le vide. Je marche sur les braises du chaos mais je n’ai pas peur. Mes petits rats auraient pu me dévorer, je serais restée avec toi. Poussière sur ta peau. Je resterai toujours avec toi, comme ton regard ne m’a jamais quitté, ton regard, ce jour-là au bord de la mer. Les petits rats mangent tout mais ils ont laissé couler ta semence jusqu’à un ovule qu’ils avaient oublié. On ne s’est rendu compte de rien. Nous allions de temps en temps chez le docteur à cause de l’étoile qui m’épie, tu avais compris qu’elle me demandait du sang, pour qu’elle nous permette de rester ensemble. J’en laissais couler quelques fois de mes bras, de mes jambes. Il le fallait ou je savais qu’elle ne nous laisserait pas en paix. Je n’ai jamais voulu d’enfant. Je te l’ai dit. Toujours dit. Tu n’en voulais pas non plus. A cause de cet enfant dans mon ventre tu es devenu une sorte de limace. Même ton regard s’est mis à baver. Quand tu es là, tu ne fais rien sans décoller ma peau. Quand tu es absent, tu m’envoies sans cesse des textos parlant de l’enfant. Je t’ai dit qu’avec les rats il ne fallait pas que tu t’attaches. Qu’ont-ils fait ces rongeurs à part me prendre mes dernières forces ? L’enfant s’est agrippé à mon corps en morceaux. Je l’ai dit au docteur que je le sentais partout. J’ai demandé au docteur de me l’enlever. Je l’ai supplié. C’est trop tard, m’a-t-il répondu, on n’a plus le droit. Je ne peux plus sortir. Allongée des heures et des jours et tu n’as pas compris.

Ce matin l’étoile qui m’épie ne me quitte plus. Elle brille entre mes cuisses. Je sens ses rayons qui m’absorbent. Mon corps n’est plus tout à fait là. Déjà dissipé dans l’espace qui m’attire. J’ai toujours eu peur du vide mais j’y plonge. Ma dernière errance. Il n’y a que dans le vide que je peux fuir ce qui me remplit. Tu me trouveras en bas, sur la pelouse, au pied de l’immeuble. Ne cherche pas l’enfant dans mes entrailles. Il sera pour toujours comme toi, ailleurs.

Cédric Bonfils

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5 réflexions sur “Cédric Bonfils, Ailleurs est quelqu’un

  1. comme si chaque texte était épistolaire, adresse amoureuse, silence, fugue poétique. C’est sans doute ce qu’il y’a de plus fort dans ce qu’a écrit ici Cédric Bonfils.

  2. Cédric,
    J’ai beaucoup aimé cette nouvelle tragique. Quand le sang du vivant est une grouillement de rats… La narratrice ne peut porter la vie, elle ne se porte pas elle-même.
    Il y a des phrases qui font mouche, qui nous rentrent dans la tête, phrases concises, réelles… :
    « La parole de ma mère constituait une mécanique gelée la reliant aux objets. »
    « Pour ne pas revenir il ne faut rien laisser. »
    « Tout se crée en fuyant. »
    « Ton regard a fondu sur mes lèvres pour toujours. »

    Merci pour ce travail.

    Julien

    • Julien,
      Merci beaucoup pour ce retour sensible, écho de ce qui se cherche dans ce texte.
      On ne cherche pas pour soi seul, ça vise à se partager.
      J’espère que vous êtes en forme.
      Chaleureusement,
      Cédric

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