Création/Littérature/Prose

Noëlle Guidon / Ariane Beth, Chiffres 4

AMBIGU

Deux est ce qui vient après un. Vous me direz jusqu’ici on y va mais bon ça ne nous avance pas tellement. Erreur. Ça paraît aller de soi, un petit pas dans le parcours qu’on peut faire à travers l’ensemble des entiers naturels (pour nous limiter à eux, qui nous sont familiers depuis nos premières bûchettes) mais pas un grand pas pour l’humanité. Juste un petit pas semblable à celui que nous ferions de 2 à 3 puis de 3 à 4 et ainsi de suite à l’infini.

Quoique. L’infini c’est vite dit. L’infini n’existe qu’à l’infini, c’est à dire en pratique n’existe pas. Imaginons un être humain qui décide de consacrer le temps de sa vie à compter. Vous me direz j’en ai jamais rencontré. À quoi je répondrai qui sait peut être sans le savoir. Parmi tous les gens croisés avec qui vous n’avez pas échangé le moindre mot (et c’est la majorité forcément) peut être certains étaient-ils occupés à compter ?

Si vous aviez pu accéder à leurs pensées, leur discours intérieur, comme dans le film de Wim Wenders les anges prêtant l’oreille aux passants berlinois, peut être auriez-vous entendu : 799455463210448, 799455463210449, 799455463210450 …

Bref si quelqu’un passait sa vie à compter, le chiffre atteint au moment de sa mort serait sa seule approche possible de l’infini, et se confondrait en pratique avec un chiffre grand peut être, mais fini. Tout comme lui.

Pour en revenir au pas de 1 à 2, c’est un pas qui a l’air semblable aux autres. Mais non. En réalité dans la numéritude deux pas sont décisifs, carrément d’une autre essence. Le passage de 0 à 1, et celui de 1 à 2. Le passage de 0 à 1 on en a déjà causé, notre société numérique ne nous laisse aucun doute là-dessus. Zéro/un, ne pas être/être : une question résolue d’un clic. Le passage de 1 à 2, lui, brise la clôture d’une totalité auto-suffisante et intemporelle, fait entrer dans l’histoire et la pluralité. Comme il y a un pas de vis, il y a le pas de la vie, et c’est celui de 1 à 2.

La vie, non seulement dans son acception biologique, genre passage de 1 à 2 par duplication cellulaire. Mais surtout dans son acception psychologique, sociologique, politique. Deux fait sortir du totalitarisme du un. Deux amène à la rencontre de l’altérité et de la dualité. La porte d’entrée dans la complexité des relations humaines. Deux est un chiffre ambigu. L’ambiguïté d’après l’étymologie est le fait que deux choses plutôt contradictoires soient présentes en même temps au même lieu. Donc c’est clair on a tous en nous quelque chose de deux. Une dualité qui est duo, duel, ou les deux.

Duo. Bienheureuse dyade mère-enfant des premiers mois de la vie du petit humain.

Duel. Antagonisme, affrontement en miroir avec l’autre semblable, qui peut nous gêner parce qu’il est trop proche ou bien trop loin, parce qu’il est trop même ou bien trop autre. Rivalité chevillée à l’humanité, syndrome perdurant depuis la nuit des temps, mythe biblique de Caïn et Abel.

« Oui mais 2, moi je trouve que ça ressemble aussi au cygne élégant qui nage sur le lac.
-T’as raison ma petite Terpsichore, autant le voir comme ça. »

À chaque problème éthique sa solution esthétique.

 

CARREMENT

Quatre c’est deux au carré. Et c’est même le premier carré significatif. J’entends par là celui qu’on remarque que c’est un carré. Parce qu’avant, zéro puissance mille c’est zéro ni plus ni moins que zéro tout court et idem pour un. Une raison supplémentaire de constater, comme nous le faisions la dernière fois, que le passage à deux est un radical changement de paradigme ou je ne m’y connais pas.

En géométrie quatre évoque la figure du carré. Une figure qui ne cherche pas à faire dans la fantaisie inutile. Une longueur pour le côté, un angle droit, et basta le tour est joué. Tour nommé périmètre et qui est si facile à calculer.

C’est que quatre est avant tout un chiffre sécurisant. Par excellence indiqué pour les phobiques, en particulier les agoraphobiques. Car en voilà un qui sait vous éviter le vertige des espaces éventuellement infinis et poser des limites. Il va même un peu trop loin en ce sens parfois. Entre quatre murs connotera davantage la restriction de mouvement que la protection, il faut bien l’avouer.

N’empêche quand on dit de quelqu’un il est carré, ça rassure. Je parle au sens figuré. Quelqu’un de carré physiquement, on ne cherchera pas à tout prix à avoir une explication avec lui entre quat’z’yeux. Surtout qu’avec son allure de bourrin va savoir s’il sera réceptif à la subtilité de nos arguments. Mais je suis injuste il ne faut pas juger les gens sur la mine. Bref en tous cas la personne carrée au plan du caractère, c’est à dire droite, on envisage sans stress d’avoir avec elle une relation amicale, professionnelle, amoureuse. Et même Dieu me rachète, une relation commerciale. À propos avez-vous remarqué qu’en chiffres romains IV est totalement raccord avec l’expression se saigner aux quatre veines ?

Quatre c’est aussi nos quatre membres, les quatre pattes des quadrupèdes que nous sommes. Autant dire notre prise de terre. Notre accroche concrète au monde. Les pieds pour y tenir, les mains pour le façonner. Quand je vous disais qu’aux cartes la couleur carreau est celle de l’activité, la réalisation professionnelle, la création (cf Sept). Cela dit en anglais carreau se dit diamond. Faut-il en déduire que pour les anglo-saxons l’activité se confond avec le capitalisme ? Assorti de lobbying vu que trèfle se dit club, et lobbying disons musclé, club étant aussi un objet contondant ? (Raisonnement tordu oui mais combien on parie qu’on va voir bien pire en campagne électorale ?)

Qu’est-ce qui est quatre à part ça ? Les quatre saisons. Les quatre éléments. Les quatre points cardinaux. Quatre est donc un chiffre branché écologie. Il nous inscrit dans une relation harmonieuse à notre planète et à sa vie. Décidément c’est un chiffre bien sous tous rapports, le chiffre gendre idéal. Bru idéale plutôt, vu que quatre est pair donc féminin.

 

SIX SEULEMENT

L’écriture de six, de 6 plus exactement, me met chaque fois devant un dilemme que je n’ai toujours pas résolu. Partir du bas, ou partir du haut ? Commencer par le cercle et lancer la hampe, ou bien descendre la hampe et boucler en refermant le cercle ? Étrangement aucun problème graphique de ce type pour aucun autre chiffre. Pour chacun d’eux, le trajet d’écriture va de soi, il est de l’ordre de l’évidence et de l’automatisme. Pourquoi pas pour 6 ?

« Ach, Ich allais poser la question … »

Ce qui sans conteste réjouit sans arrière pensée, c’est de voir tomber le dé sur la face six, ou de poser le double six au jeu des dominos. Au fait c’est pas le sujet, mais domino c’est un mot étonnant, non ? Étymologiquement il veut dire maître. Le rapport avec le petit masque noir ou avec le jeu ? Le jeu mettons, dans un jeu on veut gagner, être le maître donc. Mais c’est vrai pour tous les jeux, tous pourraient s’appeler domino aussi bien. Quant au masque, l’idée c’est quoi : le maître se mêlant incognito à la foule pour s’enquérir de sa cote de popularité ? Et pourquoi le domino-masque est-il aussi appelé loup ?

Six me fait penser aux années soixante de mon enfance.

« Ach d’où Ihre Ambivalenz pour écrire ce chiffre. Le temps qui a passé inéluctablichtig et qu’on voudrait bien remonter …
– Ch’ais pas, paske mon Ambivalenz pour écrire ce chiffre c’était déjà quand j’étais petite. Tiens au fait en 1966 figurez-vous j’étais en classe de sixième : le monde est petit, hein ? Euh le compte est rond, enfin …
– Ja ja continuez Sie … »

Peut être bien que cette année de sixième a été ma préférée, parmi toutes les années d’école et ce qui s’ensuivit, depuis la maternelle. Des nouvelles matières, anglais, latin, et puis plusieurs profs au lieu d’une seule maîtresse : on passait à la vitesse supérieure, on allait commencer à jouer dans la cour des grands. Sans me vanter la cour du pensionnat était charmante, plantée de platanes avec un préau surmonté de la galerie qui menait aux étages. Il y avait aussi un autre jardin où donnaient la chapelle et la salle d’études.

C’est un jour de juin 1967 dans ce jardin. La Mère Supérieure nous dit : à la messe nous allons prier pour la paix en « Terre Sainte », pour que les gens ne meurent pas, pour qu’ils arrivent à s’entendre. J’étais une enfant docile et pleine de bonne volonté (comme on change, hein ?), j’ai prié. Et vous savez quoi la guerre n’a duré que six jours. Cette fois-ci. Après j’ai compris que ni Dieu ni moi n’avaient vraiment de mot dire dans cette triste histoire. Lui pour cause d’inexistence, moi pour cause d’impuissance.

Reste qu’au pensionnat la prof de français avait fait ce qu’elle pouvait. Ce jour-là nous avions lu Prévert : Barbara quelle connerie la guerre.

 

 

 Noëlle Guidon / Ariane Beth
à suivre sur son blog : http://leblogdarianebeth.blogspirit.com/

 

 

 

 

 

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s