Création/Littérature/Prose

Patrick Boutin, Le Diable

J’ai rencontré le Diable.

Sans me tromper, je peux vous certifier qu’il s’agit d’un individu très bien de sa personne, courtois et de fort bonne compagnie, ni plus ni moins que notre semblable, notre frère en tout point, un être dont les bonnes manières auraient été très appréciées de mon défunt papa mais qui respire profondément l’ennui, comme tous les employés du cabinet d’assurances de mon mari.

Il a sonné chez moi ce matin, j’étais seule, Raymond venait de partir au travail, il avait amené ses stylos et son petit chapeau de manager. La personne qui se découpait alors dans l’embrasure de la porte était, comme je le disais, un être somme toute assez similaire à mon époux : une tête campée sous un couvre-chef mou, un long imper noir dont les pans ressemblaient à deux ailes au repos, un banal costume en tweed gris. Il était vêtu d’une manière sinistre, telle que je me souvenais avoir vu mon père le jour de l’incinération de sa seconde épouse…

Je lui avais ouvert sans méfiance. J’ai tout d’abord cru que c’était un percepteur qui venait collecter l’impôt, il avait l’air si terne. Son allure nonchalante et sa physionomie pateline me firent néanmoins supposer assez vite qu’il s’agissait d’une personne de confiance, et je ne fus pas surprise quand il me demanda, avec un accent étrange tout en mâchouillant les poils de sa moustache : « Puis-je entrer, s’il vous plaît ? ». Sans vraiment hésiter, peut-être sous le charme de sa voix rauque et hypnotisante, envoûtée par ses bonnes manières — il n’avait pourtant pas ôté son chapeau pour s’adresser à moi —, j’ouvris grand la porte, lui laissant le passage libre : il put s’introduire ainsi dans notre domicile, en me remerciant chaleureusement d’un signe de la main.

Raymond sera certainement surpris de cette présence à son retour. Il comprendra que nous n’avons pas affaire à n’importe qui : c’est le Diable, tout de même ! Car je n’étais pas dupe, dès le premier instant je l’avais reconnu : il avait la tête de monsieur Tout-le-monde, sa meilleure ruse. À peine entré, il me dit qu’il était très fatigué, qu’il avait beaucoup marché pour venir jusqu’à moi, que Paris était plus grand qu’on ne le croyait… Je ne sais pas pourquoi, je lui rétorquai : « Mais tout petit pour ceux qui s’aiment d’un aussi grand amour ! ». Il ne sourit pas, peut-être gêné… J’avais été maladroite. Il me dit qu’il souhaitait se reposer un moment avant de reprendre la route et voulut s’allonger dans notre lit. Aurais-je dû être étonnée ? Je l’invitai aussitôt à prendre place en soulevant la couette gonflée, la secouant pour faire s’envoler les poils de nos chats. Il n’enleva pas son chapeau — sans doute une fâcheuse habitude propre à sa profession —, il semblait très attaché à son feutre… En souriant, je songeai aux stylos de mon mari, l’association d’idées était stupide. Il s’allongea, les mains croisées sur le buste, on aurait pu croire qu’il priait. Je m’inquiétai pour son imper, n’allait-il pas être froissé ? « Il me tiendra chaud », me répondit-il. Immobile dans son costume de tweed gris, j’avais l’impression qu’il revêtait l’apparence de la pierre, sa moustache ne frémissait qu’à peine sous le souffle de ses narines. Il était sur le point de s’endormir quand il me dit : « Faites comme si je n’existais pas ! ». J’avais quitté l’école après le collège, mais je me souvenais de Baudelaire… Ayant d’autres choses à faire en attendant le retour de Raymond, je laissai mon hôte dormir et m’occupait des tâches ménagères et du repas : une maison doit toujours être bien tenue, on n’est jamais à l’abri d’une visite inopinée.

 

Raymond rentra très tard ce soir-là. Je m’inquiétais en l’attendant devant le repas déjà froid, ce n’était pas dans ses habitudes. Soudain, j’entendis la clef faire grincer le mécanisme de la serrure… Il pénétra dans le salon accompagné par le souffle froid de janvier, « avec beaucoup d’assurance », comme je disais chaque soir — mais cela ne l’amusait plus après toutes ces années. Il me fit la bise, il avait le nez gelé, la moustache humide. Je lui dis de ne pas faire de bruit : « Nous avons un invité ! ». Il fut très étonné en s’approchant de notre lit, voyant l’individu allongé qui dormait toujours d’un sommeil tranquille.

— Mathilde, qui est cet homme ? Que fait-il la tête posée sur mon oreiller ? C’est un vaudeville, ma parole !

Il était furieux, je tentai de le rassurer. Malgré toutes mes explications — « C’est le Diable, il fait une sieste, c’est un monsieur très courtois, tu sais… Il pourrait être un de tes employés ! » —, il ne comprenait rien. « C’est ton amant ? » Il me soupçonnait, moi si fidèle, alors que lui… Pourquoi était-il rentré aussi tard, d’ailleurs ? Nous avons discuté longtemps, il n’était pas convaincu. « Il faut se débarrasser de lui ! », murmura-t-il de peur que le Diable ne l’entende. « C’est trop compromettant », ajouta-t-il. Sa raison vacillait, la jalousie lui faisant perdre tout équilibre. Il attrapa alors l’autre oreiller et le plaqua avec violence sur le visage apaisé de notre hôte, pour l’étouffer, en l’écrasant de toutes ses forces… Cela dura de longues minutes, le Diable ne se débattait pas, ses mains toujours posées sur le torse ! J’avais peur que Raymond n’abîme son beau feutre mou. « Il pourrait te servir pour aller au travail, un nouveau chapeau, pourquoi pas ? Il semble être à ta taille. »

Raymond resta muet, à tel point stupéfait qu’il recula brusquement une fois son crime commis… Ôtant l’oreiller, quelle ne fut pas sa surprise de découvrir en dessous le visage de Nadine, sa jeune secrétaire, allongée sous les draps, les yeux exorbités, la peau violacée, morte en lieu et place de l’homme que j’avais fait entrer ce matin ! C’était à n’y rien comprendre… Surtout quand Raymond m’avoua, tout en mâchouillant les poils de sa moustache, entre deux sanglots, qu’il était son amant depuis de nombreux mois…

 

dandois diable

Illustration : Pascal Dandois

 

Patrick Boutin

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