Création/Littérature/Paul Béhergé, Portrait mélancolique d'un barbouze en opération/Prose

Paul Béhergé, Portrait mélancolique d’un barbouze en opération (2)

Il marchait dans les allées du parc Montsouris.

Il portait dans la poche droite de son imper un Glock 7 mm ; dans la poche gauche un carnet Moleskine et cinq capsules de sérum physiologique ; sur le nez une imposante paire de Ray-Ban.

Tout en marchant, il s’essuyait les verres avec un mouchoir en papier.

Puis il moucha son nez.

« Sacré pollen », murmura-t-il : il était allergique.

C’était un barbouze.

 

Il pensait au kamikaze qu’il était censé coincer.

Il avait dû lire trois cent cinquante pages de rapports sur ce type, une espèce de jeune chimiste idéaliste à l’anorak bourré de nitroglycérine. Un type quelconque par ailleurs : ni grand ni petit, ni gros ni maigre. Certains témoins disaient seulement qu’il aimait les macarons.

Un kamikaze : quel ennui.

Quelle fatigue.

Et surtout, quelle idée d’aller se faire péter dans un parc en pleine saison des pollens.

 

Il avait décidé de prendre sa planque dans un coin isolé.

Il avançait vite, homme pressé : yeux masqués, gabardine relevée jusqu’au menton, tête penchée vers le sol. « Il y a trop de soleil aujourd’hui, pensait-il, maudit printemps. Pourvu que personne ne me parle. Que personne ne me remarque. Que tous ces cons me laissent tranquille. »

Il en avait assez des terroristes.

Il en avait assez des collègues barbouzes.

Il en avait assez des civils.

Il en avait assez des pollens.

Il s’écœurait lui-même.

Comme souvent les barbouzes, il était d’humeur chagrine.

 

*

 

Il sortait de douze ans d’interrogatoires.

Peu connus du grand public, les interrogatoires étaient un exercice assez fastidieux.

Il fallait se tenir assis dans la pénombre pendant des heures, dans un cachot humide, face à des terroristes mal lavés, hirsutes, couverts de poils et de poux…

Il fallait les frapper.

Le plus souvent, avec les mains (c’était irritant).

Parfois aussi avec des objets : briques, pieds de table, planches à clous.

Et éructer des trivialités du genre : « avoue, bougnoule de merde ! »

On ne réalise pas dans les premiers temps le choquant manque d’inventivité qui règne lors des séances de torture – et ceci (il tenait à partager les torts) tant du côté de l’interrogateur que du terroriste…

A la fin, on lui avait accordé les opérations de plein air.

C’était une bonne chose : les interrogatoires l’avaient usé.

Toutes ces années passées à émoustiller des terroristes dans les sous-sols humides du GQG de l’OTAN lui avaient donné de profondes tendances dépressives ainsi qu’un léger asthme (d’où la sensibilité allergique).

 

Ces derniers temps, on lui avait adjoint un analyste-stagiaire. Ils étaient deux et se relayaient pour les coups de brique. Pendant les interrogatoires, le petit jeune était loquace. Ça ne lui plaisait pas – fatigué, il chérissait le silence des caves.

Mais enfin, il avait fini par s’en accommoder.

 

« Nous, disait-il à son stagiaire pendant la pause, c’était la génération dorée. Quand tu vois maintenant que l’Organisation viole cent quatre-vingt-douze petites filles blondes en live et que Sky TV dépasse à peine la Chaîne Météo… L’autre jour, on a fait deux heures de torture d’un wahhabite à l’électricité en prime time : on est ressortis plus bas que La Grande Vadrouille ! »

Toutes les trois heures, le règlement interne imposait une pause.

Alors il dénouait les mains du détenu, lui épongeait le visage avec un coton imbibé de mercurochrome puis lui et son stagiaire montaient boire un gobelet à l’étage, dans le bar-lounge du GQG de l’OTAN.

Les canapés du bar-lounge étaient très moelleux.

(Le terroriste se dégourdissait les jambes dans son cachot.)

« On a beau faire, les gens s’en foutent. Le travail est devenu ingrat. A l’époque il suffisait d’une bombinette dans le métro, d’un attentat déjoué pour scotcher le continent entier devant Sky TV – et dans les pauses publicitaires, je ne te dis pas les wagons de Skoda et d’iPhones qu’on écoulait. Tandis que maintenant… »

« Vous voulez dire qu’on n’arrive plus à déjouer assez d’attentats ? »

« Ben, c’est pas ça le problème. Le problème, c’est que les gens s’en foutent. Qu’est-ce qu’un content-maker spécialisé ‘terrorisme’ quand les gens ne s’intéressent plus au terrorisme ? Rien. Pas de chance pour votre génération : le métier est fini, petit gars. On a merdé, on n’a pas su se renouveler. Le problème, c’est l’indifférence. L’indifférence des gens, l’indifférence montante… C’est terrible, hein : il n’y a plus d’avenir pour les producteurs d’événements terroristes. »

 

Le stagiaire l’écoutait radoter son spleen en touillant le fond de son gobelet en plastique.

La fin de la pause arrivait vite.

Ils redescendaient dans les sous-sols du GQG.

Le terroriste jouait avec un éclat de verre, un bout de tesson de bouteille sur sa table d’interrogatoire. Reprenait sa respiration en attendant la suite. Regardait le plafond en comptant les minutes.

« Bon : où en étions-nous restés ? », murmurait-il en se massant les poings.

« Vous aviez fini avec la brique, répondait le détenu. On allait passer à la baignoire… »

« Ah, la baignoire. Oui, oui : la baignoire… »

 

*

 

Depuis le départ des Américains, l’OTAN disposait d’une certaine liberté stratégique.

Leur retrait s’était effectué en plusieurs temps.

En 2026 déjà, les Etats-Unis avaient été échaudés par l’humiliant torpillage de l’USS Commander dans la baie de Saint-Brieuc par deux plongeurs de l’Organisation vêtus (disait la légende) de simples slips.

Par la suite, la disparition du croissant français, du bœuf bourguignon, du Chianti DOP – tous produits dont raffolaient les touristes yankees – et, surtout, la première année de perte opérationnelle de la branche européenne de McDonald’s, faisant suite à la grande disette de 2032 ainsi qu’aux successifs plans de rigueur alimentaire et d’austérité calorique imposés par la Commission européenne, achevèrent de les convaincre que l’Europe était définitivement perdue pour l’american way of life.

Ils décidèrent de se retirer.

 

Ils ramenèrent leurs divers militaires, business men et espions au bercail.

Ils changèrent l’orbite de plusieurs de leurs satellites.

Ils rapatrièrent leurs ogives nucléaires.

Quelques heures avant la fermeture de l’ambassade américaine à Paris, un gratte-papier qui faisait les fonds de tiroir trouva un dossier intitulé : « OTAN ». La poignée de yankees encore présents se réunit dans un bureau, se gratta la tête.

Ils décidèrent de bazarder l’OTAN avec le reste.

Avant de fermer la lumière, ils en firent une IPO sur Euronext.

Enfin, à l’aide de quarante-six B52 affrétés pour l’occasion, ils organisèrent un pont aérien au-dessus de l’Atlantique par lequel ils rapatrièrent, en quatre-vingt-douze voyages, les mille cinq cent tonnes de lingots et billets de banque issus de la liquidation de leurs actifs.

On n’entendit plus parler d’eux de ce côté de l’Atlantique.

 

Il y eut une douzaine de candidatures pour reprendre l’OTAN.

Un type proposa de convertir les usines d’armement de l’organisation en usines de yaourts. Un autre voulait transformer le GQG européen en bar-lounge trendy. Des candidats demandaient à ce que l’organisation soit vendue à la découpe. Un hurluberlu avait même développé son intention d’en faire un service public…

C’est John John Junior (le magnat britannique) qui gagna l’appel d’offre.

Il avait développé un business plan ambitieux de convergence industrielle : dans la conjoncture européenne actuelle, affirmait-il, l’avenir appartenait aux producteurs de contenu. Or de ce point de vue, développait-il, l’OTAN s’était au fil des attentats positionnée comme l’un des content-makers les plus notables de la période récente : un savoir-faire reconnu en événementiel, une puissance de propagande inégalée, un bon niveau de compétences en communication de crise et (surtout) une capacité à produire massivement des images d’une frappante authenticité. « Après les sex-tapes et les clashs en live, concluait son mémorandum d’investissement, les vidéos-choc d’attentats et les témoignages-buzz de victimes vont être le principal driver de croissance des années à venir pour l’industrie des médias… »

Il apporta de son portefeuille personnel les 52,5% qu’il détenait dans Havas Worldwide, 67% d’Universal, 50,5% de Sky TV ainsi qu’une participation minoritaire dans British Telecom. Il décida de conserver la marque OTAN – porteuse d’une histoire prestigieuse, disait-il, d’un récit.

 

Il prit la tête du conglomérat en 2039.

La consolidation fut rapide : il coupa quelques têtes, dégagea des synergies, racheta les droits du foot anglais ; en 2041, la holding dégageait un bénéfice net.

« Maîtriser le contenu et le contenant, donnait-il comme perspective, les événements et ceux qui les rapportent – du bombardement de Mossoul aux journalistes qui en parlent, de la Premier League au réseau de fibre optique… » Dès 2044, à la faveur d’une excellente conjoncture boursière, en dépit des disettes à répétition et grâce à l’abondante couverture des opérations de maintien de l’ordre par le chaînes de Sky TV, son plan visionnaire avait fait de l’OTAN le leader européen incontesté de la production-distribution de contenus terroristes.

« Et le jour où l’Organisation arrêtera son dumping, ajoutait-il en privé, autant vous le dire : on sera les premiers à se positionner sur la production de kamikazes et de victimes à l’échelle globale. »

 

*

 

Lunettes de soleil sur le nez, nez rouge, rouge dans ses yeux irrités, il marchait.

Il n’y avait pas grande foule ce jour-là dans le parc Montsouris.

Il avançait vite sans regarder devant lui.

Alors qu’il se mouchait pour la cinquième fois en douze minutes, manipulant un sopalin imbibé de morve devant ses Ray-Ban teintées, le barbouze heurta un type.

C’était un homme quelconque en anorak.

Il portait dans une main un livre vert, dans l’autre un sachet pastel contenant une vingtaine de macarons La Durée. Le barbouze marchait vite : il bouscula le gars, les macarons tombèrent sur le sable.

« Excusez-moi mon brave », parvint-il à articuler quand il eut fini de se moucher.

« Mais pas du tout, murmura l’autre, c’est moi qui… »

« J’insiste : laissez-moi ramasser. »

Le barbouze se pencha et prit un par un les macarons tombés par terre, souffla dessus pour essuyer les grains de sable, les remit dans le sachet pastel. Puis il porta la main à ses lunettes, s’inclina légèrement et reprit sa marche.

« Une bonne journée à vous », lâcha le barbouze en s’éloignant.

« Vous êtes bien civil… »

 

*

 

« Vous voulez que je vous dise ? Vous autres, les gars de l’OTAN, vous ne savez que détruire. C’est facile de déjouer un attentat bien assis dans son fauteuil pendant qu’on se décarcasse à le fignoler. C’est facile de faire tomber des réseaux en passant à la baignoire un type qu’on a mis dix ans à former… »

C’était pendant un interrogatoire.

Le terroriste, irrité par les gifles, avait décidé de le faire sortir de ses gonds.

« Les vrais créatifs sont pris à l’Organisation, les bouseux se retrouvent à l’OTAN : c’est ce que tout le monde dit. Vous ne saurez jamais le plaisir qu’il y a à créer, à monter de toute pièce une opération de terreur. Repus dans votre confort petit-bourgeois, vous… »

Coup de sang subit – il avait vu rouge.

Il avait pris ce qui lui était tombé sous la main (une brique) et décoché au terroriste un fameux coup (mâchoire brisée, douzaine de dents réduites en copeaux), ça avait remis le petit con à sa place…

Routine d’interrogatoire ou pas, il ne fallait pas le chercher : on reste un homme.

 

A l’issue de son doctorat, il s’était posé la question.

Il s’était tâté à s’engager dans l’Organisation.

Il avait pesé le pour, le contre. Comparé l’Organisation et l’OTAN. Il est vrai que l’Organisation présentait par rapport à l’OTAN cet avantage d’être une organisation relativement neuve, attractive pour les jeunes débrouillards et dotée (malgré tout ce que les journalistes chafouins et les familles de victimes, dont il fallait reconnaître qu’elles étaient quelque peu juges et parties, avait pu écrire à son encontre) d’un indéniable supplément d’âme.

Mais c’était l’aventure ; et il n’avait pas une mentalité d’aventurier.

Elle demeurait à ses yeux un débouché précaire.

Au contraire, avec journaliste politique et économiste médiatique, analyste à l’OTAN demeurait probablement le statut professionnel le plus envié dans ce qui restait de l’Occident. D’autant que contrairement aux deux professions précédentes, l’analyste, en tant que barbouze, avait droit à une double ration de protéines (deux sardines par semaine : c’était appréciable) [1].

Il était donc entré dans l’OTAN à vingt-neuf ans, juste après son doctorat de littérature.

(Pour un premier job, c’était plutôt jeune.)

Il avait commencé en bas de l’échelle, interrogateur de sous-sol.

Il pratiqua une douzaine d’années, obtint quelques aveux, vint à bout de quelques terroristes. Il se donna du mal. Son uppercut était remarquable, ses droites pas mauvaises. À trente-cinq ans il fut promu barbouze en chef.

Il s’encroûta dans le confort des interrogatoires et des doubles rations.

Il ne pouvait pas se cacher qu’il ressentait, au fond, un certain vague à l’âme.

 

*

 

Il avait tourné dans le parc une demi-heure, cherchant un coin planqué.

Il n’avait certainement pas l’intention de trouver ce terroriste avant l’explosion.

S’il le trouvait il devrait s’approcher de lui ; lui adresser la parole ; chercher à le raisonner ; le frapper, peut-être ; s’impliquer dans un pugilat sordide (berk, jugeait-il) ; risquer de se retourner un ongle, se fouler un poignet, voire pire encore.

Il n’avait certainement pas l’intention, au contraire.

Or : où est-ce que le terroriste allait bien pouvoir chercher à se faire péter ?

Où est-ce que les terroristes, en général, se font péter ?

Sur les grandes places couvertes de monde : c’est bien connu.

Donc, s’il voulait éviter de se trouver impliqué dans une rixe ridicule avec un inconnu puant, s’il voulait éviter également de se retrouver couvert d’éclats, de bouts de chair et de nitroglycérine détonnée comme après chaque attentat, il lui fallait un endroit planqué et vide.

C’est ce qu’il avait cherché.

 

Les attentats : il en avait assez vu.

Durant sa carrière de barbouze, il n’avait eu de cesse de les décrire, les théoriser, les penser. Quelques années plus tôt, il avait publié une série d’articles dans les revues internes de l’OTAN (en particulier le NATO’s Journal of Terrorism Studies) visant à établir une typologie esthétique des attentats.

Terrorisme conceptuel, attentats post-constructivistes, néo-constructivistes.

Happenings monochromatiques (rouges).

Flash-mobs explosives.

Maintenant, il se sentait quelque peu écœuré.

Pour avoir du plaisir à étudier le réel, encore fallait-il que le monde soit doté d’une dose suffisante de spiritualité. Or plus les choses allaient et plus il lui semblait que le terrorisme, après une courte période d’effervescence créative véritable (« the Great Al-Qaida Era » comme l’appelaient certains confrères), s’était considérablement appauvri.

On n’y trouvait que des rustres, à peine formés, dénués de toute démarche esthétique.

L’Organisation, après des décennies d’activités, ne pouvait d’évidence plus être considérée comme davantage qu’un producteur de spectacles populaires des plus communs engoncé dans la routine et le conservatisme.

Du son et lumière…

Du folklore, quoi.

 

Soudain, il s’arrêta : ça y est, trouvé.

Les chevaux de bois.

Il allait se planquer dans les chevaux de bois.

Une cinquantaine d’années plus tôt, ç’avait été un manège pour enfants.

Maintenant, c’était juste un coin paumé du parc Montsouris.

Il choisit le cheval le moins vermoulu (celui entre l’avion à hélices et la petite voiture) et s’assit dessus en amazone.

 

*

 

Ce n’est pas parce qu’on est un barbouze qu’on ne ressent pas la poésie du monde.

Pour donner du sens à sa vie, il s’était mis à l’écriture d’un opuscule.

Après avoir été producteur d’événements, devenir producteur de contenus le bottait. Il avait couché sur papier les notes éparses qu’il avait prises au cours d’une longue session d’interrogatoire avec un salafiste récalcitrant – moments choisis, réflexions sur l’esthétique du terrorisme, pensées profondes.

C’était un court tome, à mi-chemin entre l’essai, l’article académique et le témoignage.

(Le roman-témoignage d’ancien barbouze avait connu par le passé une certaine vogue – genre quelque peu éteint, certes, mais auquel demeurait attaché un indéniable prestige.)

Il l’avait intitulé :

Les Aveux. Tentative de restitution de l’interrogatoire, au poing et à la brique, d’un salafiste sud-sahélien.

C’était un bouquet d’aphorismes assez abstrait, hermétique, branché.

Ç’avait été un beau succès critique.

Il avait fait cinq interviews sur Sky TV. Des journalistes l’affublèrent d’étiquettes flatteuses : « un barbouze plein d’avenir », « une jeune plume à suivre » ; virent en son œuvre « un emblème remarquable de la condition de l’homo terroristus dans sa dimension dionysiaque comme dans sa dimension apollinienne ».

(La plupart émargeaient, il est vrai, chez Havas Worldwide.)

On l’avait invité à des colloques : QG régional de Madrid, base secrète de Varsovie, agence de liaison de Londres. Il avait présenté ses travaux à divers confrères barbouzes, avait développé sa grande entreprise (disait-il) de compréhension esthétique de l’action terroriste.

Désormais, les collègues le saluaient avec respect, se retournaient à son passage.

Depuis, son mal-être s’était un petit peu calmé.

 

*

 

Il s’était étendu de biais sur le cheval de bois.

Il avait disposé ses Ray-Ban en équilibre sur le haut du front.

Le pollen déclenche, chez les sujets sensibles, des inflammations immunitaires des muqueuses oculaires pouvant aller, lorsqu’elles ne sont pas traitées, jusqu’à la conjonctivite.

Il avait sorti une capsule de sérum physiologique.

D’une main il compressait prudemment la capsule à la verticale de son œil gauche qu’il s’appliquait, avec l’index et le majeur de l’autre, à écarquiller. Sous la pression mesurée de ses doigts, une timide goutte semblait perler à l’embouchure de la membrane plastique.

Il détestait se mettre des gouttes dans les yeux.

Les yeux ne sont pas faits pour qu’on y mette quoi que ce soit : ni pollen, ni gouttes.

Aussi considérait-il la seconde au cours de laquelle la goutte tombait de la capsule jusqu’à la membrane de son œil comme une seconde contre-nature, une seconde obscène, intellectuellement insupportable.

Il pressait de plus en plus fort la capsule.

La goutte était maintenant dodue, lourde d’elle-même, sur le point de tomber. Il fallait, pensait-il, ne pas y penser. Comme la flèche de Zénon, comme le grain de sable des Mégariques, comme…

D’un coup sec, il pressa la capsule : la goutte se détacha de son embout plastique.

 

Elle chût un instant – un boum retentit.

L’œil écarquillé, il la vit osciller en l’air à quelques millimètres, parfaitement ovale ; il la vie se strier, se rompre, se fragmenter ; le souffle de l’explosion la dissipa avant qu’elle n’atteigne sa cible.

Il sentit une pluie de particules chaudes contre son visage.

Du sang, de la poussière et de la boue.

« Chier », murmura-t-il.

Il se releva, quitta le cheval de bois, regarda à la ronde.

Le type s’était fait sauter juste en face de la fontaine – l’amateur.

Il avança vers le cratère en grattant son œil.

 

Il aimait les abords d’attentats juste après l’attaque – quand les débris fumaient encore.

Bonheur délicat de misanthrope.

Quand on arrivait le premier, on n’était pas dérangé ; comme si l’explosion assourdissait l’insupportable babil des gens et des choses… Il se sentait inspiré.

Il caressa le manche de son Glock, huma l’odeur du parc. Sortit son Moleskine.

Il commença un haïku :

« Douze miettes de macaron dans un sachet pastel,

Odeur piquante du sang, nitroglycérine détonnée :

C’est la saison des bombes. »

Paul Béhergé

[1] La législation communautaire en matière de rationnement nutritionnel, élaborée à la suite des grands plans de rigueur alimentaire des années 2030 (règlements 2032-EU-48 et 2032-EU-49), avait prévu dès l’origine des exceptions au plafonnement de l’apport protéinique hebdomadaire individuel pour une liste déterminée de professions : « militaires, barbouzes et policiers de tous horizons tels qu’énumérés en annexe 49B, diplomates américains, hiérarques de l’OTAN et fonctionnaires en charge du bon fonctionnement du Marché commun ».

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