Articles/Spécial Syrie: Abou Naddara

SPECIAL SYRIE :Laure-Anne Fillias, Team 11

Le numéro 11 de l’équipe nationale est un jeune homme filmé dans un endroit propre et neuf, porte et prise électrique bien nettes, murs bien blancs, un appartement ou un hôtel, un lieu bien anonyme.
Il a la trentaine, porte un tee-shirt imprimé assez discret, logo Adidas ; on est sportif et on présente bien, moderne. Il est renversé un peu en arrière dans sa chaise, comme pour mettre ses distances avec la caméra, avec nous si loin de l’autre côté à l’abri ; il se tient les mains, avant-bras posés sur les accoudoirs.
C’est un ailier gauche, attaquant de tactique. Les cheveux sont très courts, une netteté, une sorte de gentillesse douce – la voix, calme, posée, presque tendre – se dégagent de lui ; pas de transport émotionnel de colère, aucun pathos dans la voix, simplement son insupportable douceur. On vivrait mieux sa colère sans doute. Yeux clairs, très mince, il se tient quatre doigts de la main gauche avec sa main droite, parfois tout son poing.
Plus d’argent, camp de réfugié : à la frontière turque ? Il n’a plus une guinée sur lui, ni turque, ni syrienne. Il se retrouve sans argent et sans téléphone et encore moins de quoi aller chercher des contrats à l’étranger.
Il rit : il faudrait appeler l’entraîneur par Skype ? Ayy Skype ? « Quel Skype, je n’ai plus rien… et soudain cette extraordinaire puissance du rire sans haine, vidé de colère. Tant qu’on a de la colère, c’est qu’on n’a pas tout perdu… Il emprunte de l’argent et se fait prêter un ordi portable par un copain footballeur du camp. Il y a plus riche, il y a plus pauvre.
On comprend au bout du onzième épisode de ce Team que les sportifs, en particulier d’équipe nationale, comme représentants à la fois de microcosmes sociaux différents, mais aussi comme gens du divertissement et vitrine politique de la grande Syrie paient un tribut important à la guerre.
En tant qu’équipe nationale, il est clair aussi qu’ils viennent tous de régions différentes plus ou moins touchées par la guerre, mais pas par les mêmes guerriers. Et que leurs problèmes hétérogènes ne les rapprochent pas forcément. Cette dérision de leur enthousiasme dans le jingle d’ouverture s’éclaire de plus en plus.
Numéro onze  a obtenu la permission- il faut la demander ?- de quitter le camp pour quinze jours ; le recruteur lui envoie un billet d’avion ainsi qu’au copain prêteur pour la Jordanie.
Là-bas ludion de babyfoot ; le comité de sélection a été limogé, le transfert s’avère compliqué, un autre club se propose mais la fenêtre de transfert est forclose, et les délais pour signer le contrat. Les lois internationales s’appliquent, en tous cas sur ce genre de détails.
Le voilà scotché en Jordanie, quatre mois. Un agent ès relations footballistiques lui propose de l’aider en attendant que la fenêtre de recrutement rouvre, lui trouve un logement. Un peu d’huile humaine dans le système ; une chance pour ainsi dire, pour quelqu’un qui n’a que cent dollars en poche. Il signe au bout du compte un contrat avec le Sheikh Hussein Club, qui le trouve très bon sur son poste stratégique de terrain.

Au milieu du malheur, la valeur professionnelle continue à importer : il faut se justifier, faire ses preuves non pas malgré l’épreuve, mais parce qu’on y est jusqu’au cou, faire savoir que malgré les aléas du destin on n’est pas un mauvais, de peur que votre malchance ne vous transforme subrepticement en coupable.
La chance tourne. Il aime travailler là, ce sont des bonnes gens, dit-il ; en plus, ils veulent aussi « le signer » à la saison suivante, bonne pioche, il demande à faire venir sa famille restée dans le camp. Il a donc une famille, cet homme seul.
On lui réserve un vol pour aller les chercher : une semaine après son arrivée au pays, décret : interdit à tout Syrien d’entrer en Jordanie.
Un sourire et un petit hochement de tête ponctue ce dernier propos : celui d’un vieillard.  Il en a tellement vu et assez dit ; n’est possible que cette minuscule ponctuation du corps.
Il n’y a pas de maintenant et d’après : il y a un homme oiseau qui se balance sur sa chaise comme un piaf sur une brindille, précarité absolue, que dissimule la propreté non assignable du cadre et de la tenue.
A-t-il  regagné son club en Jordanie, laissant derrière lui sa famille ? On peut l’espérer, à le voir ainsi confortable, et quel sens a un tel espoir ? Est-il resté dans le camp, assisté et sans futur ? Un parmi d’autres, candidat potentiel avec femme et enfants à l’exil sauvage et aux  maltraitances des passeurs escrocs et de la jungle des villes étrangères…

Laure-Anne Fillias Bensussan

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