Prose

Suzanne Safr, Portraits d’Égypte 3 : L’étudiant de français

Son visage respire encore l’innocence. Il rentre pourtant de 13 mois d’armée – pour les jeunes partis à l’université, ce n’est que treize mois de souffrance qui permettent aux garçons d’Égypte de devenir des hommes. Il nous a fait rencontrer son ami d’enfance, qui était avec lui sur les champs de bataille – le meilleur tirailleur de toute la section. L’écart se creuse déjà là. Pour des occidentaux comme nous, le nombre de balles dans la cible n’est pas ce qui nous impose le plus de respect.

Dans un français approximatif mais aux accents émouvants, il nous raconte les entraînements. Si parfois s’échappe quelques mauvais souvenirs et quelques situations délicates qui nous laissent entrevoir la demi-sincérité de ses propos sur la virilité, il est tout de même heureux d’être désormais un homme. Pour son père, et pour baba, le président.

Naïvement, il demande comment c’est de l’autre côté. Le fantasme français l’envahit tout entier. Il rêve de pouvoir « discuter avec des filles françaises », comme il le dit sans malice – sait-il seulement de quoi il parle ? Contrairement à la plupart des jeunes hommes d’Égypte, il ne vit plus chez ses parents qui vivent au Sud, et habite une chambre d’hôtel au centre-ville, près de l’institut français. Mais il ne profite en aucune façon de la liberté qui lui est allouée. Le regard fixé sur une grande carte de la France, il nous demande par mail ce que veut dire « darrieusecq ». Il s’inquiète que le gouvernement français ait nommé une marocaine au ministère de l’Éducation ; il a sans doute peur que ça abîme ce qu’il aime en France de si français.

Il s’inquiète du racisme et de l’islamophobie qui se développe sur les rives européennes, mais se souvient avec fierté le soutien que François Hollande avait apporté à Morsi au moment de son élection. Il refuse souvent de parler de politique, et ça nous arrange souvent bien.

Il parle d’amour avec des mots d’enfant. Il a ce qu’il appelle avec tendresse « son amour » – habibi, et les yeux qui pétillent. Il raconte avec un brin de pudeur combien de temps ils se sont parlé la veille – elle m’a appelé au téléphone jusqu’à l’heure de minuit ! – et s’il avait eu la chance de l’apercevoir une heure ou deux pour échanger quelques « bisous » innocents. Une femme, d’où qu’elle vienne, ne risque rien en sa compagnie ; les rapports, trop simples pour être victimes d’un plan d’attaque, ne se dégradent jamais et demeurent respectueux. Il a hâte de se marier. Son père veut l’envoyer au Qatar pour qu’il ramasse un peu d’argent ; ça suffit mon fils, tu parles déjà français. Lui voudrait partir à Paris – mais il pleut beaucoup à Paris, alors peut-être plus au Sud, dis-moi, comment je fais pour devenir professeur de la langue arabe à Marseille ?

La religion est à la base de toute sa vie, mais il n’est ni prosélyte, ni intolérant. Il n’oublie jamais combien de bières nous avons bu devant lui, et il ne comprend pas pourquoi nous choisissons ainsi de nous tuer à coup de cigarettes ; les narguilés sont pour les gens malheureux qui veulent mourir plus tôt. Mais il ne nous empêche jamais de consommer et trinque avec nous avec humour et dérision.

Les yeux grands et le cœur léger, il emploie souvent à mauvais escient les plus belles expressions françaises – putain de merde, il est connard – et hurle avec les loups que l’Égypte est un cauchemar. Mais nous savons en voyant son sourire fier et sa silhouette trop agile se faufiler parmi les hordes de voitures enflammées qu’il n’y croit qu’à moitié. Nous savons en l’écoutant que sa femme sera égyptienne, qu’elle portera le hijab et qu’ils auront des enfants éduqués pour la patrie, quelle qu’elle soit et quoi qu’il arrive.

Suzanne Safr

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