Critiques/Manifestations/Spectacle/Théâtre

Compagnie Le Laabo, « Hold on », mis en scène par Anne Astolphe

 Hold on
(écrit et joué par Le Laabo,
mis en scène par Anne Astolphe)

             Sur la scène, trois tables et trois chaises : les personnages travaillent dans une entreprise  téléphonique, sur une plateforme d’appels, dont l’espace ouvert est fort justement matérialisé au sol par une figure fermée, un carré à l’intérieur duquel ils évoluent, captifs. En dépit des appels qui les mettent constamment en relation avec des êtres extérieurs, ils sont donc à huis-clos. Les personnages tentent de vendre des contrats d’assurance à une clientèle âgée de dix-huit à soixante-dix ans. S’adressant aux destinataires de l’appel, le titre se traduira par « Ne raccrochez pas. » ; s’adressant aux téléopérateurs, par «Accrochez-vous ! », ce qui, visiblement et spectaculairement, s’avère coûteux pour leur santé morale.

La pièce s’attaque, en effet, aux formes actuelles d’organisation du travail dans le secteur tertiaire, autrement dit, à ces formes de tyrannie que sont la robotisation, l’infantilisation et la coercition réciproque. La dénonciation, soulignons-le, se fonde sur une expérience réelle du travail de téléopérateur, puisque les acteurs ont travaillé sur une plateforme d’appels avant d’élaborer le spectacle. Cette dénonciation fait le choix du comique : elle nous fait rire, même si voir des travailleurs conduits à agir de manière méprisable n’est pas drôle ; mais c’est le propre d’une comédie ( « Lorsque l’on vient d’en rire, on devrait en pleurer ! » observait déjà Musset à propos de Molière.)

©Laurent Dubin

©Laurent Dubin

 

Robotisation. Formules prescrites, gestes et attitudes inlassablement répétés au fil des appels, la pièce exhibe et dénonce une mécanisation de la parole et du corps, ainsi qu’une dépersonnalisation  des personnages, qui perdent jusqu’à leur nom propre, puisque tous sont affublés d’un même pseudonyme épicène et dérisoire, Dominique : épicène puisqu’il s’applique aux femmes comme aux hommes, dérisoire puisqu’il vient du latin dominus signifiant l’homme qui domine, le maître. L’humanité de ces personnages reste toutefois perceptible, mais elle est condamnée à se manifester principalement à travers leurs défauts, qui apparaissent comme des résistances spontanées et inefficaces au pouvoir qui exerce sa contrainte sur leurs corps et leurs paroles, mesquinerie, faiblesse, colère (« Vous avez quatre-vingt quatre ans, mais c’est trop vieux pour mon enquête ! » s’écrie un téléopérateur avant de raccrocher brutalement.) C’est l’humanité réduite à sa part ridicule et méprisable.

Infantilisation. Pour la fête de Noël, la direction a organisé un concours afin de contraindre les employés à augmenter leur rendement. Naturellement, les fêtes approchant, il faut mettre à profit cette période durant laquelle les gens accroissent leurs dépenses, pour tenter d’augmenter la vente des contrats. Le gagnant emportera un sapin décoré  avec des boules dont certaines -quelle satisfaction!-auront été mises par ses collègues, qu’il a vaincus en repoussant ses limites (appeler et parler plus vite, mieux articuler, être encore plus aimable). Le spectacle des efforts que font les employés pour emporter une victoire et un trophée dérisoires est à la fois affligeant et assez drôle. Comme la robotisation, l’infantilisation est l’exercice d’un pouvoir sur les corps et les esprits.          Mais l’action ne s’arrête pas là. Formant spontanément une ligue, les vaincus entreprennent de dépouiller la gagnante et de l’humilier, manoeuvrant avec assez d’habileté psychologique pour qu’elle consente, malgré elle, à donner sa récompense, ainsi que ses vêtements. A la fin de la scène, la gagnante se retrouve donc en culotte et en soutien-gorge. A n’en pas douter, l’infantilisation produit des enfants égoïstes, envieux, menteurs, déloyaux, pervers, bref, méchants.

Coercition réciproque. La grande et calamiteuse réussite d’une telle organisation du travail est qu’elle obtient ce dont rêve toute dictature: la surveillance et l’assujetissement à la norme de tous par tous. Un bon exemple nous en est donné par la scène qui suit l’emportement du téléopérateur qui raccroche en s’écriant : « (…) mais c’est trop vieux pour mon enquête ! » L’instant d’après, il se rend compte de ce qu’il vient de dire et le regrette tandis que ses deux collègues le considèrent avec réprobation. Il se lève alors en déclarant qu’une pause lui est nécessaire ; on bien voit que l’homme a honte et qu’il a besoin de se reprendre. Aussitôt ses collègues s’emploient, avec succès, à le faire renoncer à cette pause. Autrefois, il y avait des contremaîtres pour exercer cette sorte de coercition. Maintenant, les employés se soumettent les uns les autres aux exigences du rendement.

Se dévoile alors un effet pervers de l’emploi d’un pseudonyme unique : en interpellant un collègue et en lui faisant la leçon, c’est aussi à tous les autres, nommés eux aussi Dominique, qu’ils s’adressent ; et à eux-mêmes. Dans ce monde-là, on ne peut adresser une critique, un reproche, un conseil sans en même temps se faire la leçon à soi-même. Soumission de tous par tous donc, mais aussi de soi par soi-même. Il n’y a pas si longtemps, les marxistes parlaient d’aliénation. De fait, dans ce monde du travail, aucun contre-pouvoir n’existe : le spectateur n’y décèle aucune allusion à une éventuelle lutte syndicale, aucune volonté même inorganisée, aucune intention, si faible soit-elle, de résister à la tyrannie qui s’exerce sur tous, comme si les opérateurs (du latin operare, qui a donné «ouvrier») n’avaient pas vraiment conscience de leur aliénation et qu’ils jugeaient l’oppression dans laquelle ils vivent naturelle, voire bénéfique.

Ainsi, la figure même du tyran est absente, et si la tyrannie est bien réelle et touche des gens de chair et d’âme, le tyran est masqué par une désincarnation. Celle-ci, bien sûr, résulte de ce type d’organisation où chacun contrôle chacun. Il n’en reste pas moins -et c’est une des limites de la pièce- qu’il existe une hiérarchie (elle apparaît parfois) et qu’au sommet siège le maître ou le petit chef, que les employés connaissent en général puisque les centre d’appels comptant le plus souvent moins de vingt employés*, ils sont à dimension humaine, si l’on ose dire : le patron connaît chacun, et, n’en doutons pas, pèse sur sa vie. Ici, en revanche, le patron est invisible.

©Laurent Dubin

©Laurent Dubin

Un autre défaut affecte, lui, non le rendu de la réalité mais l’écriture scénique : c’est trop beau. Je m’explique.  Prenons la première scène. Les trois opérateurs accomplissent le même rituel, exécutant dans une parfaite coordination, et à certains égards dans une parfaite harmonie, les mêmes gestes un peu raides, certes, mais souvent larges et amples. Puis, ils prennent la parole, articulant chacun à la perfection la même phrase, avec de légers décalages afin que les mots de chacun soient parfaitement audibles. Dans le public autour de moi, beaucoup rient de voir fonctionner une telle mécanique, moi, je trouve cela beau comme une danse, comme un chant polyphonique, comme cette fugue de Bach écoutée la veille. La bande son, en revanche, souligne clairement quoique sans excès la tension et l’anxiété dans laquelle baignent les personnages. A mes yeux, la rigueur et la subtilité du travail, la perfection formelle atteinte ont ici un  effet ambigu : elles nuisent à la dénonciation aussi bien qu’elles la servent, en particulier lorsqu’elles deviennent autonomes par rapport à l’ensemble.

Je songe à cette scène d’ivresse où nous voyons une employée boire dans la solitude. Nous supposons naturellement qu’elle boit à cause de son travail, pour mieux supporter la pression, l’oppression qu’il produit.  Entre verre, bouteille et bouchon, cette scène est l’occasion d’un admirable exercice de mime, à la fois drôle par sa mécanique gestuelle -qui se dérègle avec une grande rigueur et dans laquelle le spectateur, s’il est attentif, reconnaît des gestes utilisés par le personnage dans sa profession-, et affreux par sa signification -la vie privée est pénétrée, infestée par l’activité professionnelle- ; mais sa perfection même attire l’attention sur la logique gestuelle au détriment du message, fait de ce moment un spectacle dans le spectacle, en fait un numéro.

Hold on est une pièce intéressante, dont la portée ne se limite pas, évidemment, à la forme que prend le travail sur une plateforme téléphonique, mais s’étend à celle qu’il peut prendre dans le secteur tertiaire, lequel représente 80% des emplois en France en 2009 selon l’INSEE. C’est dire l’importance de ce sujet, qui est ici traité d’une manière souvent efficace, certes, mais pas toujours assez décapante, ni exagérée à mon goût. Ce refus de l’excès, de la caricature s’explique peut-être par l’expérience faite par les artistes qui, ayant travaillé sur une plateforme d’appels, ont partagé les conditions de vie des téléopérateurs et qui, par respect pour ceux-ci, n’ont pas voulu se livrer à une caricature. L’excès est pourtant, me semble-t-il, le seul moyen d’énoncer la vérité de cette forme d’oppression, puisque -on le voit bien- elle est excessive ; et de la dénoncer.

Pierre Morens

 

*Selon le ministère du Travail (http://www.travailler-mieux.gouv.fr/Teleoperateur.html).

 

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