Prose

Laure-Anne Fillias-Bensussan, Sur la nature morte aux stores

Comme dans un vieux film  japonais, le temps devenu matière lumineuse s’infiltre entre les lignes du store, fissures où s’instille ce suspens plein de matière crue dense qui vous tend en flash la totalité du temps, on dit parfois l’éternité, cet autre temps inscrit dans le temps, comme la feuille de la tomate inscrit dans la peau qui l’a serrée froissée cette odeur animale endormie à même le corps, où elle affleure chaque fois rien qu’à regarder à rêver même ces griffes d’oiseaux calligrammes, cette langue de sève et de manger, vocabulaire de saison ; comme la fleur jamais fanée dans sa concrète de parfumerie, art de l’homme aussi, art du nez, religieux, du souffle, ravalé avec dédain au commerce du luxe narcissique ou séducteur, c’est le royaume d’un  chacun, du roi terrien qui ne tient rien et retourne lui aussi à la terre, sûr que l’éternité de terre est à tout le monde.

nature morte aux stores

Caroline Roux, Nature morte aux stores, 2015

Les tomates, les oignons, les poivrons déposés dans la coupe,  pulpes corruptibles à soupes, sauces ou salades, deviennent sous cette douche fine mais drue de lumière formes et courbes, contours, ils cernent  ou contiennent  toute l’histoire de l’été, celle de tous les étés au sud ;  la branche des tomates et son odeur de bête, cette chose vive qui ne peut pas se manger, (elle tue paraît-il ou du moins rend malade), on en salive à la mesure du trop de leurs signaux, du souvenir persistant qui est désir de l’été suivant, avant  même que surgisse à la mémoire l’image du rouge parfait de la vraie chair née en champ absent depuis septembre.

L’image, l’image des objets, se coupe ou plutôt se cadre : la suite commencée de légumes abstraits qui danse hiératique la chaleur du jour  pourrait être infinie, alignement, suite mathématique, mais elle, la main, a obéi aux yeux et sur la gauche, le retour du marché s’interrompt d’un fil de rasoir, celui du bord de la feuille ; c’est l’œil, le regard qui ont tranché, ordonné, coupé court à la luxuriance calme ; le panier n’est pas là, l’assaisonnement hors sujet ; le jus qui a dégouliné sur les mentons enfle encore les lignes du trait : ça se tient, et pour un longtemps qui ressemble à toujours ; la verticale a mis le holà à toute tentation d’appétit, de consommation immédiate : on nous emmène ailleurs, ne pensez pas vous en emparer, les croquer : emporte-t-on l’oiseau qui tire son trait dans le ciel blanc du haiku ?

Pensez à une beauté qui serait pour toujours, alors même que la mort l’emporte déjà, ADN sans corruption : leur vie est déjà mangée, ils se tordent et la lumière orthogonale ne les caresse pas dans le sens du poil, dans la ronde géométrique de la table où les légumes sont posés, ils dansent , mais ça ne tourne pas tout à fait rond, comme à l’opéra, sur une scène en pente où l’éblouissement tragique se joue dans l’épuisement des corps même s’ils dansent follement la réjouissance, à coups furieux de battements de cœur , à grands débords de sueur ; l’été est là aussi ; et sur ce bout de papier, ce qui calme ces lignes fines et noires grosses de la folie démesurée des sucs et des couleurs, ce sont les autres lignes, c’est le bois du plancher et celui de la table, le végétal maté qui parle sage de sa latence depuis la forêt, qui inscrit la beauté du mot légume et de la chose dans sa langue de temps qui se fait des nœuds parfois, et  fait cheminer le vivant dans un anneau de Moebius , nœuds de contour et de clôture, patios ou cellules  où l’infini donné se pose sans affectation;  les lignes, ce sont les lattes qui trient le soleil pour exhiber dedans un potager préservé de l’extinction de la pluche, de la conserve et du potage-  et ces lattes en quoi ? plastique peut-être même si le soleil dehors, donné par le blanc sur leur noir, nous les donne bambous, roseaux, calames, équerres et compas : syrinx pour la chair quand elle souffle à l’heure de la sieste ?

Laure-Anne Fillias-Bensussan

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