Humeur/Philosophie

Cécile Thomachot, Sans mot dire

« Expression de mots, démo d’expressions.»

 

Les mots ne sont pas l’apanage des plus grands qui ne disent, soi disant, jamais un mot plus haut que l’autre, ni la carence de ceux que l’on considère par drôle d’opposition, comme les plus petits. Les mots appartiennent à tout le monde et échappent la plupart du temps à ceux qui croient les avoir domptés. Les mots n’ont que faire de la maîtrise de soi : lapsus. Nous croyons faire d’eux ce que nous voulons mais ils peuvent faire de nous ce que nous ne voulons pas. Nous sommes les mots et ils nous incarnent. Ils sont là comme une bouée de sauvetage à laquelle nous nous raccrochons de peur de sombrer dans l’invisible, dans la solitude de la folie, en un mot : incompréhension. Ces assemblements de phonèmes nous font exister par delà leur sens et leur portée. Ils sont noir sur blanc, peints, en braille, chantés, criés, murmurés, soufflés, projetés, crachés.

 

Nous les entendons, les rapportons, les imprimons puis nous les lisons et inversement. Nous pensons les manier à notre guise alors qu’ils nous manipulent intrinsèquement. Nous ne les possédons jamais vraiment. Nous répondons pourtant de ces mots. Ils font de nous autant des as que des idiots. Les joutes verbales ne sont pas données à tout le monde. Dans notre société, la supposée démarcation se situe entre ceux qui ont la réplique facile et ceux dont celle-ci n’arrive jamais à point nommé.

Alors nous orateurs ordinaires, tout aussi loquaces mais moins habiles, nous prenons au mot des tribuns, au talent dit inné bien qu’ils se payent surtout de mot.

A l’exception du verbe performatif qui constitue simultanément l’action qu’il exprime -« je promets, je jure, je vous déclare… »- les mots ne remplacent pas l’action, ils la formulent : constitutions, décrets, traités.

 

D’un instant à l’autre, les mots nous pétrissent dans l’incohérence, présents sur le fond mais incapables d’être mis en forme : indicible. Nous ne nous avouons pas vaincu, nous ne disons jamais notre dernier mot car même après la mort, jouissance éternelle, le mot peut être posthume. De là naît la manipulation consciente. Ils deviennent des armes. Ils ne veillent plus morts, ils sont malveillants. Ils emprisonnent les esprits plus qu’ils ne les libèrent. La critique est plus aisée, plus fertile dès lors qu’il s’agit d’analyser les écrits et les paroles de morts, ils ne sont plus là pour nous donner le fin mot de l’histoire.

 

Les mots sont sciemment choisis quand il s’agit de capter l’attention de l’interlocuteur et de contrôler l’image que nous voulons donner de soi. Les mots sont des impacts. Ils ne laissent pas intact, la chair de l’esprit. Oraux comme écrits, ils peuvent être enrobés de miels ou cinglants, directs ou confus, graves ou futiles. Ceux qui pèsent les mots ne s’en trouvent pas plus légers. Nous les caressons, les effleurons du bout des doigts et à défaut de ne pas les mâcher, nous les avons sur le bout de la langue.

Nous les emmagasinons quelque part au coin du cerveau et du cœur. Nous les aimons, les regardons, les écoutons comme fascinés. Puis, nous les détestons parce qu’une fois, assemblés, ils nous font mal, ils sonnent creux ou faux, ils nous mettent à nu.

«  Je t’aime, je te hais, je te désire, je te méprise, je t’admire, tu ne m’es qu’indifférence ».

Les mots nous transpercent et quand ils nous offensent, les mots pensent les blessures plus qu’ils ne les pansent. Les mots dits.

Effacer les mots est un combat perdu d’avance. Quoique nous fassions pour les détruire et les oublier, ils résistent et végètent dans notre inconscient. Les mots ne sont jamais que surface, ceux qui ne s’expriment qu’à mots couverts, en savent quelque chose. Les mots sont les miroirs de la complexité de nos êtres : homonymes, antonymes, synonymes.

Cécile Thomachot

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s