Prose

Serge Muscat, De la lenteur

Bien entendu nous voudrions que la lumière ne baissât pas d’intensité. Mais le temps passant, tout se recouvre d’une faible pellicule. Elle est imperceptible et pourtant présente. Comme un voile qui se poserait sur la ville et atténuerait la clarté. Le corps faiblit et ne nous transporte plus avec la même vivacité que lorsque nous avions seize ans. On ne marche plus aussi vite, on ralentit le pas, on prend le temps de sentir la terre sous ses pieds.

Les architectures nous semblent de plus en plus hautes. Nous nous sentons minuscules devant la pierre dressée par ces architectes dont la volonté de puissance semble sans limite. Au fur et à mesure que la ville se dresse comme un sexe en érection, on se fait plus petit, on apprend la sagesse de l’escargot. Le monde est trop grand pour nous malgré la vitesse des avions. Alors on prend son temps puisque la grandeur nous dépasse. On avance lentement, à pied, en vélo, en prenant le temps d’observer les lézardes des murs, la peinture écaillée, et ces mille choses que l’on n’observe pas lorsqu’on est trop pressé. La lenteur est un microscope qui regarde au plus profond des choses et des êtres.

Notre monde est fait d’une vision à trous. Propulsé d’un point à un autre, entre les deux un vide total. Nous faisons l’expérience du tiraillement, de l’objectif à atteindre sans savourer l’instant qui passe et s’étire dans la lente progression des minutes. L’objectif nous rend aveugle au présent. La réalité ne devient alors que ce qui va advenir, dans un futur proche ou lointain. Tendu comme un élastique prêt à se rétracter violemment, nous ne connaissons pas le repos. Société du « flux tendu », nous passons notre temps à courir après les futilités de la marchandise.

Dans les usines s’agitent des hommes et des femmes contraints d’aller toujours plus vite dans des tâches dont ils ne connaissent pas la finalité. Pour eux prendre leur temps est un luxe dont ils ne connaîtront jamais la volupté.

 

J’ai décidé de prendre mon temps pour aller plus vite. Ceux qui veulent me faire courir ne m’obligeront pas à accélérer le pas. Les petits chefs tyranniques qui s’acharnent à faire travailler les autres n’auront pas raison de moi ▪

 

 

Serge Muscat

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