Prose

Il y a un an, quand tout était différent

Ami sais-tu que les mots d’amour voyagent mal de nos jours ?
Tu partiras encore plus lourd…

Il y a aujourd’hui à peu près un an, je vivais le vide. Une période de doutes, un sentiment d’abandon sans précédent, une culpabilité qui ronge, des promesses à tenir, un besoin d’être aimé, un amour qui connaissait un retour bizarre – loin d’être à la hauteur de celui qui était prêt à être dispensé. Des crises d’angoisse, les premières de ma vie ; des crises pas drôles, de celles qui te font lever agonisante en pleine nuit, avec tout juste comme force de quoi pouvoir te jeter sur ta Ventoline pour que ton corps se souvienne comment respirer.

Etre deux et se sentir seul comme jamais ; des larmes qui coulent, au début en cachette, puis partout, où que ce soit. Des images qui me hantent, qui me détruisent encore aujourd’hui. Ces larmes qui coulent devant celui qui les provoque, mais personne qui les essuie ; il paraît que ça sert à rien de consoler, ça fait pas avancer. Il paraît que c’est con de s’entourer d’amis déprimés, que c’est normal que je pense que je vais mal. Je devrais changer d’amis, rencontrer du monde, il paraît. Mais moi je sais qui est là pour moi et qui ne l’est pas, je voudrais juste qu’on arrête de me dicter quoi faire, ça m’aide pas, j’ai encore plus l’impression de rien faire comme il faut, que je devrais disparaître.

J’ai encore ces images de mon effondrement dans la douche, remuée par des sanglots proches du spasme, inconsolable et intarissable, et le souvenir de t’entendre monter sur le lit-mezzanine pour dormir un peu. Une sieste. J’aurais pu en mourir – j’ai cru en mourir.

Dis-moi un peu ce que j’aurais fait sans mes amis dépressifs à ce moment-là.

J’ai encore ces images de mon effondrement dans les escalators de la Part-Dieu, après t’avoir raccompagné au métro lorsque tu m’as acheté ces chaussures dégueulasses, quand on devait rester ensemble mais que tu as décidé de rentrer, pour faire une petite sieste. J’ai encore cette sensation d’immense solitude, mes yeux qui se brouillent et mes jambes qui me tiennent plus. J’ai encore les images de ce garçon qui m’a ramassée et qui s’est employé, une heure durant, à essayer de me faire rire et de me changer les idées. J’ai encore le souvenir du dégoût qui m’a envahie quand je suis rentrée et que tu voulais encore dormir, mais je ne me souviens pas dans quel état j’étais quand je suis sortie à nouveau, pour fumer tout ce que j’avais et essayer de trouver intellectuellement des moyens de survivre – après des semaines de néant vital, de tristesse infinie, de douleur inconnue. Je me souviendrai toute ma vie de cette bande de « racailles » qui m’ont payé des bières, des cigarettes, qui ont voulu m’aider, me prendre chez eux, m’amener à un foyer pour que je ne dorme pas dehors. Je me souviendrai toute ma vie de la crise de jalousie que tu as faite quand tu es venu me chercher, sur les quais du Rhône, et que tu m’as vu en leur compagnie.

J’ai encore en moi tous les sanglots que je n’ai pas pu sortir – parce que le temps manquait, même si mes insomnies permanentes ont su me faire gagner quelques heures de pleurs sur le reste de ma vie. Je me souviens de mes crises d’hystérie nerveuse devant tes amis. Je me souviens de ces longues heures passées au téléphone avec toutes les femmes de ma vie, toutes celles qui m’ont sauvé la vie. Je me souviens de tous ces hommes dans les bras desquels je cherchais la tendresse qui me manquait.

Je me souviens avoir continué à y croire. À me dire, longtemps, que c’était moi le problème.

Je me souviens quand tu m’as dit qu’il fallait qu’on achète une maison. Je me souviens quand tu m’as dit qu’en m’inscrivant en thèse à Paris, je manifestais le fait que je ne voulais faire aucun effort. Je me souviens que tu as laissé la moitié des cadeaux que je t’avais offerts pour ton anniversaire chez moi lorsque tu t’es enfin décidé à déménager. Je me souviens de tes méchancetés. Je me souviens de tes mots doux, de ta solitude. Je me souviens de tes médicaments, des petites pilules jaunes et blanches qui me faisaient envie, jusqu’à ce que je retrouve ton sourire carnassier et que je me rappelle que non, non, je ne voulais jamais devenir comme ça.

Je constate aujourd’hui que je n’ai pas tout digéré – que je n’ai rien accepté.

Je me souviens du pire et j’ai oublié ce qui était bien.

Je me souviens de quelques moments où c’était toi qui pleurais. Je me souviens que je jubilais au début, mais que, vite, j’ai voulu te consoler, te rassurer, et vite, tu me décevais à nouveau. Je me souviens de ce moment où tu étais si triste devant mon indifférence que c’est toi qui t’es effondré à terre, devant un Starbucks, à côté d’une station de métro dans le 4e arrondissement. Je me souviens que je me suis assise à côté de toi et que je t’ai ramassé. Je me souviens que je suis venue avec toi chez les gens qui t’hébergeaient ; je me souviens aussi que je suis repartie toute seule, et que j’ai beau eu t’attendre toute la soirée, tu n’es pas venu. Tu jouais à un jeu vidéo.

Je me souviens de cette soirée où je me suis amicalement rapprochée d’un ami à toi. Je me souviens de ton mutisme – je me souviens surtout de ma douleur devant ce mutisme arrogant et d’une violence inouïe. J’ai encore cette image de toi qui te jettes à mes genoux en me demandant pardon le lendemain matin. Je découvrais à cette époque ce que ça voulait dire, d’aller mal, et je crois que – s’il n’y avait pas eu de suite à l’histoire – c’aurait pu être le moment de ma vie où je t’ai le plus haï. Le plus méprisé. Mais je n’ai rien fait, je n’ai rien dit. Sans doute parce que si ça me faisait autant de mal c’est bien parce que ça me touchait ; c’était la première fois de ta vie que tu t’excusais devant moi. Ça m’a fait affreusement mal, parce que t’excuser une fois attestait du fait que tu en étais capable, finalement. C’était la première fois que tu voulais te faire pardonner ; ce n’était pas la première fois que tu me faisais du mal.

Je me souviens de ces colliers à la con que tu nous avais achetés contre mon gré pour symboliser nos fiançailles. Je me souviens de ton jeu dégueulasse qui selon toi n’en était pas un, quand on parlait de nous et que ça n’allait pas ; là, bizarre, tu te sentais obligé de l’enlever, ce collier jauni en os de chameau qui, chez moi, était devenu une partie de ma peau. Ce n’était pas un jeu, paraît-il, mais ça cassait quand même toute la symbolique que tu t’étais acharné à construire, lors de ces deux premiers mois de notre vie où nous nous étions aimés. Je t’ai haï tant de fois dans ce lit bancale du quartier des États-Unis.

Je me souviens de toutes ces fois où tu me traînais à la mairie, et je n’oublie pas non plus que tu n’y as rapidement plus mis les formes. Je me souviens que j’ai dû payer le café en sortant ; je me souviens aussi que tu ne t’étais pas contenté d’un café, que tu avais pris un chocolat chaud et une part de gâteau.

J’ai souvent pensé que si tu apprenais ma mort, ce serait à tes papiers que tu songerais en premier.

J’ai encore les images de tous ces moments où je voyais ma dignité se décomposer ; ma fierté a complètement disparu le jour où j’ai commencé à mentir à ce sujet aux gens que j’aimais et qui voulaient m’aider. Je crois que j’ai commencé à cacher des choses au mois de mars. Je crois me souvenir qu’il est arrivé en France le 24 février.

J’ai l’impression d’avoir vécu les deux mois les plus longs de ma vie. J’ai l’impression que tout ça a duré six mois, un an.

Quand je suis triste parce que je sens un vide (celui laissé par ma dignité et ma fierté disparues), c’est à ces mois-là que je pense. Ce n’est qu’en en parlant que je me rends compte à quel point le fait qu’il m’ait foutu dehors, des mois plus tard à Toulouse, après m’avoir aliénée à nouveau, m’a aussi traumatisée ; que c’est grâce à ça que j’ai quelques outils pour faire le deuil aujourd’hui.

Quelques outils ça suffit pas. Quelques hommes ne servent à rien. Les voyages sont une fuite en avant. Mais aujourd’hui la douleur se transforme en rage ; c’est plus superficiel, c’est un début de solution.

Un an plus tard, j’ai des envies de révolution.

mars 2015.

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3 réflexions sur “Il y a un an, quand tout était différent

  1. Bouleversant.
    J’ai retrouvé cet extrait de « Un instant d’abandon », de Philippe Besson, qui prolonge ce texte magnifique :
    « Je reviens avec mon chagrin, ce désespoir qui ne faiblit pas, cet accablement imbattable, une désolation qui ne se dit pas. C’est sur moi, la misère absolue. Impossible de la manquer, de ne pas l’apercevoir. Ça éclate, ça déborde, c’est dans chacun de mes gestes, dans la lenteur encore plus grande de mes pas, oui, dans cette névralgie de la démarche. C’est dans le regard aussi, inratable. »

    Et, du coup, celle-ci aussi, recueillie par hasard sur internet, de Valéry, qui pourrait être une réponse définitive au monstrueux amour :
     » Ma nature a horreur du vide de toi. C’est une loi de mon système MOI. »
    En attendant peut-être un deuxième chapitre, qui ne s’intitulera pas « Le retour » !

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