Prose

Starbucks Coffee, Suzanne Safr

Elle est jolie. Elle est belle, même, avec ses grands yeux noirs, son petit nez et ses longs cheveux bruns qui partent dans tous les sens.

Elle est jolie mais là elle crie, elle s’agite nerveusement, elle est clairement en colère ; elle allume un type assez passif, éteint, les yeux bêtes à en devenir laid, qui ne sait rien dire, rien répondre et qui subit la colère de cette femme qui semble partager sa vie, avachi sur son siège les bras croisés.

Elle en a, des choses à lui reprocher ; mais on voit bien combien elle l’aime, ses yeux se plissent, elle ne le regarde pas en face quand elle parle, elle souffre et pourrait presque pleurer, elle revient sur des détails, sa manière insupportable de ronfler, la mauvaise foi de ses reproches incessants, son indifférence à l’égard des petites attentions qu’elle lui porte.

Il la regarde, avec des yeux abattus mais un petit sourire au coin de la bouche, on ne sait pas s’il la comprend ou s’il la prend pour une gentille conne hystérique ; en tout cas il ne parvient pas à se défendre, peut-être qu’il n’essaie même pas. Elle le lui reproche, elle gesticule d’autant plus qu’il ne réagit pas, et reprend son flux de paroles, explique que ça ne lui convient pas, qu’il se comporte comme un débile, qu’elle faisait des efforts, que malgré tout lui agit comme un gros lourd, que c’est pas possible, c’est pas ça qu’elle veut, mais qu’elle trouvera ce qu’elle cherche, qu’elle ira voir un psy pour ça, qu’elle avait pas besoin de lui et qu’au bout de deux ans, il pourrait quand même savoir qu’elle met du labello, tout le temps, t’as pas remarqué ?, parce qu’elle a les lèvres gercées et qu’il ferait mieux d’arrêter de se foutre de sa gueule.

Il demande un droit de réponse. Il ne s’agit pour lui que de lui demander si elle a fini de s’époumoner et s’ils peuvent aller manger, ou, si elle n’est pas calmée, s’il peut partir voir des gens.

Elle est un peu estomaquée ; il se lève et s’avance vers elle pour l’embrasser avant de partir. « C’est bon, t’as fini de brasser du vent ? »

Elle le repousse, ‘faut pas déconner ; il la prend dans ses bras, elle proteste ; il se rassoit, lui sourit et l’engage à partir, avec lui cette fois. Pour lui, tout est arrangé. Il n’a pas sorti deux mots, il n’a visiblement rien écouté mais c’est bon elle a l’air calmée et ça a dû lui faire du bien. Ce n’est sans doute pas la première crise – ni la dernière, vu l’impossible communication dont le couple vient de faire l’étalage lors de cette magistrale démonstration publique.

Ils se lèvent et quittent le café.  Il ne reste autour de leur table qu’un malaise latent et les derniers relents du parfum fané qui s’évaporait de la gorge de la triste demoiselle.

Dans la rue, elle l’attrape par le bras. Elle doit trottiner pour rester à son niveau. Avec les talons qu’elle porte, ça doit pas être évident – mais enfin, elle doit avoir l’habitude ; elle a bien dit deux ans ?

Suzanne Safr

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