Prose

Ces choses-là

Je n’ai même pas souri à la naissance de mon fils ; ou plutôt si, j’ai essayé, je sentais que c’était attendu, le sourire, alors je me suis forcé, mais tout seul, je l’aurais pas fait. C’est pas que je suis pas heureux, non, mais y a des choses comme ça qui ne m’intéressent plus de faire, surtout quand ça vient pas de moi. Je pense même que y a pas plus heureux que moi, comme quoi ça veut pas dire grand chose que je ne souris pas. Cet enfant je l’ai voulu, je le veux encore, il est donc normal que je l’ai ; alors je devrais faire l’étonné, celui qui se réjouit d’une heureuse surprise ? Non, merci. J’ai hâte que tous ces gens sortent de la chambre, pour me retrouver seul avec elle, et avec lui. On l’a appelé Thomas, je n’aimais pas des masses, mais elle y tenait, un nom pioché dans un de ses bouquins de jeunesse, et l’autre qu’elle m’avait proposé était carrément laid, alors j’ai pas fait le difficile. Thomas, ça passe encore. Un de ses collègues me frappe dans le dos, pour me réveiller, paraît que j’ai l’air d’un mort à pas réagir comme ça. Je dis rien, j’attends juste qu’ils se cassent. Je souris un peu plus, ça fera peut-être accélérer le mouvement. Il y a ces choses auxquelles les gens tiennent, moi je comprends pas ; c’est peut-être moi le problème, le manque de naturel, toujours l’air soucieux, je sais pas. La seule chose qui m’importe au fond, c’est que ça lui pèse pas, à elle. Elle m’a aimée pour ça, c’est ce qu’elle m’avait dit, alors pour l’instant ça me gêne pas plus que ça ; des fois, j’ose pas penser à ce qu’il pourrait arriver si elle devait partir, ou si tout d’un coup je devais me retrouver tout seul pour une raison ou pour une autre, je me demande à qui ça pourrait plaire cette gueule de mec pas drôle ou qui essaie même plus de faire semblant ; parce que dans mon cas c’est faire semblant, c’est l’animal politique quoi. On peut pas vivre seul, en tout cas je peux pas. Mais des fois j’ai envie de rien faire, et elle, elle est toujours là pour rien faire avec moi ; quand on se présente, il y a toujours quelque chose d’un peu faux qui ressort, le type de présentation où on essaie de mettre toutes les chances de son côté, je m’appelle Eric, j’ai trente-ans, j’ai un boulot de rêve, j’adore voyager, je fais de la planche à voile depuis que j’ai huit ans ; j’aime l’argent, mais ça m’empêche pas d’être un grand poète, au fond. Et moi dans tout çà, à qui ça pourrait plaire que je dise que j’en ai vingt-huit, que mon boulot, ben que c’est mon boulot, me plaît pas plus que ça, mais que je le fais pour vivre, et quand j’ai du temps pour moi, je lis, ou alors je ne fais rien, j’aime ne rien faire en tout cas, marcher jusqu’à avoir les jambes sciées d’avoir trop marché, que des amis, j’en ai, bien sûr, comme tout le monde, mais qu’au fond, je sors pas plus que ça. Elle, elle a aimé. Quand on s’est rencontrés, au début, on avait vingt ans, de penser comme ça, ça faisait marginal, ça pouvait passer. Elle m’a laissé une chance, et ouais, j’ai pu découvrir des tas de choses avec elle, elle m’a traîné partout, dans tous les coins où elle allait, m’a présenté à ses amis, je suivais le mouvement et ça m’allait très bien parce que de mon côté, je n’aime pas qu’on se colle à mon rythme, qu’on se force à faire des choses que l’on n’aime pas uniquement pour me faire plaisir ; je sais très bien comment me faire plaisir tout seul, alors hein. Ça fait huit ans qu’on est ensemble, cinq ans qu’on habite ensemble, et ça fonctionne très bien. Trop bien ; me laisse mes habitudes comme je lui laisse faire ses choses de son côté ; et là, quand je vois ça, elle, devant moi, avec le gamin dans les bras je me dis que j’aurais pas pu trouver mieux et que sans doute je trouverais pas mieux si ça devait me filer entre les doigts. Une fois seulement, quand ça n’allait plus, on avait fait une pause et j’avais essayé de voir ailleurs, et une fille m’avait reproché mon manque d’enthousiasme, on est là pour rigoler, non ?, mais elle rigolait tout le temps, et moi ça m’énervait de l’entendre rire comme ça. Elle m’avait demandé ce que je faisais dans la vie, j’avais dit rien, ce que j’aimais, j’ai dit tout, quelle musique j’écoutais, de tout aussi, tu vois je suis pas difficile. Même un peu trop facile, elle m’avait dit, t’as l’air carrément louche et tu as aucune idée sur rien.

Sans doute.

Depuis quand je suis comme ça, je sais pas. J’ai l’impression des fois que je l’ai toujours été, comme ça, mais plus jeune, j’avais pas besoin de me justifier, ou alors beaucoup moins. Ça traîne, ça traîne, ils sont toujours là. Qui veut du café ?, je demande. Et là je sors. Deux chocolats, trois cafés, faut pas que j’oublie, ce serait con quand même que je revienne sans rien alors que c’est quand même pour ça que je suis sorti ; je chope un stylo dans la poche de mon blouson et je me fais un pense-bête dans la main. Trop de monde, j’ai mal à la tête maintenant. Je traverse les couloirs, prends l’ascenseur, et je me grille ma première clope de la journée ; j’avais envie, avant, mais peut-être qu’on n’aurait pas compris que je fasse un scandale pour une cigarette quand t’as ma femme à l’intérieur qui commençait le travail ; j’avais un paquet tout prêt pour elle dans mon blouson ; elle qui fume beaucoup, ça m’a étonné qu’elle ne m’en demande pas ; à sa place,  la frousse que j’aurais eue, je me serais fumé le paquet entier. En bas je tombe sur l’infirmière qui l’a prise en charge et on se met à discuter, elle prend des nouvelles Alors comment ça se passe, vous vous en sortez, et je lui dis que oui, que je suis père depuis une heure et demie et que jusque-là je trouve que je m’en tire plutôt bien. Comme elle avait le temps, elle me propose un café, alors j’ai suivi, et puis elle me rassurait cette fille, quelque chose de doux je sais pas, en tout cas qui donne tout de suite confiance, alors va pour un café. Pas loquace d’habitude, et c’est marrant comme je peux me montrer sociable dans certaines situations ; moi le pas drôle, le taciturne, le renfermé, et t’as des gens comme ça, qui me renvoient une image de moi complètement différente ; j’ai envie de les faire rire, je peux même des fois me montrer spirituel -je sais pas si c’est le bon mot, j’y connais pas grand chose à tout ça-, des gens que j’ai envie d’écouter, alors que j’entends rien quand on me force à le faire, je lui pose des questions sur son parcours, sur sa vie, sur le fonctionnement de l’hôpital, tout ça. À ma grande surprise ça se passe bien, et les questions connes qu’on me pose en soirée, elles passent sans problème ici : la musique que j’écoute ?, je sais pas, tu connais Tom Waits ? Je l’écoute depuis très longtemps et m’en suis pas encore lassé ; après je préfère te prévenir, c’est particulier. Ça me fait du bien de parler avec elle, et elle doit s’en rendre compte aussi pour rester comme ça avec moi ; c’est quand même sur son temps de travail ; je retournerais bien dans la chambre mais j’ai pas envie de les voir, je veux juste la voir elle, alors je m’occupe en attendant. On s’arrête de parler, chacun pris dans ses pensées, et c’est pas gênant ; ce qui l’est par contre, c’est que la meilleure amie de ma femme vient de passer et m’a jeté un regard noir -ouah ! La sévérité du regard ! Dingue!- elle aime pas ça apparemment que je discute avec l’infirmière. Je vais sans doute pas trop traîner non plus, y en a qui attendent leur café, Moi j’ai encore du travail, bonne continuation en tout cas ; et on s’en tient là. Belle rencontre ceci-dit, et m’a permis de penser un peu à autre chose que le sourire de circonstance que je suis censé afficher. Quand je reviens, il n’y a que ses parents qui sont encore là ; on se partage les cafés des autres du coup ?, c’est son père qui a demandé. Et elle, sa manière à elle de me regarder, elle sait pourquoi je suis parti, et elle m’en veut même pas, moi aussi tu sais des fois j’ai juste envie de tout envoyer bouler, tu voudrais pas qu’on parte en vacances tous les deux, ça nous ferait du bien. Elle m’a dit ça une semaine avant d’accoucher, et à ce moment-là j’étais le plus heureux des mecs, faut pas se leurrer. Pourtant là encore j’ai pas souri, j’y arrive pas. Au début ses parents ne comprenaient pas non plus mais ils s’y sont faits, on s’entend vachement bien, surtout moi et son père. Des fois j’ai l’impression qu’on se ressemble lui et moi, que lui non plus il n’a plus envie de rire mais qu’il joue le jeu jusqu’au bout, et ça m’aide moi de voir les gens comme ça. Je voudrais qu’elle arrête jamais de me regarder comme ça, c’est ma seule fierté presque, qu’au bout de huit ans, elle se soit pas encore lassée de moi, qu’elle me regarde avec cette même douceur que j’aimais quand on avait vingt ans. Je sais pas si des fois elle va voir ailleurs ; et j’en m’en fous. Ça me gênerait pas, je suis pas toujours présent dans cette histoire, pas toujours envie de lui dire à quoi je pense, si seulement je pense à quelque chose, ça m’arrive aussi de partir deux-trois jours en voyage, de pas donner de nouvelles, et elle accepte ça, ces tendances à l’isolement que j’ai parfois, alors pourquoi j’irais l’emmerder si des fois, elle voyait quelqu’un d’autre que moi ? Tout ce que je vois, c’est qu’elle fait tout pour que je me sente bien, que je sois jamais mal, ça n’a pas de prix ces choses là. Si je vais pas bien, elle est là ; quand j’ai envie d’être seul, elle me laisse tranquille mais elle reste quand même dans les parages. Non, vraiment, j’ai l’impression qu’il y a qu’elle pour comprendre comment je fonctionne. Je deviendrais quoi si elle était plus là ? Son père me pose une question, tant mieux je commençais à me laisser bouffer par mon angoisse. Si je compte re-voyager bientôt ? Oui, je pense. Y a deux semaines, c’était la Bretagne, ça s’est très bien passé. Oui les crêpes, oui les chapeaux ronds. On connaît la chanson. Lui et moi on se sourit, on adore sortir des banalités, c’est comme ça. Je la regarde encore, elle est vraiment trop belle avec sa blouse bleue. Y aurait pas ses parents, je lui sauterais dessus je crois, mais, de la tenue quand même, paraît qu’y a des choses qui se font pas. L’infirmière passe nous voir, il faudrait la laisser se reposer maintenant, vous pourrez venir la voir demain. Bien sûr que je reviens demain, t’as de ces questions toi, je dis à ma femme. Ça fait sourire sa mère ; une grande romantique celle-là. Elle est émue, ça se voit ; grand-mère pour la première fois, ça fait quelque chose. Enfin je pense. Je m’en rends jamais bien compte de ces choses-là. Quand je sors de l’hôpital, un couple se dispute à côté, je sais pas pourquoi j’arrive pas à comprendre et puis de toute façon ça me regarde pas. Je souris toujours pas ; tant mieux, à la rigueur. Avec l’espèce de tragédie grecque que j’ai à côté, j’aurais l’air sacrément con ou carrément vicieux. Ouais, c’est ça, ça me fait des crampes quand j’essaie de sourire, ça me tire sur les côtés, c’est pas super agréable. Qu’est-ce que je vais faire maintenant ? Rentrer à l’appartement, et finir de préparer la chambre du gamin, ouais c’est ça que je vais faire. Et surtout calmer l’angoisse, en attendant la prochaine fois.

La feuille de chou

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