Littérature/Prose

C’est tuant les souvenirs

…Alors il ne faut pas penser à certaines choses, à celles qui vous tiennent à cœur, ou plutôt il faut y penser, car à ne pas y penser, on risque de les retrouver, dans sa mémoire, petit à petit. C’est à dire qu’il faut y penser pendant un moment, un bon moment, tous les jours et plusieurs fois par jour, jusqu’à ce que la boue les recouvre d’une couche infranchissable. C’est un ordre.

Samuel BECKETT, Textes et nouvelles pour rien, « L’expulsé ».

 Beckett s’est rasé la barbe ; depuis il évite de rire. Avant il pouvait, rire méchamment, se moquer en douce, pas avoir peur qu’on le remarque ; sa barbe le cachait et il aimait bien ça. Maintenant c’est plus possible. C’est sa mère qui le lui a demandé, de se raser. Ça faisait sale, hirsute, pas convenable, et puis tous ces gens qui parlent, tu le sais ça au moins? Sam je te parle. On m’a dit encore hier qu’on t’avait vu au Dubliners boire tout seul dans ton coin. Qu’est-ce que je vais faire de toi bon dieu ; j’ai fait quoi, hein, pour mériter ça ? A partir de là, il n’écoute plus, il connaît ces crises par cœur. Au moins trois fois par mois, sa façon à elle d’exploser et de déverser sa haine. Plusieurs fois il s’était laissé attendrir et maintenant il écoute ça à sec, ne ressent rien, ne se sent même pas concerné par ce qu’elle lui dit, comme si c’était d’un autre qu’elle lui parlait. Une barbe ? Au Dubliners ? Une barbe qui boit toute seule dans un bar ? Oui, j’ai dû en entendre parler de cette histoire ça me dit vaguement quelque chose ; c’est ce qu’il se dit dans sa tête mais en vrai il ne dit rien. Il fait comme tout le monde d’ailleurs. une fois seulement il a essayé de répondre, ça n’a fait qu’empirer les choses. Ce genre de crises qui dure en moyenne dix à quinze minutes s’est prolongée sur plus d’une heure cette fois-là. Il regarde cette femme, la dévisage, à l’entendre femme-victime, l’incomprise de service, qui plus est martyrisée par ses propres fils. Merde, cette femme c’est ma mère. Comment je peux faire pour me débrouiller avec ça ? Quand il remonte dans sa chambre, il se pose par terre, assis contre le mur, ne fait rien, attend juste que quelque chose se passe ; ça peut durer plusieurs heures, en ce moment d’ailleurs il se pose même la question Je vais rester combien de temps comme ça ? On lui dit de se bouger, justement pour qu’il fasse en sorte que quelque chose se passe, mais même quand il fait, rien n’arrive ; ne voit pas comment faire, ni quoi faire, alors il attend. Un bloc-notes à côté mais n’en fait rien non plus ; aucune idée, rien qui le traverse. Il déteste cet endroit. Dublin, une ville morte pour gens morts. Depuis deux semaines, il est là ; une installation provisoire, c’est sa seule  consolation pour le moment. Qu’est-ce que je fais là ? Deux semaines qu’on a enterré le père, qu’est-ce que je fais encore là ? Il prend un crayon et note sur son carnet Combien pèse ce qui a été étouffé pour faire plaisir à d’autres ? Une phrase chopée à la fin d’un film avec Emmanuelle Béart et Béatrice Dalle je crois (oui, je joue avec l’Histoire, et alors?). En bas, il entend sa mère ; elle pleure cette fois. S’il reste, c’est un peu pour elle, par obligation ; elle se sent si mal depuis la mort du père. Elle souffre le martyr, ça lui pèse à lui, elle souffrirait plus que les autres apparemment alors on doit la ménager en attendant, et la souffrance de Beckett en attendant ? Et celle de son frère en attendant ? Pas fameux le tableau de famille. Venant d’elle ; je souffre alors ménage-moi; de sa part à lui : mon air fermé te revient pas peut-être ? Ou alors je te semble particulièrement épanoui avec ma gueule de croque-mort, je sais pas. Le fils subordonné aux besoins de la mère. Qui se comprime pour sa mère. Sa mère qui -au même moment- pleure un homme qu’elle n’a jamais cessé de pourrir quand il était en vie. Drôle. Méchamment drôle tout ça. Quand il est descendu tout à l’heure, il n’a pas pu s’empêcher de remarquer la nouvelle photo du père qu’elle a posé en évidence sur la table du salon à côté des quatre autres. De son vivant par contre, rien ; il essaie de se souvenir d’une image du père dans la maison avant qu’il meure mais rien ne vient. Il avait son bureau et il en sortait rarement, en général au moment du repas, et encore. Je crois qu’il faisait tout pour fuir cette femme, oui ça devait être ça, faut pas se mentir, j’aurais fait pareil. Les a jamais vus s’embrasser, aucun geste tendre non plus, aucun souvenir marquant de ce côté là. C’était même le contraire, ils vivaient à côté sans se voir, dans une sorte d’indifférence que, petits, les deux garçons avaient du mal à comprendre et à laquelle ils avaient fini par s’habituer. Mais du mépris chez la mère ; le père, lui, il voulait juste qu’on lui foute la paix…J’y crois pas. Elle prend plus soin de lui mort que vivant ; y a de quoi mourir de rire. Être aussi blasé à mon âge… Foutu. J’suis foutu. Ceci-dit, on comprend pourquoi ; avec les vivants on sait jamais à quoi s’en tenir, on sait jamais ce qu’ils sont capables de faire, et y a toujours moyen qu’un jour ou l’autre ils se défendent, qu’ils se révoltent un peu, normal. Une fois morts par contre, là ils se tiennent tranquilles, on en fait ce qu’on veut et y a aucune chance qu’ils viennent te contredire. Tu modèles le truc à ta sauce et le tour est joué. Et elle pleure sur quoi d’ailleurs ? Sur qui ? Sur lui ou sur elle, qui n’aura plus grand-chose à critiquer toute la journée ? L’expiation, le repentir, c’est beau ; mais ça vient toujours trop tard, une fois que le mal est fait comme on dit, au moment où on ne devrait même plus se poser la question, où la question ne se pose même plus. S’excuser, ça a toujours quelque chose de bidon. Ce qui est fait est fait, c’est ce qui se dit. Là, Beckett arrête de penser ; inutile quand ça finit par tourner en rond, et de nouveau, il griffonne deux trois mots sur sa feuille. Quand il était encore là le père, c’était toujours des reproches venant de sa mère, plus ou moins bien déguisés selon son humeur ; si elle était en forme, alors ouais, là c’était formidable : subtils et prodigieusement cruels. Dans les mauvais jours par contre, elle n’arrivait à rien, impossible de l’atteindre le vieux, ses piques tombaient à plat et ça la foutait en rage. Son sourire mauvais quand elle le laissait parler tout seul à table, s’encroûter dans le solipsisme comme un con. Jamais assez bien, ne fait rien comme il faut, toujours à commenter ce qu’il faisait, à repasser derrière lui au besoin, pour bien lui montrer comment faire ; situation avilissante de l’infantilisation. Puis une fois mort, il est devenu le meilleur des hommes et le meilleur des maris ; amant, ami, tout quoi, la totale. Merde. Mon père érigé par sa femme en star mondiale ; dommage qu’il soit pas là pour voir ça. A quoi elle joue comme ça avec son chantage affectif ? Elle cherche quoi ? Les regrets ne servent à rien ; on agit comme on a voulu agir un point c’est tout ; et cette maison qui ne ressemble plus à rien. Une immense chambre mortuaire, rien d’autre. Des portraits du mort partout, on encense le mort, il peut plus rien pour sa défense. Elle a ressortit les vieilles lettres, les lit à qui est assez stupide pour rentrer dans son jeu. Ça traîne dans tous les coins, ça déborde, et c’est dégueulasse. Beckett se relève et s’assoit à son bureau. Pas bien là non plus, il se remet par terre. Et maintenant, je fais quoi ? La mère a fini par se calmer apparemment ; on n’entend plus rien d’en bas. Déjà ?, pense-t-il, c’était rapide dis donc. Et aussitôt, s’en veut de parler de sa mère comme ça. Une algue cette femme, une putain d’empoisonneuse. Je fais comment pour m’en défaire ? Si je me casse pas, je deviens fou. Quelqu’un vient d’entrer, je reconnais pas la voix. Thomas peut-être, il avait dit qu’il passerait après le boulot. Il est quelle heure d’ailleurs, déjà la fin de la journée ? Ça passe trop vite. Ma mère ; encore. Faudrait pas qu’elle pleure autant, elle en prendrait l’habitude, je la connais. Ça parle de moi maintenant, j’entends pas beaucoup, mais suffisamment. Ça s’inquiète, carrière universitaire foutue, plus bon à grand chose, et merde, je passe tellement de temps à ne rien faire et à boire au bar ; et tout y passe : mon régime alimentaire, ma surdose de café, insomnie la nuit et léthargie le jour, je vais exploser. Puis retour sur le père. On a été heureux ensemble si vous saviez, la vie facile qu’il m’a faite en effet, … de la chance d’être tombée sur lui, un homme bon, et généreux, d’ailleurs, j’ai retrouvé de vieilles lettres en fouillant les placards…Bla Bla. Sursaut nerveux chez Beckett. Pas croyable cette femme ; bien sûr que non ça marche pas comme ça. De quel droit elle en parle comme ça, de quel droit elle s’approprie son image à lui qu’elle a rien fait d’autre que de diminuer quand ils étaient ensemble ; je veux me barrer. Il faut que je me barre. Maintenant qu’il se tient sage dans sa tombe le père, easy. Elle oublie qu’elle passait quand même son temps à vouloir le castrer de son vivant, lui saper son autorité, dénigrant la moindre chose chez lui, trouvant non-stop le moyen de lui faire comprendre que, oui, il était laid ; moralement, physiquement, qu’il n’était pas de taille à la satisfaire. Et tant qu’à y être, on redéfinit sa propre image, son rôle à elle, épouse aimante et tendre et maternelle ; une fidélité sans borne, des difficultés passagères surmontées ensemble. Un vrai tyran cette femme, et sadique avec ça ; qui prend plaisir à écraser leur victime, à leur faire payer je ne sais quoi des ratés de leur vie mais qui s’arrangent toujours pour ne jamais paraître avoir tort. La douceur même, ma mère. Toujours à blablater sur autrui car infoutue de se regarder en face. J’suis fatigué. Hier encore, c’était Sam, arrête avec ton égoïsme, pense un peu aux autres pour une fois; mais pas égoïste, juste démissionnaire. Pas envie de participer à tout ça. Plus envie en tout cas. Du gâchis…et même plus de barbe pour gérer le stress. Du grand n’importe quoi. Si tu laissais un peu le mort là où il est, merci de te taire surtout, c’est plus le moment de parler. Ça, fallait y penser avant, quand il était encore là, quand y avait encore quelque chose à faire, un truc positif à en tirer. Et si ça a pas donné des choses très belles, ben ça sert à rien d’expier comme ça ; on peut rien y changer. Ou alors je comprends plus rien à rien. Je peux pas rester là, il faut que je parte. Elle me déprime, cette femme. A Paris. Ou un voyage en Allemagne, y a la cousine là-bas, ça me changera les idées. Mais si je pars, elle deviendra quoi ? L’autre est parti ; n’a pas choisi de s’éterniser. Tant mieux tant pis. En même temps on comprend pourquoi ; asphyxiante cette femme et asphyxiante cette maison. Tu rentres là-dedans, et t’as l’impression d’être pris dans des filets. Plus aucun bruit dans la maison ; la mère est sortie prendre l’air, c’est bon pour les poumons, la respiration, rien de tel que la marche, elle me le sort à chaque fois. Si je pars moi aussi, si je suis plus là, peut-être qu’elle me ménagera un peu plus, je sais pas. On verra. Si je reste, je deviens comme mon frère qui est devenu comme mon père ; je dois me sortir de là.

Samuel Beckett par Richard Avedon (1979)

Samuel Beckett par Richard Avedon (1979)

La feuille de chou

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