Prose

La Plume et la Pierre, Nicolas Molodtzoff

Il était une fois, dans un pays très lointain, un petit garçon qui quitta son village natal pour partir à la découverte du monde. Alors qu’il commençait son voyage, il trébucha sur une pierre et s’étala de tout son long. Les genoux égratignés et les larmes aux yeux, il s’écria: « Que cette pierre m’a fait mal! Je ne veux plus jamais trébucher dessus! » Il la prit, la mit dans son sac à dos et se remit à marcher. Mais à peine s’était-il remit en route qu’il oublia la pierre et le sac à dos qu’il portait sur ses épaules.

Quelques heures plus tard, alors qu’il cheminait joyeusement, il croisa un homme qui jonglait sur le bord de la route avec quelques pierres. Par malheur, l’une d’entre elle lui échappa et frappa le garçon à la poitrine. « Que cette pierre m’a fait mal! Il est hors de question qu’elle me frappe de nouveau! » s’exclama le petit garçon. Il la prit, la mit dans son sac à dos et se remit à marcher. Mais à peine s’était-il remit en route qu’il oublia la pierre, et le sac à dos qu’il portait sur ses épaules.

Alors qu’il continuait son voyage, un oiseau qui volait lâcha une pierre qu’il portait entre ses serres. Avec force, elle heurta la tête du garçon. Après avoir beaucoup pleuré, Il la prit, la mit dans son sac à dos et se remit à marcher. Mais à peine s’était-il remit en route qu’il oublia la pierre, et le sac à dos qu’il portait sur ses épaules.

 

Il marcha ainsi longtemps, voyageant à travers les régions, accumulant les pierres. Mais à peine se remettait-il en marche qu’il oubliait leur existence. Ses épaules devenaient lourdes, sa marche était lente et incertaine. Il avait du mal à respirer, et se sentait de plus en plus faible. Alors qu’il entrait dans une forêt, il se mit à pleurer.

« A quoi bon voyager si mes pieds sont si douloureux? A quoi bon vivre si je ne peux pas profiter du paysage et du ciel?  »

Alors qu’il titubait ainsi en se lamentant, il distingua au loin la lueur d’un feu qui brûlait dans une clairière. Curieux, il s’approcha. Lorsqu’il arriva à hauteur du brasier, il resta bouche bée devant ce qu’il voyait. Un vieil homme à la chevelure et à la barbe blanche comme la neige dansait autour du feu. Il ondulait, bondissait, virevoltait dans un jaillissement d’étincelles. Par la force de ses mouvements, il faisait danser les flammes. Il était si rapide que le garçon ne pouvait parfois pas distinguer l’homme du feu, qui semblaient devenir un même être, un majestueux oiseau de feu qui battait des ailes sous le regard des étoiles.

Tétanisé, le garçon croyait rêver. Comment cet homme pouvait-il mouvoir si aisément son corps? Comment ses mouvements pouvait être si légers et si beaux? Ne sentait-il pas ce poids qui lui le clouait au sol? A coup sûr, cet homme avait des pouvoirs magiques, et devait être dangereux. Il était sans doute un sorcier, et il valait mieux partir sans se faire voir. Mais à peine avait-il décidé de partir que le vieil homme s’aperçut de sa présence.  » Viens donc profiter du feu « , lui dit-il avec tendresse. Le garçon, encore sous le choc, s’approcha à pas hésitants et lui demanda d’un voix faible:

– Comment faites vous pour danser ainsi alors que le corps est si lourd?

Le vieillard répondit: « Ce n’est pas le corps qui est lourd mais les pierres que l’on transporte. »

– Je ne transporte aucune pierre, dit le garçon en montrant ses mains vides.

– Elles sont pourtant là, dans le sac que tu portes sur le dos, répliqua tranquillement le vieillard, les yeux fixés sur le brasier qu’il remuait avec un bâton.

Le garçon se retourna mais ne vit rien d’autre que les arbres de la forêt. Croyant que le vieil homme s’était moqué de lui, il cria avec colère: « Espèce de vieux fou! Continuez donc de danser stupidement et allez en enfer! » Il reprit sa route, plus triste que jamais, pleurant à chaudes larmes.

 

Le jour se levait, et la brume prenait possession de la forêt, entourant le petit voyageur de son manteau de glace. Épuisé et transit, le garçon avançait à pas lourd, perdu dans l’immensité nuageuse. Il marchait sans regarder où il allait, ne pouvant même plus penser. Seulement le prochain pas, et le suivant, et le suivant, et le suivant… Il erra ainsi pendant sept jours dans les profondeurs de la forêt. A l’aube du huitième, un pressentiment lui fit lever les yeux. La brume se dissipait, et il distingua la faible lueur d’un feu qui vacillait au loin. Il rassembla ses dernières forces et chancela jusqu’à la clairière où le feu brûlait. Le vieil homme leva les yeux du brasier qu’il attisait. Il n’y avait aucune vague de surprise dans le lac de ses yeux.

– Tu es revenu, dit-il avec amour.

Le jeune homme, au bord de l’agonie, prit une goulée d’air et lui demanda d’un voix brisée:

– Y a-t-il vraiment un sac rempli de pierres sur mes épaules?

Le vieillard acquiesça gravement de la tête. Les mains tremblantes, le garçon porta ses mains à ses épaules et sentit les courroies du sac. Avec un grand cri, il fît tomber le sac et s’évanouit.

 

Il se réveilla en sursaut, aéré jusqu’aux os par un puissant vent matinal. Il ouvrit les yeux, mais les rayons du soleil les lui firent immédiatement fermer. Il se mît péniblement debout et se tourna vers le feu, devant lequel le vieil homme était toujours assis. Au bruit des pas mal assurés du garçon, il se retourna et lui sourit.

– Comment te sent-tu?

– Je sens toujours le poids du sac, répondit l’enfant, les yeux embués. Pourquoi est-ce que je le sens toujours? cria-t-il avec désespoir.

– Tu l’as retiré de tes épaules, mais il est toujours là, répondit tranquillement le vieillard en pointant du doigt une extrémité de la clairière.

L’enfant suivit des yeux le doigt du vieil homme et distingua une forme sombre en lisière des arbres. Il se sentit trempé et glacé, et se mit à claquer des dents, les poils hérissés. Dans l’obscurité du hallier, les contours du sac étaient flous, et il paraissaient changer de forme et de volume. Il pulsait lentement, comme si de lourdes bulles d’air tentaient d’en sortir. Le garçon sentait un lien invisible, vivant, les unir tous les deux. Il était terrorisé, mais ne pouvait détacher son regard de la forme sombre à l’extrémité de la clairière qui semblait l’appeler en gonflant, rétrécissant, alors que des tentacules noirâtres et suintantes apparaissaient et se fondaient dans sa masse.

Le garçon lâcha un cri aiguë et s’exclama d’une voix étranglée:

– Il n’y a pas que des pierres dans ce sac!

– C’est vrai, répondit le vieil homme. Les pierres ont besoin d’un maître…

Il se rapprocha, posa sa main sur l’épaule du garçon et plongea son regard dans ses yeux terrifiés.

-Tu vas ouvrir le sac et devenir le maître des pierres.

-C’est impossible, je suis trop faible… Bafouilla le garçon. Mais vous, vous pouvez… Vous êtes si fort… Faites le pour moi, je vous en prie!

– Tu les y as mise, tu les enlèveras, répondit le vieillard d’un ton sec.

L’enfant sentit la main quitter son épaule. Il se retourna, mais le vieillard avait disparu.

 

Le garçon était seul dans la clairière avec pour seule compagnie la forme obscure et grouillante du sac qui semblait l’observer. Il chercha à ignorer sa présence par tous les moyens possibles et inimaginables : Il balaya la clairière, chercha du bois pour le feu, fit des dessins sur le sol avec un bâton, mais il voyait toujours du coin de l’œil les pulsations lentes et régulières qui gonflaient le sac. Il essaya de dormir pour échapper à sa présence, mais il suffisait qu’il ferme les yeux pour imaginer les bêtes horribles qui pouvaient vivre à l’intérieur du sac.

Plusieurs fois il esquissa un mouvement en sa direction pour aller l’ouvrir mais il ne pouvait s’y résoudre. Après tout, ne valait-il mieux pas ignorer ce qu’il y avait dedans ? Il pouvait apprendre à vivre avec, à supporter son poids et à se faire une raison. Oui, cela serait mieux que de risquer sa vie à aller fouiller dans ces ténèbres grouillantes. Ce qu’il y avait à l’intérieur devait être tellement affreux ! A coup sûr regarder dedans le tuerait ou le rendrait fou.. Oui, il valait mieux ne pas aller voir, ou au moins attendre un peu… Oui, c’est cela ! Attendre un peu, le temps de trouver la force…

Ces dialogues intérieurs lui donnaient quelques minutes de répit, mais ses pensées le ramenaient au vieil homme lorsqu’il l’avait vu danser comme un oiseau de feu. Alors il pleurait en maudissant sa malchance d’être si faible et accusait le ciel de ne pas l’avoir fait fort, courageux et confiant.

Pendant trois jours ses pensées le tourmentèrent. Écartelé entre le besoin d’ouvrir le sac et la peur de le faire, il était épuisé mais ne trouvait pas le sommeil. Au quatrième matin, il poussa un cri terrible et se leva d’un bond. Il sentait qu’il était en train de devenir fou, alors autant ouvrir le sac et mourir une bonne fois pour toute !

Il s’approcha du sac et s’assit face à lui. Les gonflements s’amplifièrent et il sentit les tentacules noirâtres lui lécher le visage. Il aspira une grande goulée d’air  et ouvrit le sac. Il soupira de soulagement, et sentit une main se poser sur son épaule.

– Bien, lui dit tendrement le vieillard. Maintenant tu peux regarder.

Le garçon pencha la tête vers l’intérieur du sac et failli vomir. Une odeur pestilentielle s’en échappait, comme si il était rempli de tripes d’animaux putréfiées. Le garçon lâcha un râle et retira immédiatement sa tête.

– Retire en une pierre, lui ordonna le vieil homme.

Le garçon plongea sa main dans le sac avec un haut le cœur et en sortit une pierre. Il ouvrit les yeux et lâcha un cri de surprise : La pierre était mole et fripée comme une vieille pomme de terre.

L’enfant se tourna vers le vieillard.

– Et maintenant, peux la jeter ? Demanda-t-il sans vraiment y croire.

Le vieil homme lui sourit et lui dit tranquillement:

– Les pierres ne se jettent pas, elles se mangent.

L’enfant failli s’évanouir, le sang lui battait les temps.

-Je peux tout faire, mais pas cela, dit-il d’une voix blanche.

Le vieillard éclata de rire :

-Tu as pu survivre à une errance de 7 jours avec le sac, tu a pu l’enlever, tu as pu vivre en sa présence pendant 3 jours sans devenir fou, tu as pu l’ouvrir, tu as pu en sortir une pierre, alors tu pourras la manger.

Le garçon se rendît compte qu’il n’avait pas le choix. Il mit la pierre dans sa bouche d’une main tremblante et la mâcha. Elle était amère, amère à en mourir. Tellement amère qu’il sentit l’amertume se diffuser dans tout son corps de la racine de ses cheveux jusqu’aux bouts de ses orteils. Prit soudain d’une fatigue intense, il s’assit. Il se rendit compte qu’il était trempé de sueur. Il sentait ses organes se tordre, puis il perdit le contrôle de son corps et tomba au sol.

– Bien, dit l’ancien d’une voix qui semblait venir de très loin. C’est à elle de jouer maintenant.

– Qui ça « elle » ? Demanda l’enfant. Mais il n’était pas sûr d’avoir prononcé ces mots. Il se sentait à la fois à l’intérieur et hors de son corps. L’obscurité du bois et la lumière de la clairière se fondaient et se séparaient mollement devant ses yeux. Il ne savait plus où il était ni pourquoi il était dans cet état étrange. Le temps passait, et l’air qu’il respirait et qu’il sent contre sa peau lui paraissait lourd et gélatineux. Il se sentait traverser par des fourmillements et des courants électriques.  Il respirait, et s’entendait respirer. Il soupirait, et s’entendait soupirer. Il râlait, et s’entendait râler. Il se croyait flotter dans un immense flan, et ne sentait que mollesse et pesanteur.

Soudain, il se retourna attiré par des bruits de pas dans les feuilles de la forêt, mais il ne distingua rien d’autre que les forme flou des arbres. Puis son œil fut attiré par un mouvement, mais il ne pu saisir que le bas d’une robe blanche.

L’enfant comprit qu’il s’agissait d’ « elle ».

Petit à petit, il saisit fugacement d’autres éléments : Le son d’une respiration douce et profonde,le talon d’un pied délicat se posant légèrement sur les feuilles, un reflet lumineux dansant sur une chevelure.Tout semblait baigner dans une lumière chaude et douce. Un son léger lui caressa les oreilles, comme une brise mêlée au chant des oiseaux. Le son s’amplifia et le garçon comprit qu’ « elle » chantait. Le chant s’éleva et pénétra le ventre du garçon. Le lumière et l’obscurité qui se mêlaient mollement se séparèrent brutalement et l’enfant vomit un torrent noirâtre et brûlant qui sécha immédiatement les brins d’herbes qu’il effleurait.

 

Une fois qu’il eu vomit, il se sentit mieux. Il baignait dans un amour infini, libéré d’un grand poids. Il sentit alors une douce chaleur éclore au niveau de son omoplate droite. A tâtons, il chercha du doigt ce qui pouvait créer cette chaleur…

Une plume ! Une plume avait poussé de son omoplate ! Des larmes de joies se mirent à couler sur ses joues, alors qu’il plongeait dans un sommeil profond que rien ne pouvait troubler.

 

Pendant 73 jours, il mangea les pierres, vomit les ombres et une plume lui poussait. Au matin du soixante quatorzième, il se leva et vit que le sac avait disparu. Il n’y avait que le vieil homme assit devant son feu. Tranquillement, le désormais jeune homme s’assit à côté du vieil homme, plongea ses yeux dans son regard et lui dit avec simplicité :

– Merci.

Il se leva, déploya ses ailes et s’envola.

 

Il parcouru légèrement le monde comme il l’avait toujours désiré. Il lui arrivait toujours de rencontrer des pierres sur son chemin, mais il les accueillait toujours avec joie, sachant qu’elles lui permettraient d’obtenir une nouvelle plume.

Un soir, alors qu’il dansait autour de son feu comme comme chaque soir, il sentit une présence et se retourna. Une petit garçon le regardait, craintif et épuisé, ployant sur le poids d’un gros sac.

 » Viens donc profiter du feu « , lui dit-il avec tendresse…

Nicolas Molodtzoff

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