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Féminisme et féminité. Rencontre avec Valérie Mairesse autour de L’Une chante, l’autre pas (Agnès Varda, 1977)

Avant de faire la carrière qu’on peut lui connaître, Valérie Mairesse jouait Pomme, dans L’Une chante l’autre pas.

Elle voulait faire du cinéma, elle avait vingt-deux ans ; le film de Varda fut le premier film qui compta dans sa vie d’actrice. Née au Maroc mais débarquée à seize ans dans une France en pleines luttes féministes, elle représente une fraction de la jeunesse féminine des années soixante-dix. Une jeunesse qui n’était pas engagée, mais qu’Agnès Varda convoque pour incarner un militantisme joyeux et des revendications égalitaristes pour une société meilleure.

Rencontrer aujourd’hui Valérie Mairesse, à cette époque où la question d’un « cinéma féminin » ne se pose plus, mais où l’on continue de compter le nombre de réalisatrices sélectionnées dans les festivals, pour lui parler de sa prime jeunesse d’actrice de cinéma était intéressant à plusieurs titres. D’abord parce qu’elle a commencé dans les années riches du féminisme en France, et qu’à l’inverse des cinéastes, en lutte pour attraper la caméra et revendiquer le droit de filmer, elle avait sa place d’actrice, qu’en tant que femme on ne lui contestait pas.

Dans son premier film, tourné par Varda en 1977, elle incarne cependant un autre type personnage qui, pour la première fois, dans les premiers films réalisés par les femmes dans l’émulation du militantisme féministe, s’émancipe à travers ses personnages et conquiert sa liberté. Elle incarne ainsi une autre représentation de la femme jeune de ces années-mouvement : celle de la majorité des françaises, c’est-à-dire des jeunes filles qui ne s’intéressent pas spécifiquement au combat des femmes, ni à la politique, et qui mènent, heureuses, sans se révolter, la vie qu’elles veulent. Sa rencontre avec Agnès Varda, par ailleurs, a ceci de fort qu’elle est la cause de la prise de conscience « féministe » de cette actrice, qui n’a toutefois jamais milité et qui n’a pas hésité, si ça l’amusait, à jouer des rôles de « potiches et de boniches » à l’écran.  En cela, elle incarne un autre type de lutte, souvent laissé dans l’ombre au profit des étendards et des slogans : la possibilité d’être féministe autrement, quotidiennement mais pas farouchement.

Cet entretien permet aussi de constater que la création, malgré ce qu’en disaient les riches théories et les apports critiques féministes de l’époque de la réalisation du film, n’est pas essentiellement genrée. En tournant L’Une chante l’autre pas, Valérie Mairesse avait l’honneur de tourner un film, pas un « film de femme » ; la question, semble-t-il, ne s’était pour elle pas même posée. On voit ainsi que la démarche des réalisatrices n’était pas différente de celle de leurs collègues masculins, et qu’elles n’essayaient pas sans cesse d’exprimer par l’image la « féminitude » de leur geste, même en période de lutte et de quête d’identité forte ; la simplicité des réponses données aux questions posées sur des problèmes de sexisme sur le plateau de tournage ou dans la réception du film permet de prendre du recul et montre que les questions féministes auxquelles on lie trop souvent chacun des films réalisés par des femmes – particulièrement dans les années 1970 – n’étaient pas constamment en jeu de manière aussi forte que ce que les reportages d’époque et les histoires du cinéma récentes peuvent tendre à le faire croire. Un « film de femme », même sur le féminisme, est avant tout un film ; nul besoin de partager des convictions idéologiques révolutionnaires pour prendre du plaisir à y participer, pour le comprendre et l’apprécier à partir de grilles d’évaluation qui restent subjectives, et qui ne doivent pas être dictées par des schémas stéréotypés réducteurs et dégradants.

Propos recueillis  par Mathilde Rouxel.

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L’une chante l’autre pas

Comment êtes-vous arrivée sur le projet de Varda ?

Alors vraiment, à l’époque, je démarrais, je faisais du café-théâtre avec le Splendid. On était en train de construire le théâtre lui-même rue des Lombards, qui était un des premiers Splendid du début. Quand je suis arrivée sur le coup, c’est Thérèse Liotard, celle qui ne chante pas, qui avait rencontré Agnès. A l’époque, au lieu d’avoir un agent j’étais dans un truc où c’étaient les acteurs qui se prenaient en charge. Quand tu allais à un casting, tu emmenais tout le book de l’agence. Et Agnès, en rencontrant Thérèse, a vu ma photo dans le book et m’a appelée : elle cherchait vraiment l’opposé physique de Thérèse, et ça correspondait à moi. Et vraiment, au tout début, quand je l’ai rencontrée, j’étais à fond dans la pièce qu’on allait jouer avec la troupe, on allait répéter bientôt et tout ça… Et là, Agnès m’a regardée et elle s’est dit « mais elle est folle », quoi. Et elle m’a dit : « écoute, tu vas lire le scénario et quand t’auras lu le scénario, tu me diras si tu préfères faire ce rôle de femme que je te propose ou si tu préfères continuer à faire du café-théâtre avec les copains ». Et en effet, j’ai lu le scénario et quand j’ai lu le scénario, ça a été clair… Parce quoi moi, le féminisme n’était pas du tout dans ma tête ; moi je rêvais depuis toute petite d’être actrice et mon idole c’était Marylin Monroe, donc j’étais vraiment à fond là-dedans. Au café-théâtre, je faisais des trucs que je pensais être le plus proche de Marylin, avec ma personnalité à moi, mais c’était vraiment ça ; donc vraiment, pour moi c’était séduire. Et là-dessus, je rencontre Agnès ; donc ça a été quelque chose d’extraordinaire. Et quand j’ai lu le scénario, ça a été un des premiers chocs qui m’a permis de comprendre un peu que les femmes n’étaient pas seulement un objet de séduction. Ça a été vraiment un truc très fort et bien entendu, je l’ai rappelée et je lui ai dit que j’allais faire son film, tout en ne me rendant même pas compte à l’époque de la chance que j’avais ; avec des vrais personnages, du début à la fin, où les hommes sont secondaires… Parce que j’en ai fait des films où je suis la fiancée du comique ! Je trouve que la barre a été mise très haut, mais je pense que je n’en ai pas eu vraiment conscience ; il s’est juste passé quelque chose dans ma tête… Le féminisme s’est imprégné en moi sans vraiment que je m’en rende compte. Parce qu’après qu’on a fait le tournage, on a fait des projections avec des vraies féministes, des pures et dures, avec même parfois des groupes de lesbiennes rouges, et moi je continuais à faire mon numéro de Marylin Monroe, je disais « ah mais moi j’adore les hommes » ! C’est en vieillissant que je me suis rendue compte de ça. En plus, être féministe – c’est ce que je dis à certaines jeunes femmes qui disent qu’elles ne sont pas féministes – c’est avoir du respect pour les femmes, qu’elles aient éventuellement le même tarif qu’un homme quand elles sont payées… Voilà, c’est juste avoir du respect pour soi. Etre contente quand on est enceinte d’avoir une fille et ne pas se dire « oh mon dieu, j’ai une fille dans le ventre »… Je n’en reviens pas quand une fille me dit « j’aurais voulu un garçon »… Enfin, c’est leur problème, mais voilà, ce sont des choses comme ça, et ça a bouleversé ma vie. Alors, extérieurement je n’avais pas du tout cette attitude, parce que je continuais à marcher avec mon petit panier, etc. Mais à l’intérieur de moi j’étais vraiment entièrement d’accord. De toute façon, le personnage de Pomme n’est pas très loin de moi ; moi aussi je faisais partie d’une famille de bourgeois, mis à part que mon père aimait beaucoup le cinéma (ça n’avait rien avoir avec mon père dans L’une chante l’autre pas), mais voilà, il n’y avait jamais eu d’artiste dans la famille, je voulais être actrice, et ils m’avaient dit « passe ton bac d’abord après tu feras ce que tu voudras ». Je n’ai pas eu à me battre comme Pomme, et claquer la porte en disant « je m’en fous du bac » et machin, mais c’est proche de ça. Donc voilà, je m’étais posée plein de questions. J’ai commencé juste à avoir un tout petit peu peur, parce qu’elle m’avait dit qu’il fallait faire quelques essais de chant, avec François Wertheimer et elle trouvait que je ne chantais pas très bien. Mais elle m’a fait prendre des cours de chant, ça s’est arrangé et c’est moi qui chante, mais voilà, à ce moment-là j’ai eu peur que finalement elle change d’avis. Et il y  a une chose aussi dont je me rappelle très fort. J’avais 21 ans quand j’ai fait le film ; je débarquais du Maroc deux ans avant, j’étais vraiment un bébé dans ma tête et comme le personnage de Pomme, au début elle a 17 ans et à la fin elle a 35 ans, je me disais qu’il fallait que je construise ce personnage. Alors je partais avec ma voiture me promener loin de Paris toute seule, comme si c’était une chose extraordinaire de partir toute seule en voiture…

 

Est-ce que vous connaissiez le travail de Varda avant de travailler avec elle ? Est-ce que ça a influencé votre choix ?

Alors moi personnellement je ne le connaissais pas vraiment, mais j’ai un père très cinéphile qui connaissait La Pointe Courte et Cléo de 5 à 7, donc voilà. Et Agnès m’a fait regarder Daguerréotypes et Cléo de 5 à 7. Mais c’était faire un film à l’époque qui me plaisait, faire ce film avec le rôle principal, ce n’était pas le fait qu’elle soit une femme, je m’en fichais complètement. Il y a une chose qui était très forte au niveau des femmes, c’est qu’il y avait Agnès, il y avait Nurith Aviv, qui était cadreuse, et son assistante caméra était une femme aussi. Et surtout, la décoratrice était une femme, Franckie Diago. Et avec Franckie on était extrêmement amies. Et je me souviens, quand on était à Hyères et qu’on tournait les scènes pour Suzanne, moi j’avais moins de scène donc Agnès me disait « puisque tu ne travailles pas, va aider Franckie à faire les décors ». Tout ça, c’était une aventure extraordinaire, mais encore une fois, c’est après – mais quand je dis après, c’est quinze ans après – que je me suis rendue compte de la chance que j’avais eu ; sur le moment, je me suis pas vraiment rendue compte. C’était vraiment une aventure d’actrice au départ. L’aventure de la femme, je ne l’ai eu qu’après, parce que c’est ce film qui a fait la femme que je suis devenue, et ça, on ne s’en rend jamais compte au moment où ça nous arrive. Et c’est ce qui en fait le film de ma vie. C’est malheureux d’ailleurs, mais c’est vrai qu’à chaque fois je me dis que s’il y en avait un à choisir ce serait celui-ci. Parce qu’après c’est vrai que j’ai eu la chance de travailler avec Andreï Tarkovski, ce qui n’est pas donné  à tous les acteurs de France, parce que je crois que je suis la seule qui ait tourné avec lui, et c’était formidable, j’ai appris plein de choses, mais déjà ce n’était pas le rôle principal, et ça n’a pas déterminé ma vie. Alors que le film d’Agnès a vraiment ouvert ma carrière, déjà parce que les gens m’ont découvert dans L’une chante l’autre pas, en tant qu’actrice, et moi, en tant que femme, ça a bougé beaucoup de choses.

 

Avez-vous un souvenir des retours critiques autour du film ?

Alors oui, justement, moi j’ai le souvenir de très jolies critiques. Il y avait notamment une critique de Claude Jean-Philippe, qui avait fait un parallèle entre L’une chante l’autre pas d’Agnès Varda et le Casanova de Fellini, parce qu’ils sont sortis en même temps, dans le même cinéma. Et il a dit : « Quel choc de voir le film de Fellini qui représente la Mort, et de voir le film de Varda qui, par le personnage de Pomme représente la vie ». Ça c’était un truc vraiment très fort. Donc moi c’est le souvenir que j’ai, mais j’ai aussi un truc, qui est plutôt une qualité, c’est que je ne me souviens plus des choses désagréables, il faut vraiment que ce soit très désagréable pour que ça marque… Mais ici, le nombre de fois que je me faisais arrêter dans la rue par des dames de cinquante ans qui venaient me dire « merci, merci d’avoir joué dans ce film, ça nous donne tellement d’espoir »… Je vois même ma mère, ma vraie mère (qui joue d’ailleurs ma mère dans le film, qui n’était pas du tout actrice), je sais que ça a été un film très important pour elle, presque plus pour elle que pour moi. Elle a dû commencer à se poser des questions à ce moment-là, donc c’est-à-dire à cinquante ans, quoi. En faisant ce film, je suis entrée dans la communauté des femmes. C’est là où je me suis rendu compte à quel point elles étaient vachement bien. Bon après j’ai continué à tomber amoureuse de pas mal de crétins, mais ça m’a vraiment fait prendre conscience que les femmes étaient bien. Je n’ai pas le souvenir de choses désagréables. Mais il en a peut-être eu, si tu interroges Agnès, peut-être qu’elle te dira autre chose…

 

Agnès Varda est une des premières femmes cinéastes reconnues qui se soient imposées en France. Est-ce que ce rapport de hiérarchie inhabituel faisait l’objet de tension sur le tournage ?

Ah non, il n’y a pas eu du tout de tension. En même temps, moi je me suis rarement retrouvée sur des tournages « tendus », de toute façon j’étais tellement heureuse d’être là que quand il y avait des tensions je ne m’en rendais pas compte. Je trouve que justement, il n’y avait pas de quoi dire : « oh, c’est mieux quand c’est des femmes » ou « c’est mieux quand c’est des hommes », tout le monde faisait son travail avec passion ; je pense même qu’une décoratrice comme Franckie trouvait des solutions à tout, peut-être mieux qu’aurait trouvé un homme, parce que justement, elle avait toujours des idées ; comme c’était pas un film très riche, elle trouvait toujours plein de solution etc. Mais non non, il n’y avait absolument pas de concurrence, entre Thérèse et moi, il y a une vraie amitié qui s’est installée. Ça te montrait que ce n’est pas vrai que les actrices ne s’aiment pas… Ça m’a toujours paru bizarre qu’on dise ça, c’est les hommes qui ont inventé ça. Jane Russell et Marylin Monroe s’aimaient énormément sur le tournage de Les hommes préfèrent les blondes, Jane Russell a énormément aidé Marylin, mais les hommes aiment bien dire le contraire… Mais évidemment parfois c’est vrai, de la même façon qu’il y a parfois des gens qu’on n’aime pas, il y a des actrices qui ne s’entendent pas, mais il y a aussi beaucoup d’acteurs qui ne s’entendent pas entre eux !

06 L'une chante, l'autre pas

L’Une chante, l’autre pas, 1977

 

Le féminisme

Vous avez raconté dans votre autobiographie[1] votre avortement en Hollande. Est-ce qu’il vous a semblé important que Varda resitue ce problème dans son film ?

Alors en fait, j’ai fait un premier avortement à 19 ans, je n’avais pas encore rencontré Agnès. Donc j’étais partie ne Hollande, parce que ce n’était pas encore autorisé en France, et ils m’ont fait ça à la barbare, parce qu’ils ne m’ont pas endormie. Donc j’ai eu très très mal. C’est un homme qui a fait ça. Je me suis pas alanguie dessus parce que, comme je te disais, je n’aime pas ce genre de choses, j’oublie très vite. Mais si tu réfléchis, c’est un petit peu : « tiens, salope, ça t’apprendra »… C’étaient des hommes qui faisaient ça. Et ensuite je me suis refaite avortée au moment où c’était autorisé en France, et là j’ai un très bon souvenir. J’étais dans une clinique ; je crois que c’était encore un homme qui a fait l’avortement, cela dit, mais là on m’a endormie, je n’ai pas le souvenir de lui, j’ai le souvenir des femmes à mon réveil ; il y avait une infirmière absolument adorable, c’était aussi fraternel que si j’avais accouché, il n’y avait pas le côté « celle-là, elle a avorté »…

 

Et vous pensez que le fait qu’Agnès Varda parle de ce nécessaire départ, en Suisse ou en Hollande, dans la clandestinité, a pu avoir un impact au niveau des représentations, et aider les anciennes générations à prendre conscience et à accepter la nécessité de la loi Veil ?

Sûrement, en plus d’autres choses, de cette lutte, du manifeste des 343 salopes – dont je suis très malheureuse de ne pas faire partie, mais c’était avant mon arrivée à Paris…– qui a été très important ; évidemment elle en parle dans le film… Mais je dirais que justement mon expérience du premier avortement en Hollande était beaucoup plus douloureuse que celle que montre Agnès, parce que dans le film, elles partent ensemble, moi je suis partie toute seule avec une amie. Et c’est beaucoup plus difficile de partir toute seule qu’en groupe, avec des femmes ; c’est ça qui était magnifique et qui était montré, le fait de partir pour la même chose, même si c’est quelque chose qui n’est pas très agréable, ça vous unit.

 

Dans votre carrière, avez-vous eu l’impression d’avoir été prise au sérieux en tant que féministe ?

Pas du tout. Mais alors ça, je crois que c’est de ma faute. C’est à partir de 45 ans que j’ai pu le dire. Maintenant quand on parle de moi on sait que je suis féministe, mais jusqu’à 40-45 ans, l’image que je donnais avant, le fait d’avoir fait Banzaï, Le Coup du parapluie, a fait que ce n’était pas ça que les gens voyaient, c’était plus le côté sexy, rigolote, et tout ça. Mais d’ailleurs, c’était très compliqué dans ma tête, tout ça, parce que j’avais une âme de féministe, et j’avais un corps – je vais dire quelque chose d’un peu choquant – de salope, dans l’imaginaire des hommes. C’est quand même très compliqué. Et en plus, la petite fille que j’ai été et ayant eu envie de ça, qu’on la regarde comme on regarde Marylin Monroe, fait qu’il y avait ce mélange, ce n’était pas très clair. Je me suis engueulée avec un copain une fois, qui me disait : « Tu n’es pas féministe, t’es juste une allumeuse ». J’ai dit « comment tu peux me dire ça, d’abord, je n’allume pas : quand j’allume, comme tu dis, je vais jusqu’au bout, je n’allume pas » ; c’était lui, c’était son regard. Si, je suis féministe, je défends toujours les femmes, je trouve que les femmes sont plus intelligentes que les hommes, de toute façon c’est comme ça, ça ne s’explique pas, ce n’est pas quelque chose qui s’explique ; c’est un mot qui a été mal repris par les hommes, les hommes se sont débrouillés pour que le mot « féminisme » soit diabolisé, parce que des femmes se sont battues à un moment pour avoir des choses normales. Simplement, maintenant que nous en France on n’a pas trop à se plaindre, on a encore du travail mais on n’a pas trop à se plaindre, c’est ailleurs qu’il faut voir, dans les pays du Maghreb ou dans d’autres pays, du coup le mot féminisme est devenu un mot pour celles qui n’aiment pas les hommes, mais ça n’a rien à voir. C’est vrai que c’est une construction d’hommes. Mais dans la mémoire, imprégnée de la culture, c’est toujours les hommes qui ont eu le pouvoir ; là on commence à dire « ah ouais, y’a plein de jeunes femmes qui font du cinéma », mais oui, c’est parce qu’enfin elles ont autant de possibilités que les mecs d’en faire, quoi. « Oh la, il y a plein de filles qui sont pilotes de ligne », ah mais oui, parce que maintenant on peut faire des études pour être pilote de ligne, elles sont pas obligées de faire juste hôtesses de l’air. Donc c’est vrai que maintenant, à la limite il n’y a plus vraiment besoin de se battre – quoi que – mais il faut rester vigilant. C’est toute la différence. Mais heureusement qu’il existe encore des femmes un peu excessives, qui continuent à se battre, pour les autres, nos sœurs de certains pays… Quand on sait ce qui s’est passé en Yougoslavie, tous les viols qu’il y a eu, en Tchétchénie… Enfin voilà, ce n’est pas loin, l’excision, les choses comme ça. L’excision c’est quelque chose de terrible parce que ce sont les grands-mères qui emmènent leurs petites-filles se faire exciser, ce sont ces choses-là contre lesquelles il faut se battre très fort. Là, les hommes peuvent s’appuyer sur les femmes. Alors, ça va changer, parce que ces femme-là vont mourir, et la génération suivante qui va arriver va dire « non, non, moi je ne veux pas » ; mais il y a encore des luttes effrayantes.

Valérie Mairesse dans L'Une chante l'autre pas, 1977

Valérie Mairesse dans L’Une chante l’autre pas, 1977

L’actrice

Ce qui est intéressant dans L’une chante l’autre pas, c’est justement que le personnage de Pomme n’est pas du tout un rôle de femme-accessoire, c’est une femme forte qui agit, mais vous avez joué beaucoup de rôles qui sont assez loin de cette liberté…

Genre les fiancées du comique et tout ça ? Oui, mais c’est parce que ça m’amusait de le faire, c’était Marylin, quoi. En effet, à partir du moment où j’avais fait le film d’Agnès, j’ai continué à faire des films qu’on me proposait sans me poser de question, parce que ça m’amusait aussi, de faire des films comme ça. Et je ne regrette pas, d’avoir fait à la fois le film d’Agnès, le film de Tarkovski, et d’autres choses… Je me suis un peu égarée parfois. Mais voilà, c’est une ligne de vie où ne se dit pas « je vais faire ce trajet », c’est au gré des rencontres, on me dit « ah tiens tu vas faire ce film » et je suis contente… C’est aussi sympa de jouer plusieurs personnalités différentes. Alors j’ai quand même le regret que ce soient des films comme Bonzaï ou Le coup du parapluie qui aient le plus marqué les gens ; ça a pu me rendre triste à certains moments. Mais maintenant, c’est un tout, c’est une globalité, j’ai fait autant ça que ça, je n’ai pas été que dans des films où les femmes sont fortes comme ça, mais en même temps je n’ai pas un physique qui prêtait à ce genre de rôle. C’est sûrement dû à la façon dont je me suis présentée, j’imagine ; c’est la petite fille que j’étais qui voulait plus ressembler à Marylin Monroe qu’à Marie Curie, quoi ! Mais la vie n’est pas finie, et c’est ça qui est bien ; quand on vieillit, c’est chiant de vieillir, mais quand on vieillit, ce que t’as dans la tête et ton corps se remettent ensemble.

 

Donc en général vous avez plutôt l’impression d’avoir joué des choses qui vous correspondaient au moment où vous les jouiez ?

Oui, vraiment ; moi quand j’ai joué Bonzaï ou Le coup du parapluie, on s’est éclaté ; avec Coluche on s’est éclaté, avec Pierre Richard, on s’est éclaté… Moi ce qui me plaisait c’était d’être sur un tournage et jouer. C’était bien plus ça que « je dois être mon personnage, comment vais-je le jouer »… Je ne suis pas une cérébrale et je n’en serai jamais une de toute façon, c’était de l’instinct, on me proposait un truc, j’y allais, voilà… En ce moment, je joue au théâtre Pouic-Pouic, on est en tournée ; je joue une femme un peu perchée. Mais quand on me dit : « oh la la, elle est un peu idiote… », je réponds qu’elle n’est pas du tout idiote : c’est une femme qui est très très amoureuse de son mari, qui est un grincheux, et pour que ça se passe bien, elle est en effet un peu fofolle ; et du coup, lui ne peut pas s’empêcher de l’aimer parce qu’il ne s’ennuie jamais avec elle, et elle est heureuse parce qu’elle est un peu dans son monde, et ne se rend pas compte qu’elle est avec un grincheux. Et tout le monde est heureux autour d’elle… J’aime énormément ce personnage ; c’est bien les gens comme ça, qui sèment le bonheur autour d’eux. Je trouve que ça fait aussi partie des choses bien. Les gens qui font tout le temps la gueule, c’est chiant ! Et c’est vrai qu’au théâtre en plus, c’est vachement agréable, entendre le rire des gens, c’est merveilleux.

 

Relativement aux représentations de la femme, au cinéma ou au théâtre, est-ce que vous avez le souvenir d’avoir joué d’autres rôles que celui de L’une chante l’autre pas où vous aviez une relation étroite, d’amitié entre les femmes, ou est-ce que ça reste en général plutôt une relation de concurrence ?

C’est une bonne question… C’est vrai que dans Bonzaï c’est une concurrente ; cela dit je n’avais pas de scène avec elle… Mais dans Bonzaï, sa copine, la fille de l’agence (c’est Zabou Breitman d’ailleurs, c’était un de ses premiers petits rôles) l’aidait… Qu’est-ce qu’il y a eu d’autre… Dans le film de Tarkovski, ce sont des femmes autour d’un homme : sa femme, sa fille, sa servante, des femmes autour d’un homme, qui n’ont pas de rapport entre elles, ou alors sinon des rapports assez durs… donc, là non… Dans Un si joli village, je fais la maîtresse d’un homme donc forcément la femme est malheureuse à cause de moi…

Oui, après en vieillissant ; j’ai fait un téléfilm qui s’appelait Terre de Lumière, une saga de l’été avec une héroïne ; moi je faisais sa tante, et là c’était un peu un truc de femmes. Ça se passait dans les années 1950, on partait au Maroc ensemble, son mari était mort… C’étaient des femmes qui se battaient, et il y avait une grande complicité entre nous, enfin j’étais sa tante ; mais bon, quand même. Et de toute façon, moi j’adore ça, jouer avec des femmes. Là, même dans Pouic-Pouic, je joue la maman, donc je suis avec ma fille, jouée par Rachel Arditi, et il y a une autre jeune fille qui joue deux rôles ; c’est vraiment mes copines, quoi. De toute façon, c’est ça que j’aime dans ce métier d’actrice, quand tu t’entends bien avec les autres, elles peuvent avoir 35 ans,… ma dernière copine, c’est une fille de 25 ans, elle a joué dans un film que j’ai fait qui s’appelle Par amour (qui n’a absolument pas marché, qui est sorti dans deux salles à Paris) mais la jeune actrice s’appelle Sophia Manousha (qui joue aussi dans Le noir vous va si bien) et on a sympathisé, voilà ; elle a 25 ans, elle a l’âge de ma fille… Et à côté de ça, j’ai des amies qui ont 70 ans… C’est un métier où on a des amitiés féminines assez fortes, parce qu’au moment où t’es sur un tournage ou sur une scène de théâtre on est tout le temps ensemble, et moi honnêtement, à chaque fois mes amitiés ce sont des amitiés avec des femmes… A l’époque – je te parle de ça, c’était il y a longtemps –, je pouvais tomber éventuellement amoureuse de mon partenaire, mais ça durait beaucoup moins longtemps que mes amitiés avec les femmes !

 

Et si vous aviez été un homme, vous auriez été acteur ?

Eh ben je n’en sais rien. D’abord, j’ai beaucoup de mal à me transposer en homme, ça ne m’aurait pas plu du tout d’être un homme… Et je n’en sais rien.

 

Il n’y aurait pas eu Marylin…

Voilà. Alors il y aurait eu Gary Cooper, et Richard Burton ; mais… je trouve que c’est un métier très féminin. Les hommes du coup sont un peu plus… Je trouve que les acteurs sont un peu centrés sur leur égo, sur leur nombril, alors que pour une femme c’est un truc plus naturel. La séduction c’est quand même un truc d’actrices, de femmes. Donc bon quand on est actrice ça va avec. Mais quand on est acteur… Mais en même temps, je ne peux pas savoir !

 

Finalement, selon vous, est-ce qu’il existerait un cinéma de femmes ?

Moi je n’ai pas l’impression. L’autre fois, j’étais à une remise des prix, pour le prix Henri Langlois ; et François Cluzet remettait un prix à Euzhan Palcy qui a fait Rue Case-nègre ; et le mec qui présentait la soirée a dit : « François va remettre un prix à Madame Palcy, qui est la première femme réalisatrice de couleur », machin et tout ça, et Cluzet a dit : pour moi, il n’y a pas de cinéma de couleur, noir, blanc, il n’y a pas de cinéma de femme, ou d’homme… Il y a du cinéma. Moi je trouve que c’est un peu ça. Maintenant, c’est vrai que c’est bien – très très bien – qu’il y ait autant de femmes qui réalisent que d’hommes. Mais quand je vois des filles qui sortent des films, je ne me souviens plus son nom, mais la fille qui a fait Du vent dans mes mollets, c’était formidable ; et il y en a de plus en plus. Donc là-dessus, surtout en France, je ne suis pas du tout pessimiste.

 

Donc s’il est contestable de désigner un « cinéma de femmes », que pensez-vous des événements comme le Festival de Film de Femmes de Créteil ?

Je pense qu’il faut qu’il y ait ça. Il faut qu’il y en ait. D’abord ça permet de voir les films de certaines femmes qui ne sortent pas forcément dans des circuits exceptionnels. En plus c’est des films du monde entier, c’est ça ? Je pense que c’est plus là-dessus. Pour le monde entier, il faut, parce qu’il y a tellement de pays où quand t’es une femme t’es de la merde, que c’est vraiment important. Mais c’est vrai qu’à notre niveau en France, on ne souffre pas  beaucoup de différences ; maintenant, il y a des femmes qui t’en diraient beaucoup plus… Je pense surtout à Eva Darlan. D’ailleurs j’avais oublié mais on avait fait un très joli film, où elle faisait la femme de Robert Renucci, et ils n’arrivaient pas à avoir d’enfants parce qu’elle ne pouvait pas ; j’étais sa meilleure amie et je faisais son bébé avec son mari pour elle. Et c’était une femme, elle s’appelait Paula del Sol – pas Laura del Sol, Paula – qui avait fait le film et c’était un très joli film. Et j’avais aussi oublié, dans la question que tu m’avais posée sur les femmes, que j’avais joué avec une autre femme, qui s’appelait Valeria Sarmiento, elle est chilienne et c’était la femme de Raoul Ruiz. Et j’ai fait un film avec elle, au Chili, qui était un peu un ovni, absolument formidable, Amélia Lopes O’Neill, avec Laura del Sol, pour le coup, et moi je fais sa copine, et je suis strip-teaseuse. Et là, il y avait un truc très fort sur les femmes…

Affiche du film L'Une chante l'autre pas, 1977

Affiche du film L’Une chante l’autre pas, 1977

L’Une chante l’autre pas

Pays de production : France ; Belgique
Sortie en France : 09 mars 1977
Procédé image : 35 mm – Couleur
Durée : 120 minutes
Distributeur : Ciné Tamaris

 

Synopsis : L’Une chante, l’autre pas est un musical féministe. Deux jeunes filles vivent à Paris en 1962. Pauline (17 ans), étudiante, rêve de quitter sa famille pour devenir chanteuse. Suzanne (22 ans) s’occupe de ses deux enfants et fait face aux drames du suicide de leur père. La vie les sépare ; chacune vit son combat de femme. Pauline est devenue chanteuse dans un groupe militant et itinérant après avoir vécu une union difficile en Iran. Suzanne est sortie de sa misère et travaille au Planning familial. Dix ans plus tard, elles se retrouvent au cours d’une manifestation féministe. À la fin de cette chronique, on les retrouve ensemble, à nouveau, avec leurs enfants qui ont grandi.[2]

Générique technique :

Réalisation : Agnès Varda

Scénario : Agnès Varda

Direction de la photographie : Nurith Aviv, Charlie Van Damme

Son : Henri Morelle

Musique : François Wertheimer

Décorateur : Franckie Diago

Costumes : Franckie Diago

Montage : Joëlle Van Effenterre

Sociétés de production : Ciné Tamaris, SFP Cinéma, INA – Institut National de l’Audiovisuel, Contrechamp (Paris), Paradise Films (Bruxelles), Population films (Curaçao)

Directrice de production : Linda Belmont

Distributeur d’origine : Gaumont Distribution

 

Générique artistique :

Valérie Mairesse : Pauline/Pomme

Robert Dadiès : Jérôme

Thérèse Liotard : Suzanne

Gisèle Halimi : Gisèle Halimi

Dominique Ducros : Marie à 13 ans

Ali Raffi : Darius

Jean-Pierre Pellegrin : Dr. Pierre Aubanel

Laurent Plagne : Mathieu de 13 à 15 ans

 

[1] Valérie Mairesse, Quand je serai grande, je serai actrice américaine, éditions Michel Lafon, 2009

[2] Synopsis tiré du site Ciné-Tamaris, le site officiel des films d’Agnès Varda et Jacques Demy : http://www.cine-tamaris.com/films/l-une-chante-l-autre-pas

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