Cinéma/Cinéma

Créer au-delà du désastre. La trilogie de Mohamed Soueid.

Les films de Mohamed Soueid sont des films sur Beyrouth. Dans ce pays où un consensus sur l’histoire reste à faire, les artistes, témoins de la guerre civile qui a détruit leur Heimat prennent leurs armes pour donner à voir ce qui est indicible. Mohamed Soueid, avec sa caméra, dès avant la fin de la guerre, s’engage à donner à voir un autre Beyrouth, celui des beyrouthins, celui des gens qui ont connu, vécu, et dépassé le désastre. Que ce soit dans Absence, son premier court-métrage réalisé dans les derniers mois de la guerre, ou dans sa trilogie Civil War, il tente d’appréhender les effets de la guerre civile à partir des histoires, des frustrations, des malheurs singuliers – les siens, d’abord, ceux de ses proches, de ceux qui l’entourent, ensuite. Dès Absence, au cours de laquelle une jeune femme raconte en voix off sur des images du Beyrouth détruit du début des années 1990 le décès de son grand-père, mort loin des combats, mais au moment des conflits, le cinéaste soulève des questions fondamentales : qu’est-ce que vivre au milieu du danger ? Est-il possible de parler de mort en temps de guerre ?

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Mohamed Soueid, Civil War, 2002

Mohamed Soueid donne la parole à ceux qui ont vécu le « désastre démesuré » dont Jalal Toufic évalue les conséquences sur l’appréhension de l’art, du quotidien, de la vie après son abattement sur un peuple, un pays. Il questionne la mémoire de la guerre à partir d’une diversité touchante de témoignages, d’anecdotes du passé ; il présente en image différentes histoires singulières comme autant de fragments qui composent l’Histoire scientifique. La force de sa démarche est de parvenir grâce à ce passage par le cinéma à faire du temps, expérience d’abord intime, individuelle, une aventure collective, à laquelle participe et participeront toutes les générations présentes et à venir ; cette mosaïque de voix offre une vision personnelle de l’histoire des événements dont l’émotion transperce les grandes lignes des faits historiques. Mohamed Soueid évite de s’attarder sur les causes profondes du conflit ; cette fragmentation, que l’on retrouve brillamment au niveau formel, permet de dessiner une image plus saisissable de ce qui a été vécu. Elle laisse aussi voir que, quel que soit la force du trauma, la vie continue ; s’ils ne peuvent cacher l’amertume de leur désillusion, les protagonistes de Nightfall – anciens étudiants militants pro-palestiniens, sous la bannière de la Fatah Student Squad – nous apparaissent néanmoins vivants, bons vivants, buvant, mangeant et plaisantant en se remémorant un passé difficile mais (presque) inoubliable, tant la force de leur action leur tenait à cœur. Soueid était parmi eux, lui aussi ; et à travers ces témoignages, c’est un souvenir de son passé qu’il parvient à écrire. Le caractère très autobiographique de son œuvre – particulièrement dans le cas de Tango of Yearning, le premier film de la trilogie – interpelle beaucoup le spectateur qui n’a pas connu cette époque, ces événements. Sa confession, directe ou amenée par les autres, ses amis, qui parlent de lui, de son travail, de son passé, sa manière de faire revivre par la fiction des êtres et des moments qui lui ont été chers, sont particulièrement touchantes. En s’adressant ainsi au spectateur, en se livrant et en témoignant comme les autres, il oblige ce dernier à se sentir concerné par son histoire, par l’Histoire. Ce recours à la fiction, combinés aux procédés de montage et au discours dominant, manifestent cependant une distance  remarquable du réalisateur face à son sujet. Le décalage dont il fait preuve dans sa manière d’exposer ce quotidien d’après-guerre, qui s’accentue au fur et à mesure du déroulement de sa Trilogie, exprime une critique radicale qui limite l’identification. Il joue avec les paradigmes traditionnels, l’image de la télévision, les formes traditionnelles du documentaire, afin de montrer en quoi l’absence de clarté historique est le principal acteur de la paranoïa ambiante au Liban : chaque image est à décrypter, chaque discours doit être lu entre les lignes. La parodie du journal télévisé qu’il met en scène dans Civil War en est l’exemple le plus manifeste. L’objectif des documentaires de création de Mohamed Soueid est donc également de dénoncer cette opacité qui empêche un recul nécessaire à prendre sur la situation actuelle de Beyrouth. Sa critique s’applique également aux populations, perdues depuis la fin de la guerre dans un système d’apparence et de superficialité sans lendemain ; la manière dont il juxtapose des cris d’animaux aux images de foules contemporaines, dont il répète images et sons de destruction parallèlement à la projection d’une autre réalité libanaise définit bien son propos : le traumatisme de la guerre amène les hommes à se conduire comme des animaux en bandes, perdus dans un paysage détruit. Toutefois, cette mise à distance critique affaiblit un peu la force de son propos. Le caractère très personnel et les recherches formelles de Tango of Yearning, comme avant lui Absence, expression d’un récit personnel très touchant, ont plus d’impact émotionnel et d’originalité que Nightfall et Civil War, que la forme de l’enquête et la mise à distance ironique rendent plus didactiques. L’anecdote et le fait autobiographique un peu mis de côté, l’image de Beyrouth qu’il cherche à reconstruire se révèle moins intuitive, moins sensible. Tango of Yearning, 1998, Liban Nightfall, 2000, Liban Civil War, 2002, Liban

Mathilde Rouxel

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