Genre/Littérature

Flora Tristan, une reporter pour la cause des femmes

La vie de Flora Tristan est une vie des plus sombres – une vie de paria, comme elle aime à le confesser elle-même.  Fille des Lumières et de la Révolution, idéologue saint-simonienne et enquêtrice socialiste, elle est confrontée dès ses dix-sept ans au martyre d’une vie conjugale désastreuse qui la poursuivit toute sa vie. Placée par sa mère, avec laquelle elle vivait seule dans un petit appartement parisien, comme ouvrière coloriste au faîte de son adolescence, mariée de force à son patron, un homme violent et médiocre, Flora Tristan conjugue toutes les difficultés que peut connaître une femme dans la société de cette époque. C’est la littérature – celle de Rousseau, de Lamartine ou de Madame de Staël – qui lui permet de supporter la jalousie brutale de son mari, qui la séquestre et la bat. En 1825, enceinte pourtant, elle parvient à s’enfuir avec ses deux enfants ; elle ne revient jamais. Le conservatisme de la société postrévolutionnaire qui la voit grandir, ayant rétabli l’interdiction du divorce en 1816, l’incite à s’engager de plus en plus formellement dans une lutte pour la défense du divorce et de l’amour libre. Sur ses trente ans, elle part au Pérou, dans l’espoir de retrouver ses racines paternelles et l’héritage qui lui est dû. Si elle parvient à fréquenter les plus hautes sphères du pouvoir à Lima, cette quête est toutefois un échec ; elle rentre rapidement à Paris, où elle publie sa première brochure : De la nécessité de faire bon accueil aux femmes étrangères.

Cet ouvrage, qui lui vaut d’être introduite dans les cercles littéraires parisiens, est un écrit de sensibilité utopiste, socialiste et féministe, qui affirme la nécessité de l’union des hommes et des femmes contre la société capitaliste telle qu’elle est établie. Flora Tristan imagine l’utopie d’une association qui offrirait accueil, logement et instruction aux femmes, qui sont selon elle les êtres les plus opprimés de la société.

Cet ouvrage et le suivant, Pérégrinations d’une paria, ont fait d’elle une figure reconnue du mouvement socialiste. Le caractère autobiographique de Pérégrinations d’une paria souligne l’importance de son histoire personnelle dans son engagement politique. C’est en tant que femme considérée comme illégitime qu’elle se permet de viser, d’ironiser et de critiquer l’esclavagisme, la bourgeoisie, l’aristocratie et l’armée. Le succès de son livre lui valut des menaces ; son mari tente lui-même de l’assassiner d’un coup de revolver qui lui perce le poumon droit, en 1838. Gênant dans ses revendications, son livre est condamné au Pérou, et brûlé sur la place publique de Lima ; son oncle péruvien, dans ce même mouvement, lui coupe les vivres.

Toutes ces vicissitudes amènent Flora Tristan à refuser une belle carrière dans les Lettres au profit d’un militantisme pour l’égalité et les droits des femmes. Elle choisit d’être un témoin de son temps. Elle publie des articles pour la presse, privilégie l’enquête sociale en parcourant l’Angleterre pour attester de l’envers du décor de la révolution industrielle. « Aristocrate déchue, Femme socialiste et ouvrière Féministe » comme elle aime à se définir, elle refuse, dans ses combats, de séparer la cause des femmes de celle du prolétariat, et à dissoudre la singularité du combat pour le droit des femmes dans la lutte plus générale pour le progrès social. « L’homme opprimé peut opprimer un être, qui est sa femme. Elle est le prolétaire du prolétaire même », écrit-elle dans Pérégrinations d’une paria. Ces idéaux l’amènent ainsi à s’intéresser de près aux conditions de travail des prostituées de Londres ou de Lyon, qui sont pour elle les conditions les plus atroces et les plus avilissantes qui soient, et à batailler pour l’abolition de cet « infâme métier ». Dans ses écrits, elle porte une attention toute particulière aux rapports de sexe dans la famille et dans la société, au pouvoir des femmes dans la collectivité et à leur culture politique. Consciente du manque d’instruction des jeunes filles, elle reste cependant sans indulgence face à la crédulité imbécile de nombreuses femmes, manipulées par l’Eglise, plus inconscientes encore que leur mari de l’absurdité de leur situation.

Ecrire ne lui suffit pas ; après s’être liée d’amitié avec le socialiste Fourrier au moment de ses premiers écrits, elle s’écarte de la doctrine utopiste pour s’engager en politique. L’écriture de L’Union ouvrière en 1843 annonce sa volonté de s’exprimer dans les Assemblées, et d’adopter un pragmatisme plus efficace pour l’organisation ouvrière et l’établissement de mesures plus concrètes pour offrir les conditions nécessaires à l’émancipation de la femme.

Mais en s’engageant en politique, Flora Tristan s’aventure sur le terrain d’une chasse gardée masculine. Les oppositions et les propos machistes fusent à l’encontre de son ambition ; à Lyon, le journaliste Rittiez lui décoche par exemple qu’ « il ne me convient pas qu’une femme se mêle de politique, la France ne peut pas marcher sous un cotillon ». Flora Tristan n’y voit qu’une « jalousie d’homme à femme » : « Pour moi, voilà la cause de cette haine que tous les hommes me portent ».

Michelle Perrot voit dans cette figure remarquable du socialisme postrévolutionnaire, dans l’image de cette première militante féministe, la première grande reporter de l’Histoire (in. Les Femmes ou Le Silence de l’histoire). Son destin singulier l’a poussé à voir ailleurs une détresse qu’elle a toujours cherché à combattre, afin d’apporter des solutions et de l’aide aux opprimés – et, aux premières loges de ce théâtre de la misère, aux femmes. Engagée en politique, écrivant toujours sur la douleur des autres, Flora Tristan décide de partir pour un tour de France du prolétariat, voyageant à travers le pays à l’image des compagnons. Dressant des portraits de travailleurs et de leurs familles, cette enquêtrice courageuse lègue à la postérité des reportages à la qualité ethnographique et anthropologique toujours reconnue. Le document reste inachevé ; sept mois de ce voyage l’auront tuée en pleine aventure.

L’ambition d’une femme pose toujours problème, et gêne la gent masculine, tant à l’époque de ses publications que de nos jours, pour quelques hommes à qui le recul historique ne semble pas profiter. Les exemples sont fréquents, malgré le passage des décennies et les avancées en matière d’égalitarisme. La brèche ouverte par Flora Tristan n’a de fait été que d’une influence infime sur les mentalités, avant le passage des nouvelles féministes dans les années 1970 ; en témoigne par exemple le jugement d’un historien de l’art, qui évoque le personnage à l’occasion d’une biographie de Paul Gauguin, son petit-fils. Face à cette femme qui a brisé un silence historique dans l’histoire des femmes, à cette observatrice sociale qui a osé questionner une société capitaliste et patriarcale violente et injuste,  Henri Perruchot reste empêché dans une réserve agressive. L’historien, qui la présente donc dans sa Vie de Gauguin (1961) comme une femme mégalomane, opportuniste et responsable de la déchéance de son époux (condamné à vingt ans d’emprisonnement après avoir enlevé sa fille et tenté de tuer sa femme), est un témoin manifeste de l’importance du combat de Flora Tristan contre le patriarcat : figure emblématique du féminisme, elle a su pointer du doigt des problèmes de sexisme et de misogynie qui demeurent toujours dans nos sociétés actuelles.

Mathilde Rouxel

tristan_1984

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Une réflexion sur “Flora Tristan, une reporter pour la cause des femmes

  1. Très intéressant! J’avais travaillé dessus en histoire en prépa et je trouve que c’est très important de faire connaître cette figure un peu oubliée de cette époque. L’écrivain Luis Vargas Llosa s’est intéressé à elle dans son livre El paraiso en la otra esquina, où il retrace un peu sa vie puis celle de Gauguin.

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