Lucas Taïeb est énervé

Interview : Lucas Taïeb – Partie 5

Aujourd’hui, le rapport de Lucas Taïeb au monde de l’édition. Et à son public.

MR : Est-ce qu’internet te suffit ou est-ce que dans l’idéal tu aimerais être diffusé sur d’autres médiums ?

LT : Ca dépend. C’est pareil, je suis un peu entre les deux, je ne suis pas du tout un grand lecteur de blog BD, avant tout pour une raison toute bête de problèmes aux yeux qui fait que je ne peux pas rester longtemps devant l’ordi, qui me gêne pas mal et qui m’agace pas mal notamment à cause de tout le développement de la BD numérique, parce que voilà, je serai forcément largué… Et puis même, j’ai une relation au livre qui est très importante et le tout numérique, le livre numérique ça ne m’intéresse pas du tout, et si toute la BD ne devenait lisible que sur internet, ça ne me plairait pas du tout, par contre internet je pense que ça peut être un outil pratique, notamment pour des gens comme moi, en tout cas par rapport à l’édition telle qu’elle est actuellement qui est vraiment en crise, un mélange de frilosité à la fois légitime et pas légitime, à la fois parce que les gens n’ont plus d’argent et à la fois parce qu’il faut toujours remplir un certain standard, donc il faut bien, enfin… Dans certaines circonstances en effet, je préfère par exemple – mais en même temps, moi c’est un peu tout ou rien – je préfère le blog au fanzine photocopié à vingt exemplaires que ne vont lire que tes potes ou des gens qui sont dans le milieu. Je sais pas si je l’avais déjà écrit, en tout cas pas dans Lucas Taïeb est énervé, mais ce qui m’énerve vraiment avec le monde de l’autoédition, du fanzinat tout ça, c’est le côté un peu consanguin, où tous les gens qui vont te lire sont issus du milieu de la BD indé, pour moi c’est insupportable et ça a vraiment joué dans le fait que j’ai jamais – à part avec Reconstitutions où j’ai voulu exploiter ce potentiel, il fallait que ça devienne du papier, avec le principe de une page par jour – mais voilà, en même temps je suis content parce qu’il y a des gens… si je n’avais pas fait ça… Enfin si je n’avais pas d’abord présenté ça sur un blog, si j’étais resté dans un réseau fanzineux, je pense qu’il y a des gens qui ne m’auraient pas découvert comme ça, et du coup voilà, je pense qu’entre les deux, entre le blog comme ça que je pratique… enfin c’est marrant de pouvoir créer, comme ça, j’ai presque une utilisation du blog qui est unique, j’ai un blog par projet, et entre les deux comme ça, je pense que c’est plus intéressant de faire ça sur internet, parce que quitte à ce que ce soit quelque chose de confidentiel et de spontané, autant que ce soit sur internet que d’aller faire un truc qui sera de toute façon lu par personne. Après par contre j’avoue que je reste attaché au livre et que j’aimerais bien un jour avoir mon livre. Le format papier est important, surtout pour certains projets que j’ai en cours – d’ailleurs même des anciens qui n’ont jamais pu déboucher – où le papier a quand même son importance. Donc je reste attaché au livre mais pas absolument en soi : si on me laisse un jour la possibilité c’est très bien, mais le moindre projet que je veux faire… Moi j’ai une pratique qui est tellement prolifique que je ne pourrais pas faire un fanzine pour chaque projet. Et puis la temporalité éditoriale m’embête aussi ; s’il faut que j’attende … Moi j’ai du mal à assumer longtemps ce que je fais, alors s’il faut que j’attende un an avant de pouvoir montrer ce que je fais, moi ça m’énerve, quoi. Donc le blog permet une spontanéité qui supporte un projet. Après je dis pas que pour d’autres il faut pas laisser mûrir, pour d’autres c’est très bien, d’accord, mais comme je fais pour la majorité des choses des trucs qui ont besoin d’une spontanéité et d’une énergie, je ne vois pas trop l’intérêt de le faire en fanzine… Et ce n’est pas les gens que je voudrais qui les liraient.

MR : Tu serais prêt à quels compromis si on te laissait le choix d’être édité ?

LT : Moi ce qui m’a toujours choqué quand j’entends des trucs c’est quand on propose vraiment des corrections ou des modifications. On entend surtout ça en littérature, j’ai l’impression qu’en bande dessinée ça a plutôt changé. Mais si je dois modifier des choses qui me semblent complètement inverses à ce que je veux faire, vraiment, non non. Après, si c’est des questions de sélection, très bien ; si sur un  ensemble de pages qui sont indépendantes il faut en sélectionner, en enlever, très bien, toutes les choses ne peuvent pas plaire autant. Mais modifier quelque chose pour le rendre plus proche d’une autre vision, ça non, ça n’a pas trop d’intérêt, sinon autant faire tout autre chose. Voilà, c’est le seul compromis. Après, j’ai du mal à penser à autre chose, vu que je pense que ce que je fais ne peut pas plaire à de gros industriels, je ne me pose pas trop de questions financières, face à des gros groupes qui seraient financés par des marchands d’armes ou autres. Bon après, si je suis édité par Hachette, je dépendrai indépendamment de marchands d’armes, là peut-être que je me poserai la question.

MR : Tu as collaboré avec plein de monde, plusieurs revues…

LT : « Plein de monde » non, je ne dirais pas ça quand même, je suis assez solitaire… Mais oui, internet m’a permis de connaitre des gens qui sont venus me chercher dans la plupart des cas. Depuis quelques années – d’où mes pages parfois peut-être un peu aigries, j’en avais marre d’aller toujours chercher les gens, et je me suis dit que de plus en plus je faisais les choses pour moi… Comme avant, je retrouvais une position que j’avais au lycée qui était de ne faire les choses que pour moi, donc j’en avais un peu marre de démarcher des éditeurs  que je n’adorais pas forcément mais dont je me disais que ah, quand même, ce serait pas mal de publier dans cette  revue, ou tout ça, alors que je ne m’y reconnaissais pas forcément, donc bon… C’est vrai que souvent, ce sont les gens qui sont venus me chercher, qui m’ont proposé des choses, qui m’ont retenu pour des occasions diverses ; c’est vrai que c’est souvent incongru : on tombe sur des gens comme David Christoffel sur France Musique qui m’avait connu par l’intermédiaire d’une revue de poésie essentiellement qui s’appelle « Enculer » qu’anime en grande partie un gars qui s’appelle L.L. de Mars qui lui aussi m’avait connu sur internet et qui m’avait publié sur son site qui s’appelle Le terrier qui est un super site avec plein de choses… Et voilà, il m’avait fait une page avec des extraits d’un de mes sites qui s’appelait Exacerbations, qui est un blog qui date quand même de fin 2009 début 2010, avec des dessins un peu absurdes… Donc voilà, David Christoffel qui me rencontre par cet intermédiaire et qui me propose d’illustrer des choses sur France Musique… C’était complètement incongru, au départ je me suis demandé « Mais pourquoi il vient me chercher », ce n’était pas toujours facile… Bon voilà, ça s’est arrêté pour diverses raisons, mais j’étais très content de le faire et ça m’a aidé à développer tout le côté abstrait, jeu avec les formes, les traits, tout ça. Et souvent c’est marrant, c’est assez incongru les propositions, les propositions comme ça… Là encore récemment – et c’est marrant parce que c’est encore L.L. de Mars qui m’a fait connaitre David Christoffel qui m’a aussi fait connaître quelqu’un qui s’appelle Colville Petitpont qui fait de la bande dessinée et de l’écriture aussi, et qui m’a pris deux petits textes aussi… C’est marrant, il a pris deux de mes textes tapuscrits que je mets sur mon blog et il les a édités dans une petite revue qui s’appelle Madame, et donc c’est marrant parce que c’est toujours des gens auxquels je ne m’attendrais pas du tout à ce qu’ils me repèrent. Là, pareil, j’ai une proposition – enfin là c’est plus local, c’est un bar à jeux à Lyon dans lequel j’avais complètement oublié que j’étais allé, avec ma copine on y était allé comme ça, quelques soirs, alors du coup j’étais ami avec la gérante du bar à jeux et là, internet, Facebook permet qu’elle me repère dans le fil et là elle me propose de faire des petites cartes postales, des petites choses comme ça… Et voilà, à la fois je suis surpris, et en même temps, toutes les propositions que j’ai c’est des choses auxquelles je m’attends le moins. Et toutes les choses que de mon côté j’ai démarché, tous les éditeurs chez lesquels je voulais être publié, ça ne s’est jamais concrétisé, même si des fois j’ai des retours encourageants ; et à la fois tous les gens que je ne connaissais pas, c’est eux qui viennent me chercher, c’est marrant…

MR : Oui c’est bien, ça prouve que tu ne cibles pas forcément que le public que tu penses toucher…

LT : Ouais ouais ouais, et puis j’aime bien sortir de ce ghetto BD indé qui finalement voilà… Même si j’ai un peu de cette culture-là, voilà. Même si c’est un milieu qui peut changer, je ne pense pas que ce soit un milieu qui est fixe, mais voilà je crois que je n’arrive plus à toucher ces gens-là, ça ne collait plus, et peut-être que ça recollera à un moment donné, peut-être que ça dépend à la fois de moi et d’eux, mais j’aime bien toucher des gens qui ne sont pas forcément dans un milieu précis, qui sont dans d’autres sphères.

Propos recueillis par Mathilde Rouxel.

Une sixième partie à suivre !

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