Lucas Taïeb est énervé

Interview : Lucas Taïeb – Partie 3

Discussion autour des influences – ou non – de Lucas Taïeb. 

MR : Est-ce que le fait d’avoir fait de la philo a pu avoir un impact créatif ?

LT : Je dirais non, justement, et d’ailleurs le plus gros défaut que j’avais quand je faisais de la philo c’était d’être retombé dans les formes que je faisais dans mes premières pages comme ça, de journal intime réflexif qui étaient plus philosophiques que factuelles. Mais on a remarqué que je parle rarement d’anecdotes, mes trucs c’est rarement « oh ce matin, je suis allé à la poste, et j’ai trouvé que le postier avait une drôle de tête », c’est plutôt en général des idées que je peux illustrer avec des petits faits précis ; mais c’est plutôt ça qui je pense m’a mené au gout pour la philo, puisque j’avais commencé à faire ça avant la classe de terminale, donc avant de découvrir la philo. Moi je suis rarement allé de moi-même vers ces textes, par manque de temps, je commençais à m’intéresser à certains écrivains, mais je lisais surtout de la BD, je dessinais, aucun philosophe n’avait spécialement retenu mon attention à cette époque-là, j’avais plutôt autre chose en tête, mais quand j’ai découvert la philo, je me suis quand même dit  que quand même…

MR : …on y trouve tous les questionnements que je me pose depuis des années !

LT : Ouais ! Ouais, ouais, mais il manquait quelque chose, cette énergie… Le problème en fait je crois c’est que je n’étais pas assez discipliné pour la philo. Moi mes disserts me plaisaient j’avais l’impression  de donner à mes profs les journaux intimes que je faisais avec la mise en page en moins mais le même cheminement thèse/antithèse/synthèse, j’avais l’impression que j’ai pratiqué ce truc depuis toujours. Mais je sais que j’avais des critiques sur mes copies qui n’étaient pas assez rigoureuses, je n’aimais pas citer des auteurs, etc. Et je pense que ça a joué dans le fait que je me suis dit que finalement… Au début j’ai pris ça comme une injustice, je me suis dit « ils ont une vision très étriquée de la philo » mais après je me suis dit que non, en effet, ce n’est peut-être pas ça la philo. Moi je suis quelqu’un dont on voit les goûts, moi c’est l’absurde que je préfère en littérature, et il faudrait que je me fasse à l’idée de quitter cette prétention d’être dans les sciences humaines et dans la philo, dans la politique, tout ça c’est pas pour moi… Pour moi c’est triste de dire ça, mais il faut un peu choisir à un moment donné, ce qui ne veut pas dire qu’il ne peut pas y avoir de dimension philosophique ou politique dans ce qu’on fait mais c’est une différence à noter. Je pense qu’on a tous des cerveaux équipés pour des choses différentes et que moi j’ai un cerveau vraiment équipé pour les paradoxes, les décalages, l’absurde et que même si j’ai de l’intérêt pour la philo, je ne dirai pas que je suis un philosophe, ni que ça a eu une influence directe sur mon travail, parce que bon, j’ai bien aimé lire des philosophes, mais ça m’a moins influencé que des auteurs de BD ou des écrivains.

M : Justement, qu’est-ce que tu lis ?

LT : Alors, on va dire qu’à la base, ce qui m’a vraiment libéré, ce qui m’a dit « toi aussi tu peux faire de la BD » ce sont des auteurs de l’Association que j’ai pu lire, qui avaient une manière très libre d’en faire. Celui qui m’a vraiment influencé le premier c’est Mattt Konture, et sa façon, même s’il a un style étonnamment semi-réaliste très éloigné du mien, ses textes dans ses pages prennent beaucoup plus de place que ses dessins, c’est une sorte d’écriture dessinée, c’est une façon très spontanée comme ça de pratiquer l’autobiographie en BD, quelque chose qui sort directement de soi, qui ne peut pas mettre en scène des choses pas vécues. Et pour moi cet aspect instantané de la BD qui sort directement au fil du trait permet de sentir directement que l’auteur est là, il n’y a pas la distance du texte imprimé où finalement il n’y a rien. Bon, il y a la pensée de l’auteur, mais en plus dans la bande dessinée il y a au moins le trait de l’auteur et moi ça m’a toujours plu, le trait, l’écriture, la graphie. Donc je pense que c’est vraiment ce genre d’auteurs, à la fois dans l’autobiographie mais aussi dans l’absurde, avec des auteurs à la fois complètement surréalistes mais aussi avec des dessins très libres, qui m’ont marqué et qui m’ont dit, à moi qui suit pourtant dix fois moins bon dessinateur qu’eux, que je pouvais quand même en faire parce que j’ai l’impression que j’avais un peu le cerveau pour ça. J’ai l’impression que c’était vraiment un peu une communauté d’esprit ; il y a des styles très différents en BD, et les auteurs que je préfère n’ont pas souvent le même trait que moi mais j’ai  l’impression qu’il y a une communauté d’esprit, une manière de voir le monde qui est commune et que j’ai mis du temps à retrouver en littérature. J’ai été marqué pourtant par tous les écrivains qui sortent un peu de l’ordinaire qu’on étudie en lycée d’abord, un peu comme tout le monde, Vian, Kafka, tout ça, évidemment on se dit que ça change de Balzac et Zola. Je me suis dit que c’était fou qu’on ait réussi à nous faire croire pendant des années que la littérature c’était que ça ; bon après j’ai creusé un peu plus pointu, Henri Michaux, des poètes un peu plus particuliers ou maintenant en littérature contemporaine Eric Chevillard qui est pour moi un peu un écrivain idéal, qui représente vraiment l’état d’esprit un peu décalé que j’aime. Mais c’est vrai que j’ai mis du temps, en littérature ça a été plus dur de trouver des gens qui avaient mon état d’esprit. En BD, il n’y a pas de problème, la scène indépendante foisonne de gens en qui je me retrouvais, en visions du monde mais en littérature ils étaient  plus cachés. Mais petit à petit, je découvre des gens et peut-être que dans quelques années je pourrai te citer d’autres noms, mais c’est vrai qu’en littérature, ils sont mieux cachés…

MR : Comment tu en es venu à lire – et à chercher – de la BD indépendante ?

LT : J’ai dérivé, euh… Moi c’est vraiment  parce que voilà, j’ai dérivé d’auteurs en auteurs, comme tous les jeunes, j’ai lu Tintin, j’étais abonné au Journal de Spirou, mais c’est d’auteur en auteur que j’ai dérivé, par exemple là, l’auteur le plus connu de la génération de l’Association en gros c’est Lewis Trondheim, avec Joann Sfar peut-être, c’étaient les deux qui étaient facilement visibles dans les magazines, dans des librairies, voilà, et je suis arrivé à l’Association, et là j’ai vu qu’il y avait d’autres auteurs qui me correspondaient déjà mieux. C’est ça qui est intéressant en plus, c’est que moi j’ai toujours eu l’impression d’avoir cet état d’esprit, dès le début en fait, j’ai l’impression que je cherchais ça ; au début c’était un peu faute de mieux que mes références, longtemps, étaient Sfar et tout ça… D’ailleurs c’est marrant, quand je lis des trucs que je fais, j’ai l’impression des fois que je m’auto-réfère, et que je me revendiquais de Sfar alors que ce que je faisais ça n’avait rien à voir, c’était complètement barré, c’était à mille lieux du classicisme des auteurs les plus en vue de la nouvelle BD comme Blutch et tout ça… C’était déjà beaucoup plus proche de gens que je n’avais pas encore découverts, et encore même là… C’était plus gênant après, parce que je me suis révélé proche de gens qui n’avaient pas encore publié… Du coup après j’étais un peu jaloux, je me disais que moi, j’ai l’impression de faire ça depuis des années et que lui – bon, lui, il dessine mieux que moi, peut-être – mais que voilà, justement, il a été publié que maintenant alors que moi j’aurais pu… (rires). Mais voilà, j’ai l’impression que j’ai toujours recherché ce genre de choses, ce genre d’univers.

Propos recueillis par  Mathilde Rouxel.

A suivre : quatrième partie.

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