Pierre Thonert, L'homme qui cachait sa chaussure en diamant.

Pierre Thonert, Chapitre 4 : Tant de mots, si peu d’atomes

Quand on est sur la mer, on a d’autres choses à faire que de se faire raconter. Surtout quand il n’y a aucune chance de survie. À ce point de l’histoire, en effet, il devient clair que notre héroïne attend seulement le prochain ballottement du récit. Il arriverait bien assez tôt, pensait-elle, et le simple fait de pouvoir penser la rendait nostalgique de sa liberté dorénavant perdue. Avoir un narrateur, elle en avait souvent rêvé, parce que sa vie méritait d’être racontée bon sang.

Heureusement, elle avait un papier. Elle écrivit donc son manifeste :

« On existe.

On fera exploser notre subconscient.

On écrit pour que les autres ne nous comprennent pas.

Il nous faut, plus de métal dans la tête pour qu’on se blinde et qu’on passe à l’attaque.

On veut les clés des prisons pour dessiner des clés sur tous les murs.

Je dis on parce que la puissance réside dans la multiplicité, la confiance dans la dissolution.

On ponctue nos phrases pour contrôler le langage, pour contrôler le monde.

Je, ponctue les phrases différemment. Parce que, je crée, je crée ma réalité. Qui. N’est. Pas dans l’universalité.

Tout le monde peut faire partie du on, c’est pas une question, une question de langage de langue de société je m’en fiche je sais plus écrire vous non plus on parlera du béton, on parlera du carrelage, on parlera des baskets et des casquettes des matraques et des gens patraques et on s’en foutra tous de la beauté.

On croit que le monde n’est pas beau parce que, certaines fois, la recherche de la beauté est le labyrinthe de l’existence.

Nos phrases, comme nos existences, sont finies. Jusqu’à ce que quelqu’un les relise »

À ce stade là, vous ne vous demandez sans doute pas avec quoi elle a écrit ce manifeste. Vous avez tort, l’histoire en est passionnante. Mais vu que vous ne demandez pas, que voulez-vous ? Pourtant, vous pourriez. Un auteur se nourrit constamment des demandes. Ma manière à moi, c’est de faire le contraire de tout ce que je vois.  Ce qui ne m’empêcherait pas de vous raconter exactement ce que vous voulez, si seulement je le savais. Là se situe le drame, camarades. Malgré ma vantardise perpétuelle, force est d’avouer que vous êtes tombés sur un auteur impuissant. Mon incapacité à satisfaire votre soif de beauté esthétique, vos canons sublimes de trames romanesques ou de réflexions intellectuelles, se traduit par ma maltraitance constante à votre égard, qui se traduit elle-même par mes intrusions perpétuelles dans ce drôle de récit.

En voici une maintenant : l’auteur s’introduisit dans le récit. Il s’assit dans la barque en face de la Vieille Bossue (qui était tellement inconsciente qu’elle n’entendait rien). Il s’amusa à contempler sa création, le fruit mûri par son imagination, cueilli par ses soins, et lentement écrabouillé à l’aide de procédés plus barbares les uns que les autres pour en faire de la confiture au charbon. La seule pensée que ses actions traduites par des mots puisse affecter la personne d’un monde imaginaire lui donnait la nausée. En tant que division de l’auteur (ben oui, c’est un il, donc ce n’est pas ma totalité), l’auteur-embarqué devenait personnage, et en tant que tel soumis à sa fureur, à ses caprices. On pourrait penser que la réalisation terrible de ses actions aurait poussé l’auteur à rétablir la situation, mais ce fut le contraire, et une tempête formidable se déchaîna autour des deux personnages embarqués, un maelström gigantesque, où les lames s’entrechoquaient avec douceur, assourdissant les deux êtres, dont un découvrait sa mortalité fictive et son impuissance face à lui-même. Un éclair frappa l’auteur-embarqué en plein cœur, et il tomba délicatement dans l’eau, avec le bruit d’un pétale happé par une infinité aqueuse.

Ca n’arrangeait pas les affaires de notre autre personnage, qui pensait vivre ses derniers instants, mais elle gardait confiance. Elle se rappela de ce que son grand-père disait toujours : « la confiance, c’est comme une bonbonne d’hélium, mieux vaut en avoir toujours sur soi, parce qu’on ne sait jamais quand on aura besoin de l’utiliser. Elle se jeta donc sur la bouteille qu’elle transporta, et injecta une dose puissante dans le sac qui contenait le récipient, et grâce à ce moyen de transport de fortune, s’éleva dans les airs d’une manière bien singulière, que je vous décrirai si j’avais les mots, mais je les ai prêtés à quelqu’un qui en avait plus besoin que moi. Elle réalisait enfin l’acharnement de l’auteur contre elle : ce n’était que la réalisation du fait qu’il avait créé une créature dont la Beauté le dépassait. On ne parle pas ici de l’apparence, mais des possibilités infinies d’existence contenues dans son identité. Cette envie de détruire un être supérieur était en même temps mêlée d’une admiration qui l’empêchait perpétuellement d’achever ce personnage véritablement Beau, unique réalisation d’un auteur en perte de contrôle sur son histoire. Elle volait sous les nuages, attachée à un ballon obèse.

(A suivre.)

Pierre Thonert, « L’Homme qui cachait sa chaussure en diamant »,

PREVIOUSLY : chapitre 3,  La Potentialité du légume.

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