Lucas Taïeb est énervé

Interview : Lucas Taïeb – Partie 2

Deuxième partie de l’interview de Lucas Taïeb. Il y a encore de quoi suivre…

MR : Est-ce que le fait que tu assumes des dessins qui ne sont pas forcément très travaillés se pose aussi en volonté de décalage avec ce qu’on peut lire en BD habituellement ?

LT : Ben c’est pareil ; je pense que toutes les réponses vont se rejoindre là-dessus. C’est encore un mélange, à la fois à la base j’y peux pas grand-chose, j’ai un niveau de dessin qui est comme ça…

MR : …mais ça se travaille facilement, le dessin, donc que tu gardes ce style-là ça veut quand même dire quelque chose…

LT : Oui, peut-être à la fois j’ai pas voulu et pas pu pour diverses raisons le développer et j’ai fini par l’accentuer. Je me suis dit que au lieu de m’isoler… parce que j’ai l’impression que si je voulais devenir un dessinateur réaliste il faudrait que je m’enferme dans une salle pendant vingt ans tellement que je pars de loin alors voilà, j’ai pris comme postulat que j’ai ce truc-là, je vais développer dans ce style-là. C’est pour ça aussi que j’ai fait de l’abstrait, que j’en fais de plus en plus ; parce que je pense que c’est comme ça que je vais le plus développer mes traits, mes formes, parce que j’ai l’impression que ce que je recherche c’est de plus en plus la quintessence, enfin je sais pas comment dire, le trait en lui-même ; alors évidemment au début c’étaient des bonshommes, mais maintenant ça ne peut qu’être des formes enchevêtrées, des choses comme ça parce que vu que je ne peux pas représenter le monde, pour complexifier mes traits, je suis obligé d’aller dans l’abstrait. Et donc du coup, à la fois c’est vrai qu’il y a peut-être une part en effet, en tout cas dans des choses comme Lucas Taïeb est énervé, qui se situent dans un champ autobiographique, peut-être que là effectivement j’en rajoute un peu et que j’ai envie de faire quelque chose qui, là, ne soit pas propre – j’avais fait une page sur ça – parce que je trouve que la plupart des éditeurs indépendants, sauf exception, ont encore tendance à… enfin tu vois vu qu’il faut toujours que ça rentre dans un certain standard de libraire, pour que le client ait quand même envie de le feuilleter, j’ai l’impression qu’on reste encore dans un standard très propre. Donc dans certaines circonstances, c’est vrai que je pousse ce point à fond, mais pas forcément tout le temps, il y a des fois où c’est juste que c’est ma façon de dessinée, et voilà. Mais pour des choses encore plus spontanées comme Lucas Taïeb est énervé, peut-être que oui, je pousse ça encore plus.

MR : Mais c’est bien, parce que ça incite à lire le texte ; dans des dessins naturalistes, je trouve qu’il y a peut-être moins de soin accordé au texte, au discours, parce qu’on attire plus sur le graphisme et l’esthétique ; et je trouve que ça te sert, à toi et à ton discours, que le dessin frise pas avec une esthétique léchée. Je trouve ça très intéressant.

LT : C’est  vrai que… Ouais. J’avoue que dans ce genre de choses, ce que j’ai à dire a tellement d’importance que j’ai l’impression que même si j’avais un meilleur niveau de dessin, il faudrait forcément que ce soit minimaliste ; l’essentiel pour moi c’est vraiment l’énergie du dessin ; vu que le texte en lui-même est souvent une sorte de logorrhée, un espèce de truc comme ça qui sort tout d’un coup, qui a l’air en tout cas de sortir tout d’un coup, je joue un peu des fois avec ça… Ca a mûri mais vu que ma graphie est très énergique on croit que c’est très spontané ; et le dessin est obligé d’être spontané aussi avec, on va pas faire des enluminures ! Enfin pour moi il y aurait un truc qui n’irait pas, je vais pas faire un truc super brut dans ce que je raconte sans que ça le soit aussi dans le dessin.

MR : Et justement, à côté de ça, tu t’es mis à écrire des textes tapuscrits ; et l’énergie dans ces textes-là est très différente, tu as l’air beaucoup plus posé, comme si tu avais plus de recul.

LT : A la fois justement ça explique pourquoi j’ai plus de mal avec ça… A la fois j’ai besoin que ce que je fais, artistiquement, ait une énergie, et peut-être parce que je suis quelqu’un d’inhibé dans la vie j’ai envie de tout envoyer valser, 95% de ce que je fais (bon il y a quand même quelques trucs abstraits ou quelques pages où je prends plus le temps, mais…) 95%, j’ai l’impression que ce sera vraiment dans l’énergie, l’envie d’envoyer bouler des trucs, tout ça. Mais du coup j’ai l’impression qu’avec le moyen technique qu’on a aujourd’hui d’écrire au clavier, il y a quelque chose qui ne correspond pas avec l’état dans lequel je voudrais être. Alors en effet  quand je fais juste de l’écriture, ça correspond à la base à des choses qui ont un ton plus posé, quelque chose qui tient plus soit de la dissertation, soit du texte littéraire absurde, quelque chose de plus poétique ou qui soit moins dans la déconstruction totale… ou alors quand je vais vouloir l’être, ça va être un truc très court peut-être, et c’est peut-être pour ça que pour l’instant je suis plutôt dans les fragments, que j’ai du mal avec les textes longs.

MR : Parce qu’il y a quand même besoin de cette fulgurance

LT : oui, j’ai besoin de cette énergie, donc forcément ça a toujours une forme assez courte parce que j’ai du mal à la tenir pendant longtemps, il y a toujours quelque chose de fort. Pour exprimer quelque chose comme ce que j’exprime dans Lucas Taïeb est énervé, j’ai l’impression que j’ai toujours besoin du dessin, et de mon écriture manuscrite parce que sinon ça ne veut pas dire la même chose ; pour dire des choses excessives ou un peu subjectives, j’ai l’impression – mais après c’est peut-être un manque de confiance, je sais pas – que si je le disais comme ça avec des affirmations, style littérature, genre voilà, le texte imprimé avec des points d’affirmation, comme ça, ce serait… Oui, des fois je me trouve presque prétentieux dans certains textes que j’écris comme ça parce qu’il y aurait quelque chose de prétentieux qui collerait pas avec mon esprit, qui a besoin de quelque chose de plus lâché, de plus exubérant que permet le fait de faire ça à la main. J’ai l’impression qu’il y a une autre dimension – mais enfin ça je l’avais déjà dit dans une page, donc il n’y a rien de nouveau… mais c’est vraiment ce rapport là que j’ai, j’ai pas envie d’affirmer, j’ai du mal avec affirmer des choses comme ça, moi je doute à peu près tout le temps… Et en tout cas l’art ne sert surtout pas à ça ; si c’est pour affirmer quelque chose, je ne ferais pas ça ; de la philosophie, des sciences humaines très bien, mais l’idée de l’art pour affirmer, ça ne m’intéresse pas…

MR : Du coup, c’est toujours des premiers jets, tu ne reviens pas sur tes planches ? Tu ne les refais pas ?

LT : Alors c’est très rare que je refasse intégralement une planche, par contre, je suis un grand adepte du tipp-ex. Si, je peux corriger des mots – parce que paradoxalement, je suis assez maniaque sur les mots, donc je peux vraiment corriger des mots, des dessins, ou des traits – on dirait pas mais je peux corriger des formes ou des traits : justement quand je vois que quelque chose ne correspond pas à la force ou à l’énergie que je veux faire, si c’est soit trop ou pas assez énergique, je vais corriger des traits. Mais en général oui c’est plutôt, en tout cas dans ce dont on parle en ce moment, des mots que je corrige. En tout cas, dès que j’ai commencé une page, c’est rare que je la recommence entièrement parce qu’en général si je la commence c’est que  déjà je me sens en état de la faire, et que voilà quoi. Parce qu’en général si je me sens pas en état de la faire, physiquement ou moralement je ne commence pas une page, je n’ai pas assez de motivation pour me dire « allez, si, je vais quand même faire un truc, même si je sais que ça va être raté », donc non, ça ne m’arrive jamais de refaire une page entièrement – et puis qu’est-ce que c’est embêtant aussi (rires)

MR : Pourtant, tu es vraiment prolixe ; est-ce que tu te fais un devoir de dessiner tous les jours – tu dessines tous les jours ?

LT : Oui, en tout cas maintenant j’essaie.

MR : Tu essaies, ou c’est naturel ? Parce que c’est un peu paradoxal avec ce que tu m’as dit juste avant…

LT : Non, non, quand je dis « j’essaie » c’est par rapport à ma vie matérielle, c’est que je ne peux pas tout le temps suivant les situations ; mais quand je peux le faire ou quand je ne suis pas malade, je le fais. Il y a une part aussi qui fait que j’aime bien les rythmes contraints, les projets quotidiens. Ça vient sans doute aussi doublement d’un goût personnel et d’une certaine école de la bande dessinée, il existe une école de la contrainte, il y a pas mal d’auteurs qui font ça, un strip par jour, une page par jour. Donc j’aime bien faire ça aussi, comme Le Comptoir à un moment. Bon, des fois ça peut être plus irrégulier, moi j’aime bien aussi me laisser la liberté de faire ce que je veux quand je veux, mais vu que dans ce que je fais il y a toujours une énergie à tenir il faut toujours que ça passe par une gymnastique, comme ça. Alors je sais qu’il y a des auteurs qui utilisent beaucoup ce mot « oui c’est comme une gymnastique la bande dessinée ou l’écriture », mais c’est vrai que c’est vraiment ça ; si j’en ai pas fais depuis trop longtemps en général c’est dû à des raisons extérieures, et j’arrive pas à m’y remettre, c’est long de reprendre le rythme… En fait, y’a pas le choix. Et puis c’est devenu une habitude, parce qu’à la base, quand vraiment j’ai commencé à faire ça sérieusement, c’est devenu un besoin d’en faire tous les jours parce. Alors maintenant, vu que je suis mieux dans ma peau, j’ai peut-être moins besoin de ça comme j’en avais besoin avant mais du coup j’ai gardé l’habitude d’en faire tout le temps, c’est ça qui est marrant. Mais si je me laissais aller, si j’étais milliardaire sur une île déserte, si j’avais plein de bouquins, je sais pas, peut-être que je ferais autre chose (rires). Mais j’essaie quand même d’en faire souvent, à la fois parce que ça correspond à quelque chose, et puis parce que c’est important de tenir quelque chose de régulier.

Propos recueillis par Mathilde Rouxel.

Troisième partie à suivre…

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2 réflexions sur “Interview : Lucas Taïeb – Partie 2

  1. J’apprécie cette comparaison musicale ! Bon, si je faisais de la musique aujourd’hui, je ne ferais pas du tout du rock, mais au sens large ça a quand même du sens de dire ça. Salutations.

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