Prose

Le rivage des Lotophages

Sous un ciel minéral couvert d’une patine verdâtre s’étire en nuances de gris le Rivage des Lotophages. Sous un ciel vert-de-gris et sur une plage aux grains de sable gris souris s’alignent les Sarcophages. Allongés là, le dos contre la pierre froide, le visage tourné vers l’absence d’étoiles, les Rêveurs rêvent d’interminables rêves couleur ardoise, couleur anthracite.

Ô plaisir à peine teinté d’amertume que celui de paresser stupidement ! Torpeur bienheureuse du bétail somnolant. Léthargie des Lotophages… Nous sommes étendus dans nos sarcophages pour des myriades d’années d’esclavage.

Sarcophages de porphyre, de grès, de basalte, et même d’acajou et d’ébène, car ici, face à la mer immobile, le bois est immarcescible comme la pierre.

Allongé là, le dos contre la pierre froide, le regard étoilé tourné vers le ciel étoilé, je rêve. Seigneur de la Maison de l’Aurore, je suis parti à la clarté de l’Étoile du Soir. J’ai traversé l’Océan Oriental à bord d’un radeau de serpents. Et quand je suis revenu des Enfers à bord d’une barque de pierre solaire, j’ai remonté le Fleuve Infini des Morts et j’ai franchi les douze portes des heures de la Nuit.

Croyez-vous que nous avons toujours été là, face à la mer immobile, sous le ciel minéral ? Je me souviens confusément… des stigmates sur la paume de nos mains, des plantes de nos pieds entaillées par les pointes tranchantes des cailloux. Notre sang coulait. Nous étions en vie… La bise marine embrassait nos longs cheveux, encouragée par les clameurs tribales. Nous frappions rythmiquement la peau des tambours. Nous avions des chapelets de crustacés, et des coquillages apotropaïques qui nous préservaient de la morsure du Varan. Le sable d’or coulait entre nos doigts ; les coquillages colorés roulaient sous nos pieds. Désormais, le sable gris souris ne fait pas un bruit…

Sous un ciel minéral couvert d’une patine verdâtre s’étire en nuances de gris le Rivage des Lotophages. Sous un ciel vert-de-gris et sur une plage aux grains de sable gris souris s’alignent les Sarcophages. Allongés là, le dos contre la pierre froide, le visage tourné vers l’absence d’étoiles, les Rêveurs rêvent d’interminables rêves, couleur ardoise, couleur anthracite.

Sur la plage s’alignent les sarcophages, comme autant de chrysalides.

Un jour viendra où se lèvera sur le morne rivage des Lotophages la bénédiction d’un soleil nécromant pareil à celui qui brûle la Cyrénaïque. Alors, les morts-vivants que nous sommes, ranimés par les incantations de ce sorcier astral, sentiront dans leurs veines un sang nouveau qui ravivera la flamme de leur coeur. Et ce jour-là, nous rêveront si forts qu’à bord de nos lourds sarcophages de pierre, nous partirons à l’abordage de cieux nouveaux, nous élevant en un vol de papillons aux ailes multicolores.

Arthur Simsa
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