Prose

Tristan Heili, Le fil des jours

A travers les rideaux, filtre un mince rayon, l’un des derniers de ce triste mois d’octobre. Encore un délicieux jour sans saveur qui s’annonce, comme hier, comme demain. Chacun trahissant perpétuellement la promesse d’un avenir radieux. Ainsi coulaient de manière lymphatique et paisible les jours de Suman Haart.

Dans la demi-pénombre enveloppant la pièce, une gorgée de gin, une blonde consumée constituent comme chaque matin les seuls stimulants capables de lui faire débuter sa journée.

La chemise de la veille passée, la mine blafarde, plus coupé que rasé, plus débroussaillé que coiffé, preuves tangibles d’une inexorable  vérité : la conquête du grand monde ne sera encore une fois pas pour aujourd’hui. Que sont devenus ses rêves ? Ces rêves de pouvoir et de gloire, initiés par cette venue à XXX il y a trois ans déjà. Que de chemin parcouru depuis! Pour ainsi dire une évolution de quelques iotas. Quelques iotas en trois ans! A ce rythme, ses rêves seront bientôt écrasés par cette contraignante  réalité.

Si encore Lyliane était là, avec ses tasses de verveines, ses séances de yoga, son alimentation macrobiotique, ses brins de muguets et ses sonnets. Là au creux même de ses bras qui sonnent bien creux aujourd’hui. Autant de choses qu’il n’avait jamais pu  supporter mais qui dorénavant lui manquent tellement. Toutes ces choses qui additionnées lui rappellent une voix, une odeur, une présence… Mais ne parviennent pas à lui faire oublier le silence et la solitude bien longtemps.

Qu’importe, la vie à deux ne lui correspond pas de toute façon. L’amour ! Encore un précepte obscur pour lui, qu’il imagine né dans la religion, pour envelopper le monde en un univers de paix et de bons sentiments, propices à l’adoration d’un dieu qui n’est plus là pour ses fils, si tant est qu’il l’eut été. La belle affaire que cela !

Les bons sentiments mènent à la faiblesse et la faiblesse à la défaite conclue-t-il, en fronçant les sourcils devant son miroir.

29 octobre ; cinq mois maintenant, cinq mois de petits déjeuners de gin et de cigarettes blondes. Qu’avait il fait de sa soirée de la veille ? Rien certainement, comme d’habitude, d’ailleurs il ne s’en souvenait même pas.

8H42. Comme chaque matin dix minutes de retard, une journée classique en somme.

Il faut se presser ; la fosse humaine n’attend pas.

Se presser malgré le climat désengageant que le mirage de soleil pâle ne réchauffera pas. Dommage qu’il ne pleuve pas.

Les feuilles aux teintes chaudes contrastent avec le froid régnant. L’hiver s’annonce douloureux. Déjà les arbres sont en grande partie dépouillés de leurs parures d’été, misérables, leurs branches mises à nu montrent au monde entier leur faiblesse et le caractère éphémère  de leur splendeur. Au moins les arbres font illusions durant le printemps et l’été.

Le froid a au moins l’avantage de débarrasser les pavés d’un bon nombre de ces importuns, qui remplissent, on ne sait trop pourquoi les rues quelle que soit l’heure ou le jour. Comme si chaque être se sentait perdu et ignoré au milieu de ses occupations personnelles et qu’il cherchait instinctivement à se rassurer par la fréquentation de ses semblables.

Lyliane est elle ainsi ?

En pensant de la sorte il accélère le pas et pénètre dans les locaux du journal.

Ses journées débutent ainsi. Ensuite il rejoint à l’avant-dernier étage son bureau, dont l’opaque porte en bois verni restera, contrairement à celles de ses collègues, constamment fermée. Ainsi reclus en ses murs, il peut profiter au mieux du calme ininterrompu pour mener à bien son travail. Celui-ci consiste à référencer les manifestations qui se déroulent pendant une semaine au théâtre et à l’opéra. Le procédé est simple et fatalement,  il devient donc bien vite répétitif et atrocement ennuyeux ; le lundi il adresse par courrier avec ses sentiments distingués, une demande de programme pour la semaine suivante, les retours s’effectuent mécaniquement le mardi. Il dispose ensuite de deux jours pour retranscrire les informations parmi lesquelles les horaires, les tarifs et un résumé de la pièce seront les plus importantes. Un résumé déjà rédigé. Il ne dispose pas de la liberté de livrer ses propres analyses.

Cet article est ensuite transmis le vendredi matin au directeur.

Il avait longtemps espéré qu’au bout d’un certain temps, la nature de son travail évoluerait, qu’il obtiendrait un réel rôle de critique, que son jugement finirait par être reconnu. Malheureusement, il avait fini par se rendre à l’évidence ; il n’en serait jamais ainsi dans ce bureau de l’avant-dernier étage.

Au moins le rédacteur en chef lui passait les frasques qui lui avaient déjà causés trop de renvois.

De plus, remplir les pages « critiques artistiques » , lui permettait au moins de ne pas avoir à endurer la corvée de se mêler aux autres membres du journal, ne pas participer à la vie de la rédaction lui convenait parfaitement.

Malgré ces quelques avantages que lui procure cette situation, elle est bien loin de convenir à Suman, car plus il y regarde, plus celle-ci représente pour lui, l’antre des rêves perdus. Trois ans de gel, combien de temps cela durerait il encore ? Combien de temps à écrire ces rubriques dont le succès stigmatise les limites de la culture de masse ? Continuer ainsi ne le mènera nulle part. Les rois ne naissent pas valets.

Ces pensées occupent son esprit chaque jour tandis qu’il bâcle sa rubrique. Dehors désormais la nuit a prit ses quartiers, la pluie cogne aux vitres. Enfin. Les rues vont être bien calmes ce soir, débarrassées de toute autre présence que celle de ces gouttes, remplaçants à elles seules le trafic habituel des badauds  sur les pavés. Elles perlent sur les fenêtres alignées, jusqu’à les embuer. Ce soir, le ciel sera sans étoiles, les flaques n’auront rien à refléter, du vide, du noir. Il pleut des gouttes de solitude.

        L’humidité ambiante relègue le froid au rang de détail et l’averse rafraichit les idées de Suman. Seule dans cet univers sombre, la Lune donne un éclat monochrome à ce tableau d’une sinistre beauté C’est vraiment une belle soirée qui s’annonce. Une soirée à s’enivrer, à s’enfumer, une soirée à oublier ses rêves.

        Les rues sonnent bien vides, il n’est pourtant pas si tard, mais l’ondée qui tombe dru a nettoyé la ville à grand renfort de pluie et de vent, l’air est désormais si pur, respirable. Cette averse qui coule le long des membres de Suman est telle une absolution salvatrice dispersée avec grâce et magnificence. Un autre déluge en vue ? Pour oublier l’homme au lieu de le laisser s’embraser à petit feu. Une fois de plus.

        Les gouttes qui se déversent par centaines font déborder les caniveaux, un chien tente de se soustraire au jugement du ciel en s’abritant sous un banc. Par ce temps, il ne fait pas bon être constitué de chair et de sang. Qu’importe les intempéries, un bon verre de whisky  remettra le jeune homme d’aplomb. Malgré la sensation de bien être qu’il ressent, il ne peut réfréner ces frémissements qui trahissent le froid qui s’empare de lui, et qui l’empêchent de pouvoir jouir de ces secondes radieuses.

        L’eau qui noircit sa chevelure brune perle,  l’intensité des gouttes l’oblige à n’entrouvrir que légèrement ses profonds yeux gris et hérisse ses poils, elle le contraint à écourter son vagabondage. Son corps s’électrise sous les lampadaires tandis que nait en lui la sensation qu’on l’observe, qu’il est suivi, mais mis à part lui et ses milliers de reflets perdus dans les flaques, le monde est en sommeil ce soir. Un monde uniquement composé de mille lui-même, une idée à la fois séduisante et cauchemardesque qui le fait sourire tandis qu’il allume une cigarette.

        Le chat qui sommeille sous le porche de l’église Saint Fiacre, écarquille les yeux, à la manière d’un homme saoul qui croit reconnaître une vieille connaissance. Il lui adresse  un regard interrogatif comme s’il s’étonnait de la présence intrusive du jeune homme sous le saint abri. Jeune mais à l’attitude usée. Chacun de ses gestes trahit une mélancolie propre à ceux qui sont restés au monde sans s’y livrer. Fumée volatile et regard lointain, l’étreinte de l’ennui se resserre. Comment était ce avant ? Il y a si longtemps, il ne se souvient plus.

        22h, la brume voile les environs de son délicat manteau, tout n’est plus qu’ombre, tout n’est plus que flou. Teintant cette scène d’un arrière goût de nulle part.

Il est temps de rentrer.

Prendre la direction de l’appartement, le plus lentement possible, suspendre le temps, mais comme à chaque fois s’y retrouver, sans surprise.  Rejoindre le quartier abandonné de tous ses feux, de tout artifice  Claquer la porte cochère, cogner sur les marches dans l’obscurité que seule trompe la clarté de la lune, des gestes répétés chaque soirs depuis trois ans, de même que la contemplation par la lucarne de la cour pavée, infranchissable frontière entre son modeste immeuble et la façade opposée. Rangées d’élégantes fenêtres, corniches de style gothique, l’édifice inspire l’orgueil de la vie. Ce monde d’en face, Suman ne veut plus l’observer depuis l’autre rive.

Rêves de grandeurs, de luxure et d’artifices.

Tristan Heili (La Plume de Stan P.)
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