Littérature

Coup de poing

Le pouvoir rectal.

Avez-vous déjà mis les pieds dans une église ?

Un immense congélateur de pierres qui se met à résonner même lorsque vous parlez à voix basse. Quelque part, ça ressemblait un peu à ça.

Le ventre de Hugo ressemblait à une cathédrale.

J’imagine que le temps d’y arriver, en passant des heures et des heures à gravir les détours sinueux de son intestin, m’a fait tellement souffrir que mettre les pieds dans son estomac m’est apparu comme une récompense divine.

S’il y avait eu un ciel au dessus de ma tête, j’aurais sans doute pu voir un halo percer les nuages et m’éblouir comme si j’étais le Christ.

Même si se faire clouer à une croix n’est sans doute pas le trip le plus agréable qui soit, Jésus ne s’est jamais retrouvé les deux pieds dans la merde au sens propre du terme.

Je ne suis pas un martyr, et encore moins un Saint.

Si je me suis retrouvé dans le ventre de mon copain Hugo, c’est avant tout parce que je m’y suis bien employé.

Tous les chemins mènent à Rome.

J’imagine que le rectum fait partie de la liste.

On sous estime totalement la portée psychique, physique et même politique d’un trou de balle. Si vous en doutez, laissez moi vous raconter une histoire.

Pour gouverner le corps humain, les différentes parties qui le composent sont entrées en guerre les unes contre les autres.

La tête, centre d’action et de réflexion, a décidé d’être souveraine naturelle.

Bien évidemment, les mains n’étaient pas d’accord. Elles touchent, elles effleurent, elles prennent, elles écrivent. La majorité des mouvements utiles au corps leur sont dues.

Et puis les jambes ont mis les pieds dans le plat.

Si le corps ne peut se déplacer, alors à quoi sert t-il ?

Alors que la bataille faisait rage entre ces différents protagonistes, un outsider a pointé le bout de son nez : le trou du cul.

Il n’a pas eu besoin de l’ouvrir pour se faire entendre. Une grève expéditive a suffi à faire ployer ses adversaires sous la pression : l’anus bouché, les mains se sont mises à trembler, incontrôlables. Les jambes se sont misent à flageller sans rien y comprendre. Et le cerveau a sombré dans l’asphyxie, incapable de la moindre réflexion.

En se débouchant, le fion, vainqueur, mis fin à sa grève et tous comprirent qu’il était le maître naturel de ce corps dont ils dépendaient tous.

Ainsi, un trou du cul s’est retrouvé à la tête du système.

Mais revenons en à notre histoire.

Dans le terrier du lapin.

On avait de la tequila, de la bière, du rhum, de l’éther, du poppers et du lubrifiant.

Tout était en règle pour mourir de rire.

Suicide par hilarité.

Après deux bonnes heures à picoler et à se goinfrer de vasodilatateurs, Hugo et moi étions suffisamment dingues pour nous lancer dans la plongée philosophico-psychédélico-métaphysique que nous projetions de faire depuis un bail.

Mon avant bras ressemblait à un puissant nageur en train de bondir de l’eau, après une bonne tartine de lubrifiant, jusqu’au coude.

Hugo a éclaté de rire au moment où je suis rentré en contact avec la peau tendue et graisseuse de son rectum.

J’avais l’impression de glisser ma main dans un baquet d’eau tiède, presque chaude, tant il était humide et bouillonnant.

Un clapotis moite s’étirait en longueur au fur et à mesure que je m’enfonçais.

J’ai senti la chair tendre de mon coude caresser celle de son trou du cul, tandis que Hugo grognait de plus en plus paisiblement.

Je ne me suis pas dégonflé.

Lui non plus.

J’ai continué à couler lentement dans son orifice, jusqu’à ce que ce soit mon épaule et mon aisselle qui se tiédissent et s’humidifient avant de rentrer également dans son arrière boutique.

J’ai penché la tête, tendu le cou, pour pouvoir les passer dedans.

Et puis j’ai tendu mon bras gauche le long de mon corps pour adopter la forme d’un suppositoire – ou d’un gode, selon ce que vous pratiquez le plus.

Je me suis senti glisser tout entier dans son cul.

Un nouveau clapotis humide m’indiqua que mes pieds venaient de passer en frottant le rebord mou et glissant de l’anus de Hugo.

J’avais l’impression de plonger tout entier dans une source chaude.

La tiédeur et le silence m’enveloppaient pour mieux m’engloutir.

Noire est la nuit.

Seul dans l’obscurité, j’ai longtemps eu peur d’allumer mon briquet.

Une pièce de plastique sublime sur laquelle brillait le visage rond et luisant de David Hasselhoff, bardé de cuir sous un ciel rose.

Allumer une quelconque flamme dans ce tunnel était aussi suicidaire que de traverser le Bronx en uniforme du Ku-Klux-Klan. Une réaction chimique due au méthane m’aurait expédié fissa hors du délicieux trou de balle de Hugo. Peut-être pas en un seul morceau.

Finir en bouillie, comme mâché par un cyclope.

Alors j’ai continué de tâtonner.

Avancer à l’aveuglette était un jeu presque plaisant.

Il fallait grimper, crapahuter dans de la merde encore chaude, traverser des murs d’excréments au cœur desquels je ne pouvais plus respirer, se laisser glisser le long de conduits flasques avant d’échouer dans des flaques malodorantes.

Une aventure sensorielle, intersidérale.

J’imaginais Hugo continuer de grogner, se convulser, gémir, au fur et à mesure que j’avançais dans cette expédition, ce Road Tripes Anal.

Je ne savais pas dans quelle direction j’allais mais le fait est que j’y mettais tout mon cœur.

Traverser le gros intestin puis l’intestin grêle de son meilleur ami est une chance qui n’est pas donnée à tous. Mon chemin de croix jusqu’à son estomac.

Je n’avais qu’une envie : retirer mes vêtements et plonger tout entier dans sa bile chaude.

Faire des brasses le long des rebords moussants.

Glisser le long de ses parois luisantes et finir en bombe.

Éclabousser tout ce qui se trouverait en face de moi.

Les effluves de rhum, de tequila, rongeant les carrés de chocolat avalés tout ronds et les restes éparses des œufs de Pâques Cadbury fourrés à la crème fouettée et au caramel…

Mais pour l’heure, je n’y étais pas encore.

Faire de l’urbex dans l’intestin grêle était certes plus facile – la merde ne s’y accumulait pas comme dans le gros intestin – mais non moins dangereux.

Tout n’était encore qu’enchevêtrements d’enchevêtrements d’enchevêtrements.

Au loin, j’apercevais une lumière.

Une lumière rougeoyante sur laquelle se baladait les remous de la bile.

Enfin, j’étais arrivé en Terre Sainte.

Graceland.

La voilà, ma cathédrale.

À la différence que celle-ci est chaude, colorée de rouge, de rose et parfumée d’odeurs acres.

Les voûtes de l’estomac de Hugo ressemblent à celles des plafonds d’église.

Mais elles ne sont pas souillées des œuvres de Michel-Ange.

J’ignore d’où vient la lumière, mais l’œsophage au dessus de moi, s’envolant comme un chapiteau de cirque, doit bien y être pour quelque chose.

J’arrache mes fringues avec vivacité.

Je ne les tords mêmes pas.

De gros boudins d’excréments tordus, de la vaseline chaude et quelques autres fluides inconnus en chuteraient sans pour autant les rendre un peu moins crades.

Alors je me jette nu dans ce lac qui sent la mort, le vomi et la pourriture.

L’air au dessus de sa surface grumeleuse se tord, comme sur le goudron en été.

Je me sens dévoré par les brûlures, comme si cette mer était peuplée de poissons en train de me dévorer la chair du cul, des cuisses et des parties inférieures.

J’avance à grandes brasses, plongeant le visage dans cette matière qui ne ressemble à rien de ce que je connaissais avant.

J’entends un sifflement, quelque chose de strident.

Alors je plonge pour y échapper.

Le monde du silence. J’ai l’impression d’être une baleine qui s’en va de la surface pour fuir les pêcheurs au harpon.

Des raies de lumière brisent les flots et ce qu’il y a en dessous ressemble étrangement aux fonds marins. À la différence que leur bleu obscur laisse place à un jaune ocre, un jaune mordoré, sale et pourrissant.

J’ai l’impression de nager dans de l’or liquide.

Et puis dans l’ombre de ces bas fonds, je vois un visage.

Quelque chose de squelettique qui me sourit, me jaugeant de ses orbites vides.

J’ai envie de crier. Mais comment je fais ça moi, hein?

Alors j’ouvre la bouche et me force, mais rien ne sort sinon de grosses bulles grasses et paresseuses qui peinent à remonter à la surface.

Je bats des pieds pour remonter le plus vite possible.

Une fois la tête dehors, je souffle pour évacuer les petits morceaux qui me collent au palais et dans les narines. Je reprends ma brasse olympique en redoublant d’efforts avant de m’agripper au rebord glissant pour me hisser hors du lac de bile.

J’essuie mes yeux, les rouvre, constate que la lumière œsophagienne a disparu mais que le sifflement strident est toujours bien là.

Sur l’autre rive, un homme en smoking noir, jeune et musclé, les cheveux gelés et peroxydés, me lance un clin d’œil en retirant son index et son pouce d’entre ses lèvres.

Le sifflement s’arrête.

Il esquisse un léger sourire sur son visage halé de surfeur californien, et me fait un geste de la main pour m’indiquer le plafond.

Alors je sens un grondement, un tremblement, comme un bruit sourd qui met tout l’estomac en branle. Je glisse le long du rebord et, à peine ai-je le temps de m’affaler dans la bile chaude, que me voici aspiré vers le haut, comme un brin de poussière dans un aspirateur.

Les flots de bouffe prédigérée s’envolent avec moi tandis que le surfeur en smoking s’allume une clope en me faisant au revoir de la main droite.

Ses pieds à lui restent bien arrimés au sol rose sur lequel courent de petites veines noires.

Lorsque j’entre dans l’œsophage, je peux sentir toute la matière puante qui m’accompagne se plaquer avec fracas contre ses parois, tandis que je me retrouve écrasé entre un morceau de pain moite et une tranche de bacon mâchouillée.

Et puis c’est là que tout se termine.

Noir. Plus rien.

Le public applaudit et les rideaux de velours rouge se ferment.

That’s All Folk !

Le retour.

Lorsque j’ai ouvert les yeux, j’étais complètement nu sur le carrelage blanc de la cuisine.

Tiède et poisseux, couvert de morceaux de bouffe et puant le vomi à quinze kilomètres à la ronde. Mes vêtements étaient t-ils restés dans le ventre de Hugo ?

Pour l’heure je n’avais pas envie de le savoir.

J’entendais des grognements et l’air frais sur ma peau était d’autant plus glacé que j’étais complètement trempé.

J’ai passé ma main dans mes cheveux.

J’ai eu envie de crier. Ils étaient absolument dégueulasses.

Mais vraiment !

Et comme j’entendais toujours ces grognements, je me suis retourné pour regarder Hugo.

Il convulsait sur le carrelage.

Une traînée de bile jaune allait de mon corps nu et sale à sa bouche qui en rejetait d’avantage. C’est là que j’ai vu ce qui produisait ces grognements.

Un avant bras complet sortait de la bouche de mon ami.

Un avant bras richement enveloppé d’une manche de costard noir dont la main folle tâtonnait sur le carrelage à la recherche de la cigarette presque consumée qui avait roulé à quelques dizaines de centimètres.

Les doigts caramels et épileptiques se sont saisis du mégot et la main s’est rétractée.

Cette espèce de serpent de luxe, arnachée d’une montre Marc Jacobs d’une sympathique couleur violette – je préfère néanmoins les blanches – s’est rentré d’un geste fluide dans la bouche de Hugo.


Mon ami a crachoté encore deux maigres jets de bile avant de s’écrouler sur le ventre et de gémir.

  • Je t’ai jamais parlé de lui hein ?
  • Gros fumeur ?
  • Gros fumeur…

Et le silence ce fît entendre.

Guillaume  Labrude 
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