Prose

La Tambouille

Toute la tragédie s’était déroulée dans la cuisine. C’était, autant que je me rappelle, une cuisine à l’ancienne tout à fait quelconque, avec son carrelage grossier couleur terre battue, ses rideaux à carreaux rouges et blancs, sa table et ses étagères rustiques. A côté, le fourneau et son paquet d’allumettes que l’on grattait pour provoquer la petite flamme vacillante. Au bout du robinet surplombant l’évier, de petites gouttes apparaissaient, grossissaient et tombaient à rythme régulier dans le bac. Tout était net, propre, en ordre. Sur le rebord de la fenêtre, une orchidée violette et blanche ajoutait un peu de gaieté, avec, à ses côtés, un énorme chat tigré endormi.

Quel monde de violence se cachait pourtant derrière ces grosses portes de placards ! Les tiroirs coulissants couinaient comme le glas chaque fois qu’on les ouvrait. A l’intérieur étaient renfermés des quantités impressionnantes d’objets sans âme, conçus pour la mort. Couteaux de toutes tailles et de toutes sortes pour écarteler, démembrer, dépecer toute forme de vie : poissons, agnelets, lapins immobilisés dans un suprême élan de fuite, volaille dont l’?il vitreux fixait sans ciller l’arme qui tranchait son cou déjà branlant. On pouvait y trouver encore les fourchettes qu’une mère avait plantées dans la main du fils qui l’avait défiée ou encore les cuillères qui servaient à racler le fond des assiettes pour effacer toute trace visible des crimes quotidiens. Et que dire de tous ces récipients, casseroles, poêles, plats que l’on enfournait dans la chaleur de l’enfer et marmites. Dans leurs sombres viscères des dizaines de légumes oranges, verts, blancs, dont la chair avait été mise à nue malgré leurs hurlements silencieux, s’amollissaient et s’alanguissaient sous la vapeur étouffante, toxique,  les uns entassés sur les autres, sans espoir d’échapper aux parois froides comme l’acier de leur bourreau.

Toutes ces horreurs étaient pour l’heure inconnues de Cocotte-minute. Fraîchement arrivée, elle n’avait été arrachée au néant de son carton d’emballage que depuis quelques instants. Avant que ne se referme son placard, c’est à peine si elle avait pu jeter un regard anxieux sur ce lieu rempli de tant de couleurs lumineuses et brillantes. Elle s’était émerveillée des reliefs qu’elle avait entraperçus mais cette vision avait réveillé une sourde angoisse tapie dans ses entrailles. Bien qu’elle n’ait connu jusqu’ici que l’abîme et les ténèbres, elle aurait souhaité y rester éternellement. Au moins elle y était en sécurité. Maintenant la porte grinçante du placard se refermait et la laissait seule avec ses mystérieux voisins empilés qui ne lui inspiraient rien d’autre que de la crainte.

Ce n’était pas que Cocotte était particulièrement farouche de nature, mais des dieux inoxydables avaient maudit toute sa famille depuis bien des générations. Quelle forme prendrait cette punition ? Cocotte l’ignorait mais elle ne pourrait y échapper. Déjà ses parents avaient connu une mort atroce. De la famille des casseroles tous deux, ils avaient été métamorphosés alors qu’ils tentaient de fuir leur sort, en canette de bière et avaient fini écrasés sous le pneu d’un 4×4, aplatis contre le bitume brûlant. Cocotte, terrorisée, se réveillait en sursaut chaque nuit, en proie à d’affreux cauchemars où elle se voyait toujours fondre dans les flammes de l’enfer.  Elle restait constamment sur le qui-vive sans savoir que sa destinée était déjà engagée sur une pente glissante qu’elle ne pourrait jamais remonter. En effet, sur l’étagère du dessus, un étrange personnage, transi, ne parvenait à détacher d’elle ses yeux.

Balance languissait d’amour, ivre de passion dès le premier regard posé sur elle. La vue de cette sublime apparition avait fait sur lui l’effet d’une étincelle que l’on jette sur de l’alcool. Il était resté médusé, incapable de bouger depuis cet instant. Comment ne pas admirer chaque jour et chaque nuit cet objet de perfection ? Oh, ce pourtour ravissant de la taille, rond à souhait comme une brioche que l’on voudrait croquer ! Et ces poignées, quels amours ! Ce sifflement mélodieux qu’elle laissait parfois échapper lorsqu’elle rêvait la nuit le faisait frémir. Il imaginait son propre bonheur s’il pouvait un jour effleurer son mécanisme et faire retentir ce doux cri à son tour. Ah, elle le brûlait de son éclat et ne le savait pas ! Mais comment pouvait-il aimer cette créature qui n’était pas de sa race, cet objet si imposant qui pourrait l’écraser s’il s’approchait d’elle ? Il tentait tant bien que mal de cacher sa passion que ses voisins condamneraient irrévocablement. Une cocotte-minute et une balance, avait-on jamais vu ça ? On n’aurait pas idée de mélanger les torchons et les serviettes. Balance savait qu’on le châtierait on ne peut plus sévèrement. Lui, cela lui était bien égal. Qu’on le lynche, il n’en avait cure. Au moins, il connaîtrait l’extase pendant quelques temps auprès de sa bien-aimée. Mais elle, qu’on ose la toucher, il en était hors de question. Jamais il ne le supporterait. Ah ! Pourquoi aimait-il une cocotte-minute ? Pourquoi ? Les dieux pernicieux avaient dû le maudire. Peut-être se délectaient-ils de le voir se battre avec cette passion, et de voir ses propres aiguilles en mesurer le poids à chaque instant. Qu’on ôte Cocotte de sa vue et il dépérirait de ne plus la voir ; qu’elle revienne, et son feu reprendrait de plus belle. Mais elle, à l’étage inférieur, ignorait tout de ce qui se tramait juste au-dessus d’elle. Évidemment, il avait tenté de lutter contre cette passion contre-nature. Plusieurs fois il avait essayé de se perdre dans le labyrinthe des placards. Malgré le dédale formé par les autres troglodytes, elle le rappelait toujours à elle, le guidant vers elle telle une lumière incandescente. On aurait dit qu’une chaîne invisible le tirait. Fou de douleur, une nuit il n’y tint plus. Il fallait qu’elle soit à lui. Au diable les retombées de cet amour profane !

« Hey, ma cocotte ! Appela-t-il

– Entendrais-je des voix ? Se demanda l’intéressée, il me semble que l’on m’appelle.

– C’est moi, fit Balance, je t’aime ma chérie, ouvre-moi ton couvercle je t’en prie. Je ne peux vivre sans toi !

– Allez-vous-en ! Siffla Cocotte qui, sans voir cet inconnu, pressentait qu’il était déjà trop tard. Ne vous approchez pas ! Je suis victime d’une malédiction comme tous ceux de ma famille. Si je succombe à l’amour, qui sait quels tourments je subirai ? Déjà j’entends les rumeurs haineuses de ceux qui nous entourent. Partez, je vous en conjure. »

Mais rien n’aurait pu décourager Balance. Il s’avança et se laissa tomber auprès de sa dulcinée. Des clameurs venimeuses retentirent à ses oreilles mais, sourd à ces vociférations, il avança sans jamais se retourner.

Soudain Cocotte le vit, rougit, s’empourpra tant et si bien qu’elle ne put proférer la moindre parole. La passion s’était insinuée en elle par tous ses interstices. Le couvercle de Cocotte, comme pétrifié, tomba avec fracas à ses côtés. Elle tenta cet ultime cri d’alerte qui résonnait comme une invitation :

« Je t’en prie ! Cesse tes caresses ou je cède à tes avances ! »

Las, les jeux étaient faits. Ils reposaient là maintenant, heureux tous les deux, lui dans son doux intérieur à elle :

– « Ah, soupira Cocotte, est-ce là la punition infligée par le Destin ? Comme mon châtiment me semble savoureux à tes côtés.

– Je les ai vaincus, ceux qui se croient supérieurs à nous, ricana Balance. Mon amour, enfuyons-nous loin de ce lieu stérile.

– Stérile ? Cocotte fondit en larmes soudainement. Pas assez pour mon ventre. Je sens le résultat de notre union qui s’agite déjà ! »

Et c’est ainsi que je naquis, moi, digne chimère, dernier rejeton maudit de ma lignée. Je parus aux yeux du monde composteur, banni de la cuisine et condamné par l’arbitraire à être muré au fond du jardin… Monstre sans queue ni tête, j’attire à moi par ma stature équilibrée et mes sifflements racoleurs condiments échoués, yaourts de passage, parmesan en rade, œufs oubliés. Que sont devenus mes géniteurs ? Leurs amours coupables furent dénoncées par les autres ustensiles qui les saisirent dans un filet au cours de leurs ébats. Prisonniers, incapables de bouger, on les trouva enlacés ainsi. Comme châtiment, Père dut supporter pour toujours le poids des ingrédients sur ses plateaux et Maman le cul sur le feu, brûle dans le stupre d’inavouables tourments.

Hélène Lesieur
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