Philosophie

Restons raisonnables !

Une paix au goût de tolérance : éléments de réflexion politique à partir de John Rawls

Le grand ouvrage de John Rawls, A Theory of Justice, a suscité de très nombreuses réactions et critiques. Il y fait face dans la suite de son œuvre, en affirmant sa volonté de présenter une utopie réaliste ; en effet, dans Political Liberalism, il abandonne toute prétention à l’universalisme et réinterprète sa théorie relativement aux traditions de l’Etat démocratique libéral moderne dont il la rapproche. La théorie de la justice comme équité est alors présentée comme la conception politique qui permettrait de réunir raisonnablement les désaccords moraux auxquels sont nécessairement confrontées les sociétés, favorisant par-là la stabilité. Car en effet, et c’est un fait que Rawls accepte, chacun a sa propre conception compréhensive du bien, qui ne se limite pas à une conception de la justice, mais qui prétend régenter tous les domaines de la vie, et impose des normes aux individus, voire aux membres de la société. Ce pluralisme est présent dans ce que Rawls appelle le « cas intérieur » de la société, mais également, et de manière plus manifeste encore, au niveau international, en ce qui concerne les conceptions de chaque peuple. Il développe ce dernier point dans The Law of people, à partir des bases présentées dans l’ouvrage précédemment cité. Dans ces deux publications, Rawls essaie de proposer une solution qui ne revient pas à ignorer ou à remplacer le projet personnel de chacun ; en se basant sur les principes du libéralisme, qui donnent la priorité aux droits individuels et non à la norme globale, il fait émerger la notion de raisonnable, à l’origine de la possibilité de toute coopération. C’est autour de cette notion, omniprésente dans son œuvre et particulièrement dans ces deux derniers ouvrages, que va s’articuler cette question fondamentale de la possibilité d’une coexistence pacifique entre des citoyens libres et égaux malgré les contradictions qui opposent leurs doctrines compréhensives particulières qui guide ici sa réflexion. Cette recherche d’une base publique raisonnable à l’échelle d’une société libérale et à l’échelle d’une Société des Peuples permet donc à Rawls de montrer que la raison, en tant que principe raisonnable, permet de s’entendre sur nos malentendus et de réduire la violence. Cette conception « utopique réaliste »  appliquée au monde moderne permet cependant de s’interroger sur les tenants et les aboutissants, et, au-delà, sur l’étroitesse du seul principe de raisonnable comme principe de stabilité d’une société pour répondre aux enjeux primordiaux auxquels il est confronté.

            Qu’est-ce qu’être raisonnable selon John Rawls ? Déjà présente dans A Theory of Justice, cette notion est à la base de la coopération des citoyens dans une société réglée selon une théorie de la justice comme équité. Dans ce premier ouvrage, cette conception du raisonnable découle de la situation établie dans la position originelle, sous le voile d’ignorance, lorsque l’abstraction, qui exclut délibérément les éléments qui font que nous sommes des individualités, avait permis de choisir rationnellement des principes raisonnablement justes, que chaque personne raisonnable trouve raisonnable d’adopter : ce sont les principes d’égale liberté et de différence. Dans une théorie de la justice comme équité, chacun part avec les mêmes chances ; c’est une conception raisonnablement juste et efficace. Comme nous l’avons précisé, dans les écrits suivants que nous avons cités, il replace cette théorie dans le cadre des démocraties modernes, donnant ainsi une dimension plus substantielle des principes, mettant par-là en danger leur universalité. Ainsi, dansPolitical Liberalism, il s’agit, comme dans le Contrat Social de Rousseau, de choisir dans l’être humain pour fonder la société des facultés qui ne changent pas : celle de se donner des fins, de pouvoir coopérer en considérant l’avantage distributif. Chaque citoyen a ses propres fins, tous n’ont pas les mêmes avantages ; on peut donc discerner dans cette coopération à la fois un égoïsme limité et un désintérêt limité, dans la mesure où chaque personne vise son propre intérêt déterminé par sa propre conception du bien, mais que celui-ci ne provoque pas une comparaison avec autrui et n’empêche pas la collaboration. Rawls symbolise ces deux niveaux de raisonnement moral public et non public constitutif de sa théorie de la justice comme équité par l’utilisation des notions de raisonnable et de rationnel. C’est d’ailleurs presque sur cette distinction fondamentale que s’ouvre Political Liberalism. Ainsi, il définit d’emblée le raisonnable en se référant essentiellement à la capacité d’un sens moral de la justice et aux vertus morales ; car il s’avère que cette notion soit un réel fondement éthique : Rawls désigne le devoir moral de justifier nos jugements politiques par la raison publique, pour des questions de légitimité, et de désir de coopération avec autrui sur la base de termes acceptables aux yeux de tous. Cette définition implique la capacité et la volonté de justifier nos conceptions en des termes publiquement acceptables. Cette relation établie avec la notion de publicité est importante : elle pose le raisonnable comme notion centrée sur la raison comme capacité d’adaptation sociale, qui permet aux citoyens de présenter leurs revendications aux exigences de la vie publique. C’est cette notion de publicité qui crée la distinction entre raisonnable et rationnel. Sans se présenter comme une prétention à la vérité, le raisonnable sert cependant de base publique commune de justification à partir de laquelle seront évalués les principes de justice par des citoyens dépendant de la conception kantienne de la personne, c’est-à-dire considérés comme personnes morales libres et égales. Entre altruisme et égoïsme, Rawls rappelle le caractère de réciprocité présenté dans A Theory of Justice, nécessaire à une telle conception de la justice, qui doit être indépendante des doctrines conflictuelles qui distinguent les citoyens dans leur usage non public de la raison, c’est-à-dire dans leur rationalité. La notion de rationnel se définit en effet chez Rawls comme la conception particulière du bien de chacun et de la poursuite des fins individuelles qui y sont liées. C’est une notion pratique, qui s’applique à l’agent individuel exerçant ses capacités de jugement et de délibération relativement à ses intérêts particuliers. On peut ici souligner une certaine parenté avec les deux formes de raison pratique chez Kant : la raison pure, qui se définit selon l’impératif catégorique, et empirique, qu’incarne l’impératif hypothétique. Le raisonnable se dote alors d’un a priori épistémologique par rapport au rationnel : il établit le cadre moral dans lequel chacun va pouvoir poursuivre ses fins individuelles. Il se présente donc, comme nous l’avons précédemment souligné, comme une capacité morale, une conception non-instrumentale de la relation avec autrui, de la communauté, qui subordonne les autres formes de délibération. La société qui en découle acquiert une signification morale qui ne se limite pas à l’exercice de la rationalité individuelle. Elle permet donc la cohabitation de plusieurs conceptions individuelles du bien, si celles-ci sont raisonnables, c’est-à-dire se concevant comme égales, et restant prêtes à proposer des principes et des critères qui représentent des termes équitables de coopération, autrement dit, si elles acceptent le critère de réciprocité. Il existe également naturellement des doctrines non raisonnables, qui instaurent un pluralisme de fait, mais ces conceptions ne peuvent être prises en compte dans une conception raisonnable de la justice. La diversité des doctrines répondant aux principes établis dans la position originelle, que Rawls présente comme un fait, est appelé « pluralisme raisonnable », et est posé comme caractéristique des sociétés démocratiques libérales. Il distingue par-là explicitement sa théorie de la justice de théories où la coopération dérive strictement de la poursuite d’intérêts individuels, c’est-à-dire de principes rationnels, auxquels il manque une forme particulière de sensibilité morale ; pour lui, « le critère général du raisonnable est un vaste équilibre réflexif » et paraît mieux placé pour fonder la moralité. Il refuse donc de dériver le raisonnable du rationnel ; et à la manière de la priorité du juste sur le bien présente dans A Theory of Justice, Rawls pose ici que le raisonnable, comme idée des termes équitables de la coopération et motivation morale liée à cette idée, encadre et limite le rationnel, entendu comme la poursuite par chacun de ses fins et intérêts particuliers. Profondément complémentaires cependant, puisqu’ils ne peuvent exister l’un sans l’autre, ces deux notions ainsi articulées permettent aux citoyens d’adhérer à leurs propres conceptions générales du bien sans pour autant compromettre l’existence d’une conception commune de la justice. Ainsi, on peut établir que chez Rawls, dans Political Liberalism et dans The Law of People, le raisonnable est entendu en tant qu’idée morale, définie par son caractère public en tant que devoir moral de justification par la raison publique et en tant que désir de coopération sur la base de termes acceptables raisonnablement par tous. Les personnes raisonnables, en ce qu’elles possèdent une sensibilité morale, ne sont pas motivées par le bien général en tant que tel mais désirent vivre dans un monde social où elles pourront « coopérer librement et en toute égalité avec les autres sur une base acceptée par tous ». (Libéralisme politique)

            De ces principes et de cette coopération raisonnable peut naître une société raisonnable, libérale. Tout d’abord, comme nous l’avons noté, la société raisonnable est basée sur les deux principes de justice choisis raisonnablement dans la position originelle. La réciprocité nécessaire au développement d’une société raisonnable est basée sur la confiance ; en effet, si on ne peut pas avoir confiance en les autres, il paraît irrationnel d’accepter le contrat. Dans une société raisonnable, chacun a sa propre fin et est doté de cette faculté morale qui le rend prêt à proposer ou à approuver des termes équitables de coopération. Un régime de société raisonnable, du fait du pluralisme raisonnable, « résultat normal de l’exercice de la raison humaine dans le cadre des institutions libres d’un régime démocratique constitutionnel », que nous avons défini, est confronté aux conflits d’intérêt ou d’opinion. Ainsi, comme il le souligne au niveau de la société dans Political Liberalism et au niveau d’une Société es Peuples dans The Law of People, les conceptions religieuses ou philosophiques se présentent comme un tout face aux conceptions du monde et de la vie que nous menons les uns avec les autres. Il est donc important, dans une société raisonnable, de pouvoir reconnaître les difficultés de jugement, c’est-à-dire le fait que personne n’adopte les mêmes doctrines, qui n’ont donc pas de fondement public et commun de justification, mais qui peuvent cependant toutes être raisonnables. De fait, reconnaître que ces difficultés de jugement imposent des limites à ce qui peut être raisonnablement justifié engendre l’approbation d’une certaine forme de liberté de conscience ou de pensée. La conception de pluralisme raisonnable doit donc nécessairement s’accompagner d’une conception de la tolérance. Cependant, sur quoi se fonde cette tolérance ? Rawls note que les conflits les plus absolus portent sur les « questions les plus élevées », qui généralement (comme on peut le constater historiquement) entravent la possibilité d’avoir des institutions justes dans une société. Mais « même les conditions les plus faibles peuvent être modifiées graduellement » ; ces changements, au niveau par exemple de l’esclavage et des persécutions religieuses, expriment la raison publique, commune. En effet, ces conceptions compréhensives partagent nécessairement certains points ; s’il existe une « culture sociale environnante », c’est elle qui motive les arguments donnés dans la sphère publique, car si chacun a une culture sociale différente, toutes ces doctrines compréhensives raisonnables ont une culture politique en commun, que Rawls nomme « consensus par recoupement ». La tolérance est une marque de respect, qui est une manifestation du sens de l’équité : en effet, si les personnes raisonnables dans une société bien ordonnée sont prêtes à faire des compromis là où les principes de justice ne sont pas menacés, c’est parce qu’ils croient en la valeur du respect mutuel et au sens de la civilité. En s’engageant dans un dialogue public et une justification politique des idées, les personnes raisonnables aboutissent à des accords raisonnables, à la base desquels chacun s’engage à être juste et équitable dans ses transactions avec les autres. La société raisonnable se caractérise par cette acceptation du faillibilisme des doctrines raisonnables de chacun ; ainsi, en cas de conflit, aucune d’entre elles ne saurait légitimement imposer ses convictions morales à l’ensemble de la société en usant de la force. Le caractère raisonnable de la société bien ordonnée (libérale) permet donc de présenter des résultats, obtenus par des procédures publiques, justes et reconnues, qui, s’ils ne résolvent pas tous les désaccords, sont néanmoins reconnus par tous les citoyens raisonnables ; en effet, « la publicité garantit que les citoyens soient en position de connaître et d’accepter l’influence profonde de la structure de base qui modèle leur conception d’eux-mêmes ». La conception de la justice n’est pas imposée, ce qui nierait le caractère raisonnable de cette société, mais elle est construite ; cet accord sur ces principes politiques publics seul, ce consensus par recoupement, permet la stabilité de la société pour des raisons bonnes. Dans The Law of People, il étend cette notion au niveau des relations entre les sociétés libérales entre-elles et avec les sociétés hiérarchiques. En effet, Rawls ne pense pas qu’il faille imposer la société libérale comme standard incontournable pour toute société de personnes ; si un minimum démocratique est respecté, c’est-à-dire si leurs institutions sont en accord avec une conception raisonnable du droit international des peuples, une société libérale raisonnable doit respecter les sociétés organisées selon d’autres principes que les principes libéraux. Ainsi, le principe de tolérance raisonnable peut s’appliquer au-delà des frontières. La notion de raisonnable se définit donc, au niveau communautaire, comme la condition de stabilité de la société, en tant que raison première de la coopération et de la tolérance entre les hommes, contre une conception déraisonnable qui amène à des communautés despotiques ou tyranniques.

            Cette définition du raisonnable, associée au pluralisme, marque une certaine originalité face à ce qu’il avait établi dans A Theory of Justice. En voulant présenter une doctrine plus réaliste, Rawls est amené à constituer de nouveaux concepts fondamentaux, ceux de raison publique, de consensus par recoupement ; il doit également réévaluer la notion de conception politique de l’individu et reconsidérer la théorie de la justice comme équité dans l’optique d’une construction, d’un constructivisme politique, en lieu et place d’un constructivisme moral. La rupture apportée par Political Liberalism réside dans le fait que Rawls y situe clairement les principes de justice comme le fruit d’une culture partagée de la démocratie, démocratie constitutionnelle dont la conception publique de la justice reste indépendante des doctrines compréhensives morales, religieuses et philosophiques. Il accepte la pluralité des idéaux ; il sépare la conception de la justice de la conception du bien, lorsque la tradition les conçoit comme un tout, tout qui comprend justice et morale, toujours liées dans une tradition théologique. L’abandon de l’universalisme au profit de la question de la diversité morale et religieuse au sein de la société politique l’amène également à rompre avec des valeurs substantielles auxquelles devraient se référer les principes de justice politique, telles que l’autonomie kantienne ou l’individualité de Mill, qui réduiraient la possibilité pour ces principes de définir un consensus par recoupement ; il est en effet nécessaire d’abandonner tout engagement vis-à-vis d’une théorie compréhensive, quelle qu’elle soit. De fait, ces principes de justice dans une société raisonnable ne sont pas défendus parce qu’ils soutiennent certains idéaux moraux compréhensifs mais parce qu’ils protègent un « idéal politique englobant ». La conception du libéralisme que présente Rawls dans Political Liberalism et dans The Law of People est un libéralisme qui est construit sur une théorie de la justice soutenant des institutions qui tolèrent une pluralité d’idéaux dans une société stable. On pourrait donc, relativement à cette notion de raisonnable, questionner la pertinence de la référence kantienne, en rappelant avant tout que Kant ne présente pas l’idée d’une justice comprise comme la première vertu des institutions sociales. Selon lui, le droit repose sur les conditions autorisant la coexistence, qui doit satisfaire au critère de la stricte universalisation selon l’impératif catégorique, d’êtres doués de libre-arbitre ; il ne distingue pas légalité et moralité, et recherche en premier lieu l’autonomie de l’individu. L’argumentation rawlsienne, en revanche, ne s’appuie pas sur ce que Kant présente comme l’impératif catégorique, mais sur la prudence de l’individu raisonnable sous le voile d’ignorance, lors de sa délibération rationnelle, ce qui se définit chez Kant comme impératif hypothétique. La notion de raisonnable chez Rawls, puisqu’elle subordonne celle de rationnel, appelle nécessairement une pluralité de conceptions, acceptée dès la position originelle, et qui n’entre pas dans la conception idéale du droit de Kant. A ce niveau, avec Political Liberalism, Rawls se pose en rupture avec cette tradition, en proposant des valeurs politiques et non purement éthiques. Il s’inspire en revanche d’autres positions ; par exemple celle de l’intuitionnisme, qui postule uniquement la justification d’un acte par l’existence d’un fond moral présupposé et sous-jacent à l’action et à la croyance des individus, que l’on retrouve dans l’égalité morale (en raison, donc leur capacité à être raisonnable) des individus, qui est le critère déterminant au fondement du cadre de la position originelle pour la détermination des principes de justice. C’est donc ce caractère raisonnable qui permet la société, et qui se retrouve dans les actions individuelles visant à la réalisation de fins raisonnables.

            La définition de la notion de raisonnable donnée par Rawls dans Political Liberalismet The Law of People est donc la suivante : l’exercice de la raison raisonnable manifeste la capacité de s’abstraire des intérêts immédiats et bornés pour envisager des solutions selon des principes politiques universalisables et justifiables. Un être raisonnable, qui reconnaît la validité des deux principes de justice, doit donc se plier à un « devoir de civilité » et est donc prêt à proposer et à accepter des propositions également et efficacement raisonnables, et tolère les conceptions d’autrui. Cela engage, au niveau sociétal, de baser le système politique sur ces principes raisonnables de justice, qui constituent le « consensus par recoupement » et qui, s’appuyant sur des « jugements biens pesés », critères de justification morale, permettent la cohabitation d’une « pluralité raisonnable » de doctrines compréhensives répondant à ces deux principes. L’originalité de cette « morale concrète » raisonnable le détache de la tradition, notamment kantienne, du droit, bien qu’il garde l’héritage de l’intuitionnisme pour fonder l’égalité morale de tous.

            Mais quel est véritablement le rôle de cette notion et son application au niveau d’une société d’individus motivés par des doctrines raisonnables ? Tout d’abord, le raisonnable est présenté par Rawls au cœur d’un idéal démocratique. Il est ainsi remarquable que le premier rôle de ce concept est de valider la démocratie ; et il agit en premier lieu dans la position originelle. La force des philosophes du contrat social vient de l’idée du consensualisme hypothétique définit comme fondement symbolique des institutions « politiques », à la suite de l’émergence du paradigme de l’autonomie de la volonté dans la conclusion de tels contrats. Bien qu’il rejette l’autonomie en son sens éthique, Rawls utilise la métaphore de la position originelle dans un sens contractualiste, et puise dans cette tradition pour présupposer hypothétiquement un fondement originel de justice au-dessus de toute contestation raisonnable : en effet, puisqu’il pose la raison raisonnable (et rationnelle dans le cadre du voile d’ignorance) à la base de cette position originelle, c’est elle qui représente le fondement contractuel des principes de justice. Cette position originelle introduit le modèle de l’autonomie politique désirable, dans la mesure où elle représente une médiation neutre, nécessaire pour arriver à la démocratie. Dans Political Liberalism, il explique par ailleurs en quoi l’application de la notion de raisonnable est au fondement du consensus par recoupement, c’est-à-dire, au-delà de la base politique des deux principes, de l’adéquation des doctrines compréhensives individuelles à ces principes de justice. De fait, pour Rawls, toutes les religions, sont raisonnables (sauf certaines formes de fondamentalisme) ; mais leurs principes n’étant pas partagés par tous, ils ne peuvent s’imposer au niveau de la politique de la société. Il prend par ailleurs l’exemple des relations établies entre deux Etats, basées sur un point d’équilibre, un sentiment de respect de l’intérêt national de chacun. Mais il souligne qu’en général, chacun d’eux est prêt à poursuivre ses visées personnelles, au détriment de l’autre : ainsi, l’unité sociale n’est qu’apparente, dans la mesure où sa stabilité dépend de circonstances qui maintiennent une situation propre à ne pas bouleverser la convergence heureuse des intérêts. Il ne s’agit là que d’un modus vivendi, option que Rawls rejette dans le cadre d’une société raisonnable, puisqu’elle ne permet pas de stabilité durable. Le consensus qu’il présente, au contraire, est, lui, basé sur la notion de raisonnable telle que nous l’avons longuement définie ; en effet, dans le cadre d’un consensus par recoupement, l’objet de ce consensus pose que la conception politique de la justice est elle-même une conception morale, qui par ailleurs se réclame de raisons morales, ce qui permet d’inclure des conceptions de la société et des citoyens en tant que personnes, et non pas soumises à certaines autorités. L’importance de l’individu et de son caractère raisonnable est également soulignée dans l’emploi insistant et défini du nom de peuple dans The Law of People pour définir les nations, au détriment du terme d’Etat, qui ne présente que l’autorité, par opposition aux citoyens. Contre un modus vivendi, Rawls définit donc un consensus par recoupement, qui est l’application au niveau institutionnel du concept raisonnable, présenté comme le fruit d’un long processus et le résultat d’un habitus civique qui affermit les fondements de la démocratie institutionnelle. On peut cependant voir le modus vivendicomme une première étape vers ce consensus par recoupement, puisqu’il écrit « certains principes libéraux sont finalement acceptés comme simple modus vivendi », comme seul moyen, dans les conflits internes ou internationaux, de mettre fin à la guerre destructrice ; elle est néanmoins rapidement dépassée pour laisser la place à une confiance raisonnable dans le système et dans ceux qui en assurent le bon fonctionnement. Les citoyens, puisque les principes adoptés sont raisonnables comme nous l’avons vu, voient différemment le rapport qui les unit à leur propre doctrine compréhensive du bien, et tendent peu à peu vers un pluralisme raisonnable. C’est un fait que Rawls date de la Réforme ; invités à intervenir sur la scène publique, les citoyens ont peu à peu différencié un usage public de la raison, le raisonnable, et un usage non public, le rationnel. De cette distinction nait la possibilité d’un ajustement des visions du monde aux impératifs de la coopération sociale et d’un consensus par recoupement. Ainsi, contrairement à l’état du modus vivendi, les individus raisonnables reconnaissent finalement de plein gré et  avec une réelle conviction les principes qui les régissent :      « ce sont les citoyens eux-mêmes qui dans l’expression de leur liberté de conscience et dans le cadre de leur doctrine compréhensive considèrent la conception politique comme dérivée de leurs autres valeurs (…) ou du moins ne les contredisant pas ». Leurs doctrines sont alors qualifiées de raisonnables. La mise en place des débats publics entre doctrines compréhensives, issus du concept de raisonnable en tant que volonté de coopération, marque l’équilibre parfait requis dans une société raisonnable bien ordonnée. En elle-même, cette discussion valide la démocratie, et prouve que tant qu’elles sont raisonnables, les différentes doctrines peuvent coexister. Comme le note Catherine Audard dans un article de 1989, on ne comprendrait pas la portée démocratique et libérale de la théorie de la justice comme équité sans ce couple indissociable qui unit pluralisme et consensus. En effet, sans le pluralisme, le consensus devient tyrannique ; mais l’aspect raisonnable des hommes appliqué dans leur conception individuelle du bien prouve la neutralité du système de Rawls, par laquelle il est possible d’avoir des institutions qui préservent le désaccord sur une conception de la justice, offrant simplement un consensus sur les principes qui inspirent une constitution, et permettant parallèlement la coopération sociale et la réciprocité pour fonctionner au sein d’une société stable.

            L’idée de « raison publique », à laquelle Rawls a consacré un développement indépendant, est très présente au sein de sa doctrine sur le Droit des Peuples ; elle correspond à cette base à partir de laquelle vont pouvoir se constituer les institutions politiques et un accord de coopération. En raison du pluralisme de doctrines irréconciliables, qui, comme le note Rawls dans The Law of People, est beaucoup plus marqué dans la relation entre les peuples, il est nécessaire de trouver des types de raisons qui peuvent raisonnablement être acceptées par tous les peuples. Dans L’idée de raison publique reconsidérée, publiée conjointement au Droit des peuples, Rawls écrit : « Je propose qu’en matière de raison publique, les doctrines englobantes sur la vérité ou la rectitude morale soient remplacées par une idée du politiquement raisonnable qui s’adresse aux citoyens en tant que tels », c’est-à-dire qu’elle ne combat ni ne critique aucune doctrine englobante, sauf si elle est contraire à un ordre démocratique. Cette définition qui pose, une nouvelle fois, le raisonnable comme fondateur de la coopération entre les individus, cette fois plus largement entre les peuples, se place dans la continuité des conditions de ce que Rawls appelle le « cas intérieur ». Dans The Law of People, il cherche à affirmer l’universalisme de sa conception, tout en évitant le reproche d’ethnocentrisme occidental : à partir d’une base raisonnable, le respect des droits de l’homme, diverses sociétés du monde, démocratiques ou non démocratiques peuvent fonder leur coopération pacifique sur leur reconnaissance mutuelle en tant que partenaires égaux, comme le font les citoyens d’une démocratie irréductiblement divisés au niveau de leurs doctrines compréhensives du bien. On voit donc que l’application du raisonnable a également un rôle au niveau de la stabilité de la paix à l’échelle internationale, rendue possible par cette seule notion partagée, dont découlent, comme il a été souligné précédemment, les nécessaires principes de tolérance et de coopération. Et en effet, la collaboration entre ces différents peuples est permise par un « droit des peuples raisonnable », « déterminé [dans le cas des peuples libéraux] en utilisant l’idée d’une position originelle une seconde fois, les partenaires étant maintenant conçu  comme représentant des peuples ».  La motivation morale, présente chez l’individu dans une position originelle au premier niveau, est ici celle des peuples (et non celle des Etats). Rawls ici prend les hommes non pas comme ils sont présentement mais selon leurs caractéristiques anthropologiques fondamentales qui sont et demeurent : les principes qui découlent de cette deuxième position originelle ont donc une nature morale, c’est-à-dire « un attachement solide à une conception politique (morale) de la rectitude morale et de la justice ». La sélection des principes, du fait du voile d’ignorance, ne repose que sur des raisons bonnes, liées aux intérêts fondamentaux des citoyens, unis par ce que Mill nomme les « sympathies communes ». Rawls note ici un effet de la mondialisation croissante dans le monde moderne, en soulignant que cette sympathie commune ne pourrait être entièrement satisfaite si elle ne dépendait que d’une culture commune, en raison des « mélanges dans les Etats démocratiques contemporains » ; elle est principalement basée sur les critères du raisonnable. En ce sens, les principes politiques appropriés à un régime constitutionnel raisonnablement juste permettent de traiter une large variété de cas – sinon tous, en raison du caractère moral de ces peuples libéraux, qui permet la coopération. Ainsi se construit le droit des peuples, qui, comme dans le cas d’un régime constitutionnel basé sur le principe du contrat social, retire une partie de la souveraineté aux participants. Il ne leur est donc pas permis de décider de la guerre ; c’est le droit des peuples qui établit le seul droit de l’autodéfense. En effet, la guerre offensive ne peut être décidée que par volonté rationnelle d’étendre ses intérêts et d’atteindre des fins personnelles (celles de l’Etat) ; elle ne saurait être dans l’intérêt des peuples. Celui-ci en effet se caractérise par leur conception raisonnable de la justice politique, à ce que Rousseau nomme l’amour propre, c’est-à-dire, pour Rawls, l’intérêt du respect de soi d’un peuple en tant que peuple, qui repose sur la conscience commune de son histoire. Ce respect amène à accepter les autres peuples comme égaux. Le sens raisonnable de ce respect approprié accordé volontairement aux autres peuples raisonnables est, pour Rawls, un « élément essentiel de l’idée de peuples satisfaits du statu quo » établi sur de bonnes raisons. La paix entre les peuples est alors stable « pour les bonnes raisons » et non pas « comme équilibre de forces » ; la conscience morale des peuples, qui inclut un « patriotisme légitime » et une volonté de respect de la part des autres peuples indique que les intérêts qui les poussent à agir sont des intérêts raisonnables, « guidés et compatibles avec une égalité équitable ». Ce sont donc les intérêts raisonnables qui rendent possible la paix démocratique, soutenue par la croyance dans la délibération publique, indispensable dans une conception raisonnable de la société. Par ailleurs, contrairement à ce qu’avait pu percevoir Thomas Pogge dans Realizing Rawls, si le modèle libéral est pour Rawls le modèle parfait pour favoriser la coopération et la paix entre les peuples, il ne se limite pas, néanmoins, aux seules conceptions libérales : les sociétés hiérarchiques décentes, si elles sont associationnistes, attachées à la paix, aux droits de l’homme et à l’égalité, manifestant une croyance sincère et raisonnable en les juges et les responsables officiels, qui révèle leur bonne foi et leur volonté dans la défense publique par le droit des instructions de la société, peuvent faire partie du droit des peuples, sous les mêmes conditions que les conceptions libérales. Celles-ci possédant une conception politique de la justice considérant le bien commun et appliquant un Droit des Peuples raisonnable et juste, elles sont livrées au même devoir d’assistance envers les autres peuples pour maintenir la paix. La façon dont les peuples se traitent mutuellement et la façon dont ils traitent leurs membres sont deux choses très différentes : ces sociétés hiérarchiques décentes peuvent appliquer un Droit des Peuples raisonnable et juste sans traiter leurs propres membres de façon juste et égale, selon des principes raisonnables. Ce second niveau de justice raisonnable est nécessaire si l’on veut maintenir une paix stable entre des sociétés pluralistes ; il ne faut donc pas l’écarter au profit des seules sociétés libérales.

            Il est cependant important de noter que la conception de Rawls se limite, jusqu’ici, à la question de la justice dans les sociétés démocratiques. Si elle peut résoudre les divergences limitées, elle ne prend pas en compte ce qui en est très éloigné ; ainsi, dansPolitical Liberalism, il ne travaille pas sur ce qui fait partie des doctrines déraisonnables, dont il admet pourtant l’existence, de la même manière qu’il ne nie pas la présence d’Etats hors-la-loi qui viennent troubler la paix. Il dresse en effet une théorie idéale, une « utopie réaliste » dont « l’espoir raisonnable de réalité » est basé sur l’idée selon laquelle le libéralisme politique est raisonnable : « le développement d’un droit des peuples à partir du libéralisme politique le confirme » (Le droit des peuples). Pour plus de réalisme, pour intégrer sa conception dans une conception dans « notre monde avec ses terribles injustices et ses fléaux sociaux », dans la dernière partie de The Law of People, Rawls dresse une théorie non-idéale afin de voir comment des peuples raisonnables doivent réagir face à ceux qui ne sont pas bien ordonnés, c’est-à-dire face aux Etats hors-la-loi qui refusent de se conformer à un droit des peuples raisonnable et face aux sociétés entravées par des conditions défavorables (ne pouvant pas alors répondre au principe raisonnable qui demande aux Etats de fournir les moyens économiques nécessaires à la survie matérielle des peuples). Ne respectant pas les droits de l’homme et n’agissant non pas de manière raisonnable, mais d’abord de manière rationnelle au nom de l’Etat, ils remettent sans arrêt en question la paix internationale. Selon le Droit des Peuple, seule une guerre d’autodéfense, dans la théorie idéale, peut être envisageable. Comme dans le Projet de paix perpétuelle de Kant, Rawls pose donc des règles à respecter pour l’entrée en guerre. C’est d’ailleurs sur ce point que s’ouvre le traité de Kant, ce qui indique son scepticisme à l’endroit de ceux qui attendaient de la nature humaine qu’elle amène les nations à la paix définitive ; « l’insociable sociabilité humaine » indique que la paix entre les hommes qui vivent ensemble n’est pas un état de nature mais de raison, issu d’un consensus juridique entre les membres d’une communauté politique. Ainsi, l’idée d’un ordre international, un « droit cosmopolitique » qui écarte la guerre n’est pas une illusion politique mais un principe de la « raison régulatrice », c’est-à-dire une fin qu’il est raisonnable de viser et vers quoi l’humanité doit tendre. Kant préconise alors une fédération d’Etats souverains, libres et coopératifs, dotés chacun d’une constitution républicaine : lui aussi rejette les Etats despotiques. Ce détour par Kant permet de mettre en relief les similitudes avec la théorie de Rawls et de mieux comprendre son Droit des Peuples. Que faire avec les Etats hors-la-loi ? Pour Rawls, les droits de l’homme sont des droits universels puisqu’ils découlent du Droit des Peuples, de la justice. Ils s’imposent alors à tous ; la Société des Peuples doit, en conséquence, aider les sociétés hors-la-loi, qui sont en général des sociétés religieuses ne connaissant pas la séparation des pouvoirs, à les respecter. Si cependant les pressions se révèlent inefficaces et si ces Etats présentent un refus délibéré de respecter ces droits, enultima ratio face aux politiques expansionnistes de ces Etats hors-la-loi, les Etats bien ordonnés peuvent avoir recours à la guerre juste. Les Etats absolutistes bienveillants, qui respectent les droits de l’homme, mais qui ne sont pas des sociétés bien ordonnées, donc raisonnables, du fait qu’ils ne donnent pas à leurs membre un rôle significatif dans la prise de décision, possèdent  eux aussi un droit à l’autodéfense, puisqu’ils ne sont pas agressifs. La guerre engagée sera néanmoins uniquement défensive, dans la mesure où le but de la guerre juste est dirigé par le jus postbellum, c’est-à-dire la manière de négocier les traités de paix. C’est selon ce critère que se décide une conduite raisonnable de la guerre : la distinction entre les dirigeants politiques et administratifs de l’Etat, les soldats et les civils est importante, dans la mesure où, ces sociétés n’étant pas bien ordonnées selon un principe raisonnable, le peuple est lui-aussi victime de la guerre. Il est donc déraisonnable d’agir comme l’a fait l’armée américaine avec la bombe atomique lancée sur Hiroshima ou Nagasaki. L’attaque des soldats est tout aussi injustes, car ils se placent au même rang que les civils, enrôlés par les dirigeants, mais elle est nécessaire : c’est contre eux que les sociétés bien ordonnées sont forcées de se défendre. Le caractère raisonnable universel amène au respect par les peuples bien ordonnés des droits de l’homme des membres des sociétés hors-la-loi ; c’est par ailleurs selon Rawls « la meilleure façon de leur faire ressentir la signification de ces droits ». Dans une théorie non-idéale, il apparaît alors que ce soit encore une fois l’application de la notion de raisonnable qui guide la réaction des sociétés bien ordonnées face aux Etats hors-la-loi, tant dans la tentative de conviction que dans l’état de guerre défensif, mus par une volonté, à terme, de paix universelle raisonnable et de coopération (commerce, culture) entre les sociétés respectant les droits de l’homme, et plus largement, plus absolument, le Droit des Peuples.

            Le rôle de la notion de raisonnable, appliquée à la société dans le cadre d’une démocratie libérale est donc déterminant. C’est elle qui est à la base de toute idée démocratique ; en effet, c’est la caractéristique requise dans la position originelle, qui va déterminer des principes de justice qui vont être à la base de la politique démocratique, des institutions, autrement dit de l’organe qui réunit les diverses conceptions du bien, raisonnables en ce sens qu’elles se sont adaptées, en les acceptant sincèrement, à ces principes. C’est le raisonnable qui donc est à la base de ce consensus par recoupement qui caractérise les sociétés libérales raisonnables et qui garantit la démocratie. Au niveau international, cette composition politique basée sur la notion de raisonnable permet de réfléchir à un Droit des Peuples entre les sociétés libérales, dont les clauses seraient décidées à partir d’une position originelle au deuxième niveau, qui permet un contrat pacifiste entre les peuples garantissant les droits de l’homme. Ainsi, ce contrat est élargi à l’ensemble des sociétés qui respectent ce droit raisonnable, dont la politique est d’agir pour le bien commun, bien qu’il puisse s’agir de sociétés hiérarchisées ; la référence à une pratique raisonnable permet seule le fondement du Droit. Au-delà de ces points théoriques idéaux, Rawls se confronte au cas des Etats dits hors-la-loi, qui refusent toute application d’un principe raisonnable qui va contre leurs intérêts individuels ; pour les inciter à adopter les droits de l’homme, les sociétés bien ordonnées doivent argumenter de manière raisonnable ou, si la guerre s’impose, assurer une défense, limitée raisonnablement pour ne pas entraver la liberté de chaque homme victime de ces sociétés. Rawls vise donc à fonder en raison les valeurs de la justice politique et de la démocratie, et croit en leur possible universalisation ; il semble alors clair que selon lui, le principe de raison raisonnable est une réponse claire et efficace, fondatrice de valeurs démocratiques visant la liberté de chacun, aux enjeux auxquels est confronté notre monde moderne.

            Cependant, concrètement, comment la raison peut-elle éviter de laisser la place à l’irrationnel face au sentiment chaotique du monde moderne ? Comment miser sur un concept de justice qui dépasse le cadre formel du droit pour rejoindre la morale ? Comment faire de la culture de chacun une forme d’ouverture à l’altérité ? Dans The Law of People, Rawls écrit : « Il ne leur demande en effet aux autres sociétés que ce qu’elles peuvent raisonnablement accepter dès lors qu’elles sont prêtes à se tenir dans un rapport d’égalité avec toutes les autres sociétés. Elles ne peuvent objecter que ce rapport est une idée occidentale ! Dans quel autre rapport un peuple et son régime peuvent-ils raisonnablement se placer ? » Par ces mots, il récuse l’ethnocentrisme en affirmant que tous les peuples sont égaux devant la raison, quelles que soient leurs doctrines englobantes. La recherche d’un « consensus par recoupement » nous permet de penser la politique comme une communauté de citoyens raisonnables, où nous pouvons entreprendre de vivre ensemble dans un monde partagé de manière équitable en favorisant autant qu’il est possible une « coopération mutuellement avantageuse ». Sans aborder directement le problème de la mondialisation, Rawls propose de concevoir la politique comme une discussion procédurale, une négociation, dans l’optique de concilier égalité et liberté. Dépassant les matrices économiques et géopolitiques d’un nouvel ordre mondial, la théorie de la démocratie proposée par Rawls semble rendre la mondialisation acceptable, dans la mesure où elle coïncide avec la démocratisation. Le processus de démocratisation dans les sociétés occidentales et la possibilité d’une coexistence pacifique entre les différents idéaux s’est mis en place après plusieurs siècles de conflits et de luttes pour la reconnaissance ; il est donc envisageable de poser un regard similaire sur la situation actuelle du monde moderne. Par ailleurs, si on reste loin de la réalisation de la Paix perpétuelle voulue par Kant, que nous avons évoqué, la création d’organisations internationales au cours du XXe siècle a œuvré dans une optique de sauvegarde des droits de l’homme et de l’étendre à tous les peuples, dans la lignée de laquelle le contractualisme de Rawls semble trouver une justification concrète. Ainsi, la conception d’une théorie de la justice comme équité fondée à partir de la raison publique se présente comme le jalon initial d’une pensée démocratique, qui permet de réconcilier des intérêts incompatibles grâce à une conception publique du bien commun. Mais ce principe de raison raisonnable à la base de toute procédure peut se heurter à certaines critiques. En effet, la philosophie de Rawls ne prend pas en charge la question culturelle ; il néglige les passions profondes constitutives de notre vie, il oublie les différences de socialisation internes à chaque culture, qui entraînent pourtant des différences dans la conception des valeurs. Il s’appuie uniquement sur des valeurs abstraites et éternelles, ce que critique Michael Walzer dans Pluralisme et Démocratie. Comme Rawls, il refuse d’accorder le primat à l’individu et à ses droits dans la recherche de la justice, mais analyse la société comme une organisation en « sphères » d’activités diverses. Selon lui, le pluralisme est fondé sur une égalité universelle des droits civiques et vaut pour toute communauté d’êtres raisonnables, bien qu’il dénonce un « universalisme de surplomb » qui cherche à énoncer les valeurs morales valables pour tous, qu’il met à l’origine d’actions de type colonisatrices. Le concept d’ « universalisme réitératif » forgé par Walzer se construit au contraire dans la répétition des rencontres entre les morales singulières présentes dans le monde, tenant compte de l’ensemble des histoires singulières des peuples. L’humanité se construit ainsi dans la pluralité des cultures, amenant à une conception relativiste des valeurs, contre le primat du raisonnable de Rawls, qui part de cette caractéristique des individus pour arriver à une règle de justice universelle.

            La remise au premier plan par Rawls de la raison raisonnante pose également un problème relativement à l’évidence de la position qu’il affirme. En effet, selon lui, il est incontestable que tout peuple qui satisfait l’effort théorique en faisant abstraction des contingences de sa situation se placera « évidemment » dans une position raisonnable telle qu’il la décrit, ce qui permettrait effectivement la réalisation de son utopie réaliste et mettrait un terme aux injustices. Cependant, est-il possible d’établir qu’un ordre social est meilleur, plus raisonnable qu’un autre ? N’est-ce pas uniquement une manière de promouvoir le libéralisme ? En effet, la conception libérale du raisonnable fait que le libéralisme n’a pas besoin de s’accommoder du déraisonnable ; il tient pour acquis que les gens raisonnables désirent vivre dans un monde social où les relations entre les individus sont marquées par l’égalité et la liberté. Ainsi, on peut suivre la réflexion de Wittgenstein et montrer que, loin d’avoir un statut critique, le raisonnable est une manière de « club idéologique » dont sont exclus ceux qui ne pensent pas comme nous. Le consensus englobant sert à Rawls pour pouvoir dire du pluralisme de nos sociétés qu’il est « raisonnable », puisque cette notion est dotée d’un contenu déterminé qui échappe à toute controverse. Cette conception libérale du raisonnable est largement celle de nos sociétés démocratiques capitalistes ; Rawls pose une conception morale et normative, politique, à l’origine de toute chose. C’est ce que critique entre autres le juriste Bjarne Melkevik dans son ouvrage : Rawls ou Habermas : une question de philosophie du droit. Pour lui, qui épouse plus volontiers la position développée par Habermas, Rawls est un « moraliste », qui cherche à imposer la base morale qui semble convenir le mieux à une société institutionnellement pluraliste ; ce qui pose problème, c’est que le monde « moral » de Rawls, selon Melkevik, est un monde préétabli dans la pensée, et qui reste incompréhensible en dehors de celle-ci. Il souligne l’erreur de Rawls de vouloir soumettre la question du « droit » à une « quelconque conception morale du ‘juste’ » : ainsi, alors qu’il reconnaît la pluralité des doctrines du bien, il ne lui apparaît pas problématique d’imposer à autrui une seule conception du juste. Melkevik décrit le processus « fondationnaliste » de Rawls comme une fondation par la présupposition qu’il existe un faisceau de normes ou d’exigences normatives qui s’imposent à nous comme éminemment raisonnables ; ainsi, si nous ne les acceptons pas, c’est que nous n’avons pas une conscience morale suffisante. Rawls met ainsi en avant l’aspect raisonnable de la tradition institutionnelle, comme il l’écrit dans Political Liberalism : « Je commence donc par examiner la culture publique elle-même en y voyant un fond commun d’idée et de principes fondamentaux qui, implicitement, sont acceptés ». Selon le critique, par-là, Rawls refuse de reconnaître que nos conceptions de « justice » sont aussi éclatées et controversées que nos conceptions du « bien », et « porte violence à l’autonomie des sujets », puisque, comme il le dit : « Le but du libéralisme politique est de découvrir les conditions de possibilité d’une base publique raisonnable de justification pour les questions politiques fondamentales » (ibid.). Dans cette conception de la notion de raisonnable de Rawls, il apparaît très clairement qu’elle ne permet pas, dans sa définition, de répondre aux problèmes posés par le sujet et par le monde moderne, dans la mesure où, face à la diversité des opinions, non seulement relatives à la question du bien, mais également à la question du juste, elle impose une conception qui se veut unitaire et définitive du juste, définie au-delà de toutes les contingences sociales ou historiques.

            Le raisonnable chez Rawls et la place importante qu’il tient dans sa philosophie semble donc un retour au subjectivisme contre une philosophie communicationnelle ; c’est la critique qu’oppose Habermas au libéralisme politique de son homologue. Selon lui, le projet de libéralisme politique de Rawls est une théorie sans prise sur les enjeux primordiaux de notre modernité, ce qui répond de manière définitivement négative au problème et aux enjeux que nous avions soulevés relativement à cette notion de raisonnable dans la philosophie de Rawls. Cette critique porte sur l’insistance de la conception libérale développée dans Political Liberalism  et The Law of People sur la pratique de l’autodétermination des citoyens, dans la lignée des contractualistes, les « Anciens ». La déficience de Rawls réside dans sa volonté de fonder sa théorie libérale idéale dans la conscience. Habermas considère que l’idée selon laquelle la source d’un système de droits de libertés se réfère à l’idée d’une société conçue comme un système de juste coopération sur les termes de laquelle les citoyens – pourvus de ces deux facultés morales, le « raisonnable » et le « rationnel » que nous avons préalablement définis – ont pour tâche de se mettre d’accord, n’est qu’un monologue, une autonomie individuelle thématisée dans la perspective du « je ». Il montre en effet que ctte conception demeure dépendante des prémisses d’une philosophie de la conscience, sans nécessaire argumentation entre les citoyens. Ce ne sont que des références logico-politiques qui affirment l’autonomie juridique et politique des individus, c’est-à-dire que cette doctrine ne considère l’individu que sous l’angle d’un modèle hypothétique. Selon Habermas, ce modèle d’individu ignore systématiquement la compréhension qu’un individu raisonnable peut avoir dans une dimension collective, dans l’espace public. Ainsi, la position originelle sous le voile d’ignorance empêche une réflexion démocratique élargie ; cette représentation ne devrait pourtant pas être nécessaire, si les citoyens sont conçus comme des personnes morales disposant d’un sens de la justice et d’une capacité à se référer à leur propre conception du bien. Le principe de la position originelle dans un tel système ne permet donc que l’autojustification de la notion de raisonnable appliquée à l’universel pour chacun, sans tenir compte des enjeux concrets : c’est le « je » qui choisit, les hommes ne cherchent pas à se mettre à la place d’autrui. Dans ‘La réconciliation grâce à l’usage public de la raison. Remarques sur le libéralisme politique de John Rawls’, Habermas présente un idéal selon lequel « les citoyens ne sont politiquement autonomes que dans la mesure où ils peuvent se comprendre collectivement comme les auteurs des lois auxquelles ils sont soumis en tant que destinataires » et constate que ce n’est pas le cas chez Rawls : le voile d’ignorance empêche « de puiser en soi-même tout ce qui relève des normes », nécessité qu’Habermas identifie pourtant au projet de la modernité. Par-là, on comprend que la théorie de Rawls ne valorise pas un espace public permettant aux citoyens de se comprendre réciproquement. Le philosophe se trouve alors dans la même impasse que Kant : toute sa théorie est fondée à partir d’un point de vue unique, celui du « je », alors qu’il est nécessaire que les individus reconnaissent et approuvent inter-subjectivement la validité des normes proposées ; un dialogue est préféré à la logique hypothétique de la position originelle, et permet d’aboutir à une volonté commune communicativement partagée. La production des normes relève alors véritablement de forces démocratiques, et son appréciation est proposée aux yeux de tous. Le programme de Rawls selon Habermas ne répond donc pas aux enjeux du monde moderne en raison de l’absence de dialogue ouvert et démocratique pour fonder les institutions et pour les comprendre ; il construit une « âme philosophique » qui tente d’animer le projet « constitutionnaliste » moderne, mais qui, selon Habermas, nous échappe, et travaille comme raison raisonnante, contre une philosophie de la communication, plus à l’image du phénomène de mondialisation que connaît notre monde moderne.

            Le caractère moral de la notion de raisonnable ne se présente comme tel que dans un cadre politique. Rawls sépare clairement sa notion et son application dans la société d’une conception métaphysique ; ainsi, il la fonde en pratique, la plaçant à l’origine de toute délibération humaine et de toute prise de décision dans le cadre d’une société favorisant la liberté individuelle, le dialogue et la coopération entre les individus, qui s’accompagne nécessairement du respect de soi et de chacun, et d’une confiance en les institutions politiques à la base de cette société, lui conférant par-là une stabilité démocratique qui, à elle seule, justifie l’importance de l’application du raisonnable. En effet, c’est à partir de ce modèle procédural de coopération volontaire et de consensus par recoupement que va pouvoir se constituer la paix, entre les différentes conceptions du bien qui divisent les hommes dans les sociétés à un premier niveau, mais aussi au niveau mondial, entre les différentes sociétés qui régissent des peuples aux ressources, aux cultures et aux intérêts différents. Rawls ne limite pas l’application de cette notion importante aux sociétés libérales ; si un minimum démocratique est nécessaire pour accepter une bonne application de l’idée de raisonnable, c’est-à-dire le respect des droits de l’homme, donc une politique menée dans l’optique du bien commun, il existe des sociétés hiérarchisées qui, par ce respect raisonnable des droits de l’homme, peuvent être qualifiées de ‘décentes’ et s’avèrent aptes à coopérer avec les sociétés libérales sur la base raisonnable du Droit des Peuples. Dans cette Société des Peuples idéale qui se constitue à partir d’une utilisation raisonnable de la raison, la coopération amène à la résistance face aux Etats hors-la-loi, qui ne respectent pas les valeurs raisonnables des sociétés bien ordonnées, qui troublent la paix et malmènent leurs peuples ; une guerre d’autodéfense, en ultime recours, peut s’avérer nécessaire mais ne doit être menée que dans l’idée d’une généralisation de l’application du raisonnable parmi les sociétés des hommes, afin de développer un consensus par recoupement qui mènera à la paix. La stabilité de la paix entre les hommes, à différent niveau d’association, semble donc avoir trouvé sa condition de possibilité dans ce retour de la raison au-devant de la scène démocratique ; cependant, c’est un modèle occidental, qui peut se heurter dans notre monde moderne, à l’heure d’une diffusion et d’un mélange de plus en plus complexe des cultures dans le cadre de la mondialisation, à des critiques, dans la mesure où il ne prend à aucun moment en compte les spécificités culturelles qui font de chaque société de ce qu’elle est ; l’universalisme des valeurs telles que celles développées par une raison raisonnable dont chacun est doté semble donc abstrait et difficile à accepter face à la pluralité des cultures qui divisent notre monde. Par ailleurs, cette diversité peut amener à questionner le principe même de l’universalité de ces valeurs ; sur quoi se fonde cette évidence selon laquelle un usage raisonnable de la raison mènera chaque individu, chaque peuple, aux mêmes conclusions, à savoirs les principes de justice qui fondent le système de Rawls et son modèle de démocratie libérale ? Cette universalité présumée provoque en fait, par cet usage même du raisonnable, une sorte de repli sur soi, dans la mesure où, comme le dit Habermas, c’est le « je » seul qui choisit, sans autrui, les principes justes du droit commun. Pour répondre aux enjeux que pose aujourd’hui la mondialisation des intérêts et des échanges matériels et culturels, ne pourrait-on donc pas, au lieu de mettre en avant une conception de la justice aufondement raisonnable réfléchir à une construction par le dialogue et le choc des cultures entre individus raisonnables, c’est-à-dire fonder le droit non pas par le haut, mais par le bas, autrement dit, non pas par ce qui unit les hommes mais par ce qui les divise ?

Mathilde Rouxel
Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s